La parabole de la saucisse

L’avantage des scandales alimentaires en eux-mêmes banalement répétitifs ("non m’sieu, c’est pas moi, c’est l’autre!") est qu’à chaque épisode, nous enrichissons notre vocabulaire, notre connaissance du vaste monde.

Ainsi, depuis cinq jours, nous avons appris que le mot "minerai" ne désigne pas seulement "une roche contenant des minéraux utiles en proportion suffisamment intéressante pour justifier l’exploitation" (Wikipedia), c’est-à-dire une matière inerte que l’on engouffre dans des hauts fourneaux, mais aussi des blocs surgelés composés de bas morceaux pré-hâchés et méconnaissables que des bipèdes engouffrent dans leurs estomacs. Plus que toutes les analyses scientifiques sur l’âge du cheval ou la présence d’anti-inflammatoires dans la bidoche, l’utilisation de ce mot nous renseigne très exactement sur l’estime dans laquelle les fabricants de bouffe industrielle tiennent leurs frères humains.

On relèvera que la chaîne de production - récupération des carcasses, concassage des bas morceaux, ajout de merdes diverses de douteuse provenance douteuse et hop emballé c’est pesé, ni vu ni connu - est la même que celle qu’a appliquée l’industrie financière aux hypothèques "subprime" et que résumait avec tant de talent Konrad Hummler dans sa parabole de la saucisse. Le banquier privé a connu quelques déboires aux Etats-Unis, mais son talent littéraire demeure. Pour la bonne bouche, voici ce qu’il écrivait dans son commentaire d’investissement du 8 octobre 2007:

«Une saucisse, comme chacun le sait, est un contenant de forme oblongue, généralement comestible, dans lequel se mélangent des contenus d’origines diverses qui furent un jour de la véritable viande; ce qui fait d’elle un dérivé carné pour ainsi dire. Des flèches de lard, des abats, de la couenne mais aussi des morceaux plus nobles sont ainsi transformés en une denrée alimentaire foncièrement dotée de caractéristiques et de qualités propres. (…) Les développements survenus dans le système financier au cours des deux ou trois dernières décennies tiennent beaucoup de la construction d’une immense machine à saucisse. Là où autrefois de véritables morceaux de viande ont été placés dans leur intégralité – des hypothèques et des crédits commerciaux en guise de filets et de jambonneaux – aujourd’hui on hache menu, on mélange, on assaisonne et on conditionne pour aboutir au final à un tout nouveau et tout autre produit. Comme pour les saucisses, il n’y a aucune limite à l’imagination, sauf qu’à la place des bratwursts, salamis et andouillettes, il est ici question d’ABS («asset-backed securities»), de CDO («collateralized debt obligations») et de «conduits» (véhicules d’investissement hors bilan). On ne peut d’ailleurs trouver meilleure comparaison que les andouillettes pour ce type d’instruments: en tant que viande «subprime», les produits de base peineraient à trouver preneurs, mais une fois additionnés les uns
aux autres, ils se hissent pour ainsi dire au rang de saucisses «AAA» appréciées des gourmets. Au cours des vingt ou trente dernières années, on a ainsi vu émerger un gigantesque nouveau marché: celui de «la saucisse de titrisation.»

Bien vu, M. Hummler: "les produits de base ne trouveraient pas preneurs". Donc on maquille, tripatouille et magouille en multipliant les intermédiaires pour diluer la responsabilité pour le cas - déjà prévu - où il y aurait un accident. Même le coût de l’accident et de l’indignation passagère qu’il soulève sont déjà intégrés dans les calculs.

C’est ainsi que nos estomacs gonflent et que nos retraites se dégonflent.

 

P.S.: En remuant ces histoires de minerai et de saucisses, je me dis que le métier d’informer n’échappe pas au phénomène. J’ai des collègues-z-investigateurs qui se spécialisent dans cette nouvelle spécialité anglo-saxonne qu’est le "data mining". En bon français: l’extraction de données. Vous prenez des tonnes de chiffres, des piles de tableaux Excel (le minerai), vous concassez et secouez le tout jusqu’à en extraire une nouvelle originale, surprenante - un scoop, quoi. Du style: "les femmes font beaucoup moins d’accidents que les hommes". Cette info, réelle, a été publiée dans un journal que je connais bien. Ce qui est chouette avec le "data mining", c’est qu’on peut recommencer six mois plus tard et conclure, cette fois, que "les femmes font plus d’accidents que les hommes". C’est arrivé dans le même journal que je connais bien. Suffit de prendre des chiffres légèrement différents.

Par ailleurs, une part croissante du journalisme consiste à malaxer de l’info de seconde ou troisième main et à la reconditionner sous un emballage légèrement différents.

Nous sommes tous, quelque part, de vieilles carnes roumaines.

"Le Tigre"

Tout est silence. Quinze centimètres de neige, et ça continue. Les gens sont au travail - enfin, ceux qui y sont arrivés sans encombre, tandis que je "récupère mon samedi", comme on dit.

Ambiance idéale pour parler du "Tigre". Ce docu-roman écrit par John Valliant relate une histoire vraie qui s’est déroulée dans la taïga russe en 1996. Un tigre y a tué et dévoré deux hommes du même village. Vraiment dévoré: il n’en restait pratiquement rien. Même si le tigre est un prédateur, la façon dont il s’y était pris, saccageant les cabanes forestières de ses victimes, était étrange. Comme s’il se vengeait de quelque chose. De quoi?

C’est à cette enquête que nous convie Valliant, dans un travail à l’américaine. C’est-à-dire fouillé, documenté (avec photos, carte précise des lieux). Il a retrouvé tous les acteurs proches ou éloignés du drame, en a reconstitué le déroulement jour par jour, et parfois minute par minute. Le tigre de Sibérie en est l’acteur central. Comme pour un crime chez les humains, l’auteur cherche à décortiquer les mobiles du tueur, sa psychologie. Le lecteur apprend à suivre les traces du tigre, à les interpréter, à comprendre ses habitudes et ses réactions. Un vrai polar.

Mais si le livre ne s’intéressait qu’à l’animal, il n’irait pas bien loin. John Valliant plonge aussi dans la vie des habitants de cette région d’autant plus déshéritée que dans ces années où l’ex-URSS chutait dans un puits sans fond, les premières victimes du délitement général étaient ses fragiles entreprises forestières ou minières de Sibérie. La population y sombrait en état de survie, au sens le plus littéral du mot.

La première victime du tigre, Markov, est un braconnier. Un des ces gars dont la rumeur raconte qu’il vendait les bébé-tigres qu’il aurait tués à des intermédiaires, qui les les revendent eux-mêmes aux Chinois. Une peau de tigre = une motoneige. Raison pour laquelle l’animal adulte se serait vengé. Bref, un salaud qui aurait mérité son sort, conclurait le lecteur pressé du fait divers.

Mais Vaillant n’est pas pressé. Il reconstitue le destin du dénommé Makov. On découvre un brave type, adoré par sa femme, revenu à l’état de quasi ermite-chasseur forestier par nécessité, et peut-être un peu à cause de l’envoûtement qu’exerce cette région infiniment dure et infiniment libre. On comprend que les choses sont plus complexes que l’écho qui nous en parvient.

Zoom arrière. Vaillant en retrace l’histoire, celle de son peuplement, le conflit séculaire avec la Chine. Chaque famille ou presque recèle une douleur, une histoire de déportation, d’exécution sommaire, une perte brutale et injuste. Et au milieu de cette précarité absolue survit, fleurit même l’improbable idéalisme de ces conservateurs de la nature qui cherchent à préserver ce qui reste de l’équilibre, dont le tigre à la fois craint et vénéré par les autochtones. On découvre des destins incroyables, des hommes qui, en pleine guerre, en plein stalinisme, essayaient déjà d’éveiller les consciences, au risque de leur vie. On fait la connaissance de héros actuels, magnifiques.

L’écriture du "Tigre" n’est pas son atout majeur, mais ce qui compte ici est l’authenticité. Ce n’est pas un reportage à la National Geographic ou à la Sylvain Tesson où tout est nimbé d’une sorte de beauté intemporelle et quelque part artificielle. Les hommes se saoûlent et sont parfois lâches, les animaux ont de la vermine et leurs plaies suppurent. Les cabanes ne sont pas joliment arrangées, leurs avant-toits sont en plaques de béton. Le village est désolant et désolé.

Un roman triste? Je n’ai pas trouvé. Un roman qui fait réfléchir à notre niveau insultant de confort et devrait nous rendre reconnaissants de ce que nous avons.

Il se double d’une réflexion - disons d’une piste de réflexion, comme des traces dans la savane, un sentier de forêt - sur nos origines et nos comportements. On a toujours présenté l’homme comme un chasseur devenu cultivateur. Et si l’homme était, aussi, un charognard? Mauvais pour notre ego ça! Mais c’est la thèse avancée par des ethnologues qui ont étudié le comportement de certaines tribus africaines (j’ai vu par hasard récemment cette vidéo qui illustre le propos). John Valliant décèle dans le comportement des tigres de Sibérie et de ceux qui les fréquentent régulièrement des attitudes similaires, des règles non-écrites de donnant-donnant, partage du repas, de la proie. Ce ne sont bien sûr que des hypothèses, des bribes, mais c’est aussi un des aspects les plus fascinants de ce livre.

Si je vous ai donné en vie de le lire… le but est atteint

Comment dépenser intelligemment 30 millions

La Confédération suisse est prête à débourser 30 millions de francs pour soutenir la candidature des Grisons aux Jeux olympiques d’hiver de 2022. On parle bien de la candidature uniquement, car l’organisation des Jeux elle-même entraînerait des dépenses de 2,8 milliards de francs - selon un budget qualifié de modeste par rapport à ce qui se fait ailleurs - dont le découvert serait assumé à hauteur de un milliard de francs par la Confédération. Le piquant, dans cette affaire, est que la majorité des habitants des Grisons voteraient non à l’organisation de JO sur leur territoire si on leur posait la question aujourd’hui, écrit le Tages Anzeiger. Les officiels vont donc dépenser beaucoup d’énergie - et sans doute d’argent - dans les prochains mois pour que le peuple change d’avis, au motif que les Jeux sont bons pour l’image et le moral d’un pays, comme on l’a vu à Londes récemment.

Je ne conteste pas cet argument. Mais j’observe que pendant ce temps, l’avion solaire de Bertrand Piccard et André Borschberg, dont les premiers vols réussis suscitent l’enthousiasme partout où ils se déroulent, cherche toujours 30 millions de francs - coïncidence - pour boucler son budget de 130 millions et effectuer en 2015 le tour du monde sans une goutte de carburant. Une commission des finances, dont c’est le travail certes, leur cherche des poux pour l’utilisation d’un hangar militaire et veut que toute prestation publique, de la main d’oeuvre au petit four, figure dans un contrat dûment officialisé.

Je veux bien. Mais quelle différence d’attitude - large et généreuse quand il s’agit de la mafia olympique, tâtillonne et comptable face à un projet novateur!

Qu’est-ce qui est le plus valorisant, le plus neuf, le plus médiatiquement porteur pour l’image de la Suisse: le silo à riches de St-Moritz, connu pour ses sports d’hiver depuis plus d’un siècle, ou Solar Impulse, un mode de locomotion qui fait rêver, un pari sur le renouvelable qui représente un défi mondial?

Dernières nouvelles du pays des lumières

Chaque fois qu’un nouveau motif d’accablement nous arrive des Etats-Unis - comme…, disons, la candidature de Newt Gingrich - on se dit que cette fois, ça y est, ils ont touché le fond.

Et chaque fois, on se trompe: IL Y A TOUJOURS PIRE EN RESERVE!

J’en veux pour preuve ce très sérieux article sur la non moins sérieuse décision prise ce vendredi par le Congrès américain à propos des ampoules électriques. Oui, ces bonnes vieilles ampoules à incandescence qui brûlent les doigts parce qu’elles gaspillent l’essentiel de l’énergie en chaleur inutile et n’en transforment qu’une fraction en lumière. Raison pour laquelle la plupart des pays les ont interdites au profit de modèles plus récents, fluorescents ou autres, qui coûtent certes un peu plus cher à l’achat mais allègent rapidement la facture d’électricité.

Pas un esprit sain n’a contesté cette mesure. Mais nous sommes aux Etats-Unis, patrie du Tea Party, du parti Républicain, terre bénie des Lumières Incandescentes. Dans les 1200 pages du document qui donne au gouvernement les moyens financiers de fonctionner jusqu’à la fin de l’année fiscale, les députés ont supprimé une clause qui permettait d’appliquer la décision de principe, prise en 2007, de supprimer les ampoules à incandescence de 100 watts.

Pourquoi, demanderez-vous? Evident, voyons: parce que cela "limite la liberté de l’Américain moyen" de choisir le type d’ampoule qu’il veut. Et toc! L’argument imparable est signé Michael Burgess, un Républicain pur pétrole du Texas. Il a convaincu 296 membres de la Chambre des représentants (contre 121) et 67 sénateurs (contre 32).

Je sens que, soupçonneux comme vous l’êtes, vous imaginez qu’il y avait anguille sous roche, et que Michael Burgess était manipulé en sous-main par l’industrie qui avait des stocks de vieilles ampoules à écouler. Raté! Les fabricants comme General Electric, qui ont investi des millions de dollars dans l’adaptation de leurs usines aux nouvelles normes, se rangeaient aux côtés de l’agence pour l’environnement et des écologistes pour en finir avec les ampoules à incandescence.

Mais là n’est pas la question, vous dit-on. C’est affaire de li-ber-té! Et de montrer à ce socialiste d’Obama qui se mêle d’assurance-maladie et de tout le tintouin qu’on ne veut pas de ça ici. "Interdir les ampoules à incandescence, c’est de l’excès de zèle étatique dans ce qu’il a de pire", affirme sans rire la Heritage Foundation, dont la mission est de défendre "les valeurs américaines et la liberté individuelle". Freedom Works, un groupe proche du Tea Party, anti-impôts et dont l’idéal masculin ressemble à Glenn Beck, dénonce "la police fédérale des ampoules" et invite à signer la pétition en ligne "Libérez notre lumière" pour l’envoyer aux congressistes.

Peu importe que l’introduction reportée d’ampoules moins gourmandes en énergie coûte 12,5 milliards de dollars à l’économie américaine d’ici à 2020, selon une estimation du Conseil pour une économie efficiente en énergie. La liberté n’a pas de prix. Amen to that.

P.S.: Libres de choisir leurs ampoules, les Américains pourraient se retrouver emprisonnés indéfiniment et sans procès par l’armée pour peu qu’ils soient suspectés d’avoir des liens avec le terrorisme, notion aussi vague que large aux Etats-Unis. Le National Defense Authorization Act, voté par le Sénat, contient des dispositions qui vont dans ce sens et se trouve sur le bureau du président Obama, qui le signera probablement. Ceux qui s’y sont opposés, comme le sénateur Al Franken, ont été minorisés. Et la prison de Guantanamo fonctionne toujours, contrairement aux promesses faites en 2008 par Mr. "Yes we can".

Manoeuvres électriques

Les services industriels des villes de Genève, Aarau, Berne, Thoune (BE), Weinfelden (TG) et Zofingen (AG) ont créé une société de participation dans des installations de production d’énergie renouvelable, signale l’agence télégraphique suisse . La société s’appelle Swisspower Renewables. Elle concentrera ses activités sur les parcs éoliens offshore et les forces hydrauliques en Europe et vise une production d’électricité de 700 GWh par année, ce qui représente un douzième de la production d’une centrale nucléaire comme Gösgen.
L’intérêt de cette nouvelle est de voir des villes - dont beaucoup sont également actionnaires, directement ou indirectement, des grands groupes électriques suisses Alpiq, Axpo ou BKW - prendre l’initiative de se lancer dans la production d’énergie renouvelable, quitte à concurrencer ces groupes qui rachètent, eux aussi, des parc éoliens à tour de bras en prévision de la sortie du nucléaire (voir à ce sujet le milieu de cet article). Cela me fait penser à ce que me disait l’autre jour le directeur d’un grand producteur suisse d’électricité: "Aujourd’hui, la branche n’est plus unie". L’époque où les "barons" (les principaux producteurs) donnaient le ton au secteur et au parlement paraît révolue. Les politiciens prennent leurs avis ailleurs, et les distributeurs se disent que le moment est venu de tenter leur chance.
"Contrairement aux gros groupes, les entreprises régionales, liées au territoire, qui disposent de ressources hydroélectriques relativement abondantes, peuvent imaginer des scénarios de développement. D’autant plus que la libéralisation leur permet d’acquérir une plus grande indépendance, grâce au principe de l’accès des tiers au réseau et à la création de bourses de l’électricité", écrivait il y a quelques jours le professeur genevois Franco Romerio dans Le Temps.
Il donnait aussi ce chiffre impressionnant: en 2050, le groupe Alpiq, un des deux géants suisses, ne pourra compter que sur 8% de la puissance électrique dont il dispose aujourd’hui. Tout le reste, lié à la production nucléaire, aux contrats à terme passés avec l’étranger ou aux concessions suisses, devra être remplacé ou renégocié. On réalise l’enjeu énorme que cela représente pour les géants, dont la capacité d’investissement est limitée par les restructurations en cours.
Le paysage électrique, suisse et européen, pourrait connaître de profonds bouleversements ces prochaines années. Mais avant de se réjouir de voir les "barons" perdre des plumes dans l’aventure, il faut aussi réfléchir à leur utilité - en termes de compétences accumulées, d’expérience et de capacité à négocier sur les marchés européens. La Suisse n’a pas forcément intérêt à les voir s’affaiblir.

A propos de l’accord de Durban sur le climat

Finalement, un terrain d’entente a été trouvé dans la nuit de samedi à dimanche à Durban, après les psychodrames d’usage. Un nouveau round de négociations sur l’après-Protocole de Kyoto commencera en 2012, se terminera fin 2015 au plus tard et entrera en vigueur en 2020. Il couvrira tous les pays - c’est la percée la plus importante - et aura "force légale", selon la formule de compromis adoptée. La création d’un fonds ad hoc pour aider les pays en développement est confirmée, mais le mécanisme de financement reste flou.

La délégation suisse est satisfaite du résultat, comme elle l’a fait savoir dimanche matin: "Cet accord n’opérera plus de distinction entre pays industrialisés et pays en développement comme c’était le cas jusqu’à présent, mais obligera tous les Etats à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre sur la base du principe de la responsabilité commune et selon leurs capacités respectives." Pour la Suisse, c’est un "changement de paradigme".

Le résultat semblera maigre aux yeux de ceux qui estiment qu’une action est non seulement urgente, mais trop tardive - je pense notamment aux experts qui situent aujourd’hui à 3,5 degrés (et non plus 2 degrés comme en 2009) le réchauffement attendu au cours de ce siècle. Il faut aussi rappeler l’alternative: un échec pur et simple à Durban - que certaines ONG auraient préféré, pour provoquer un électrochoc dans l’opinion.

Je ne crois guère à un tel scénario. Les agités du climat qui se mettent en scène autour de telles conférences, parlant "au nom de la majorité ignorée de la planète", diffusant le moindre de leurs propos sur Youtube surestiment leur importance, comme le décrit avec humour le correspondant de The Economist sur place. A ce théâtre, je préfère le travail de fond et la pression d’organisations comme BankTrack.org, dont le rapport "Bankrolling Climate Change" montre du doigt (et désigne à un boycott éventuel) les banques qui financent les centrales électriques à charbon, ou Greenpeace, qui décortique le fonctionnement du lobby pollueur.

Sans surprise, Greenpeace est très critique sur le résultat de Durban, estimant que les partisans de l’immobilisme ont gagné. Je suis un peu moins pessimiste. Ces raouts internationaux ne sont que la pointe de l’iceberg. Le travail de sensibilisation et de recherche têtue des faits se poursuit chaque jour. Pendant des mois, des années, on a l’impression de ne pas avancer. Puis, tout à coup, se produit un mouvement de bascule. C’est ce qui s’est passé en Suisse à propos du nucléaire. Celui qui aurait pronostiqué il y a un an que les politiciens décideraient en 2011 de renoncer à cette forme d’énergie - sauf pour poursuivre des recherches - aurait été traité de doux rêveur, voire de danger public. Il a suffi de Fukushima pour changer la donne.

Je relisais cette semaine les communiqués publiés par le lobby électrique juste après que le Conseil fédéral a annoncé sa décision de principe en mai dernier: les mots transpirent l’incrédulité et le mépris. "Qu’est-ce qui vous a pris? Vous avez complètement perdu les pédales, reprenez vos esprit, mettons-nous autour d’une table et discutons tranquillement…": voilà ce que l’on lit entre les lignes.

Ce lobby pensait encore convaincre les parlementaires pour faire revenir en arrière le gouvernement. Sauf que l’on était en année électorale, et que, plus fondamentalement, les esprits ont évolué au fil des ans - plus vite que le mien, en tout cas. Comme je l’ai déjà écrit ici, je reste agnostique sur les questions d’énergie, la construction d’une nouvelle centrale nucléaire pour assurer la transition vers le renouvelable ne m’empêcherait pas de dormir. Mais s’il faut s’adapter à un changement plus rapide et plus rude, pourquoi pas?

Le paradoxe, je le signale en passant, est qu’il faudra construire deux centrales à gaz - émettrices de CO2 - pour assurer la sécurité d’approvisionnement en attendant que le renouvelable fasse le joint. On sacrifiera donc le climat pour être énergétiquement correct.

Mais passons, ce sera transitoire. Ce qui me frappe le plus dans la situation actuelle est la rapidité avec laquelle, après leur incrédulité initiale, les électriciens suisses ont compris qu’ils devaient revoir leur stratégie d’entreprise. Pour eux, c’est une question de survie. Déjà, l’offre de courant éolien et solaire allemand a sérieusement raboté le prix de l’énergie de pointe que produisent leurs barrages, et qui leur assurait jusqu’à récemment une rente confortable. Ils investissent eux-mêmes à tour de bras (et à l’étranger surtout, vu la lenteur des procédures suisses) dans les énergies renouvelables: 6,8 milliards de francs pour les dix ans à venir, selon une étude du professeur Rolf Wüstenhagen de l’université de Saint-Gall, soit l’équivalent du prix d’une centrale nucléaire. Là encore, qui l’aurait prédit il y a quelques années? Et il ne s’agit que d’un début. La sortie du nucléaire, qui n’a été confirmée que ces dernières semaines par la chambre haute du parlement suisse, va accélérer encore ce processus.

Après l’annonce du Conseil fédéral en mai dernier, j’attendais naïvement que l’administration prépare une feuille de route avec des objectifs et un cadre précis pour piloter le passage aux énergies renouvelables. Aujourd’hui, je réalise que cette attente est vaine. La Suisse n’a aucune expérience de l’économie dirigée, et c’est sans doute mieux ainsi. On va voir se succéder les séminaires, les rapports d’experts et les scénarios officiels, mais c’est du côté des producteurs d’électricité qu’il faudra regarder ces prochains mois pour voir quelle direction ils prennent.

Après ce détour par les enjeux énergétiques suisses, je reviens à Durban, car le processus me paraît au fond identique. Les plaques tectoniques glissent lentement, imperceptiblement, et un jour survient la rupture. Les négociations sur le climat ne sont que le bruit et la fureur des soldats qu’on envoie sur un champ de bataille forcément confus. C’est aux généraux qu’il faut s’intéresser, et à leurs conseillers de l’ombre qui leur chuchotent la stratégie à suivre. Accentuer la pression de l’opinion et de l’argent sur les pollueurs - il n’y a que ce langage qu’ils comprennent.

Par ailleurs, méfions-nous des idées reçues. La Chine et l’Inde sont les grands émetteurs de CO2 d’aujourd’hui, dit-on. C’est vrai, la ministre suisse de l’environnement Doris Leuthard l’a rappelé à Durban. Mais la Chine et l’Inde sont aussi des pays jeunes qui construisent de très grosses installations d’énergies renouvelables, tandis qu’en Suisse, des milliers de projets pour quelques mètres carrés de panneaux solaires restent en liste d’attente, sans parler des oppositions au moindre plan d’éolienne.

La Chine et l’Inde ont apparemment voté le compromis de Durban. Si cela se confirme, c’est un vrai pas en avant.

Pour conclure et pour rappel, voici les cartes publiées par le Guardian, toujours excellent sur les enjeux climatiques, à propos des émissions climatiques.

1. Les émissions de CO2 actuelles (en milliards de tonnes)

2. Les émissions de CO2 actuelles par personne

3. Les émissions de CO2 historiques (en milliards de tonnes)

4. La variation des émissions de CO2 depuis 1990

Amiante

Regardé sur Arte le documentaire sur le procès de l’amiante à Turin, commencé en 2009. Face à ces Italiens et Italiennes souvent âgés qui viennent raconter comment un mari, un père ou une fille sont morts d’un mésothéliome, quand ils n’en sont pas atteints eux-mêmes, ce qui frappe est évidemment l’absence des accusés. Stéphane Schmidheiny, l’un des deux principaux, ne s’est jamais présenté devant le tribunal, n’a jamais répondu aux invitations de la mairie. En Suisse, il a réussi à se recomposer une image de philanthrope après avoir changé la stratégie de son groupe au début des années 90. Un premier verdict vient de tomber dans un autre procès de l’amiante, belge celui-là. Il condamne Eternit à verser 250 000 euros d’indemnités à une famille contaminée par les fibres d’amiante, dont le danger était largement connu depuis une cinquantaine d’années au moins. Le verdict du procès turinois est ficà au 13 février 2012. Des centaines de personnes continuent de mourir chaque année pour avoir inhalé des fibres d’amiante. On estime que le pic de victimes sera atteint en 2025. L’exploitation des mines, la fabrication de l’amiante et son utilisation restent autorisées dans certains pays, "sous certaines conditions de sécurité". Le documentaire montre ce qu’il en est en Inde, par exemple, le chauffeur du camion chargé de plaques d’amiante ne connaissant même pas le nom de la matière qu’il transporte.

P.S.: Autre lien suggéré par David Marin (blog "Un ristretto", voir ci-contre) vers une émission de la TV suisse italienne sur Eternit et l’amiante.

La platanes du Canal du Midi sont malades

Je ne savais pas que le Canal du Midi était menacé. Enfin, pas le canal lui-même, mais les milliers de platanes qui lui donnent son ombre, ses reflets, son charme, et contribuent à l’équilibre écologique de la région en freinant l’évaporation. L’ennemi se nomme Ceratocystis platani, un champignon venu des Etats-Unis il y a soixante ans, et dont la multiplication foudroyante depuis cinq ans est en train de ronger les 42 000 arbres bordant le canal.

Le Figaro raconte tout cela et présente le plan de sauvetage en discussion. Il va falloir tout replanter entre l’étang de Thau et Castelnaudary dans les 10-15 prochaines années. Cela coûtera environ 250 millions de francs suisses, dont l’Etat mettra le tiers. Une collecte doit réunir le reste. Cela ne devrait pas être impossible, si l’on sait que 50 000 touristes, dont trois quarts d’étrangers, parcourent tout ou partie du canal chaque année sur des pénichettes ou des petits bateaux de location. On pourrait imaginer une taxe dédiée au renouvellement des arbres, de 100 francs par trajet par exemple. Cela ne suffira pas, mais fera un petit bout du chemin (de halage).

Naviguer sur les canaux est une façon extraordinaire de passer des vacances, toute en douceur, pantagruélique, conviviale. En plus, les écluses ovales du Canal du Midi sont un monument historique salué par l’Unesco. Je me souviens de gars qui avaient serré les cordages à fond dans une écluse descendante: leur bateau pendait dans le vide, prêt à craquer, quand l’éclusier s’en est rendu compte et a remis l’eau, avant de les engueuler de telle manière qu’ils en tremblaient encore deux jours après.

Mais n’allez pas imaginer… la navigation est ultra-simple. Un seul conseil: n’amarrez pas le bateau, comme je l’ai fait un soir, près d’un tas de boues de pressage, au bord des vignes. Je n’ai jamais vu autant de mouches de ma vie, elles entraient jusque dans les casseroles bouillantes dès qu’on en levait le couvercle.

Bref, le Canal du Midi mérite qu’on se mobilise pour rafraîchir sa haie d’honneur. Les premiers arbres nouveaux, 160 "platanors", seront plantés à Trèbes ce 24 novembre en présence de la ministre de l’environnement Nathalie Kosciusko-Morizet.

Rencontre avec Toni Rüttimann, le bâtisseur de ponts

Quand on travaille dans les médias, on a parfois l’impression d’être un tout petit rouage d’une grande machine qui produit à la chaîne, 24 heures sur 24, des nouvelles démotivantes: une catastrophe en Turquie, une crise politique en Italie, un scandale sportif… Au lieu d’éclairer, de relier au monde, l’information obscurcit.

Parfois, au milieu de ce ciel chargé, surgit une trouée, un rayon de soleil. Toni Rüttimann (à gauche sur la photo avec son compère Walter Yanez) avait 19 ans en 1987 quand il a vu à la télévision les images de l’Equateur dévasté par un tremblement de terre. Il aurait pu dire, comme la plupart d’entre nous: "C’est triste, mais qu’y puis-je?". Au lieu de cela, il est parti avec ses économies, sans contacts préalables et sans la moindre idée de ce qu’il pouvait faire pour aider les gens. Sur place, il s’est rendu compte que les flots et les éboulements avaient emporté les ponts fragiles qui représentaient, pour maints villageois, le lien vital avec le dispensaire, l’école ou le marché local. Toni n’avait aucune idée de la façon dont on construit un pont, mais comme il venait de Suisse, d’Engadine plus précisément, il s’est dit qu’il devait y avoir un moyen d’apprendre dans les livres ou en discutant avec des spécialistes. Il a aussi découvert à proximité que les exploitants de pétrole dans la région sinistrée avaient des câbles et des tuyaux usagés qu’il était possible de récupérer. C’est ainsi qu’il a construit son premier pont, avec les bras locaux. "Un pont horrible", dit-il aujourd’hui, mais toujours vaillant.

Mardi soir, Toni Rüttimann était de retour à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, où il avait déjà présenté son travail en 2003. Deux chiffres disent le chemin parcouru depuis son premier voyage en Equateur, il y a vingt-quatre ans: il a construit et fait construire 561 ponts, qui ont changé la vie de un million et demi de personnes en Amérique du Sud et en Asie. A 44 ans, il fait un peu plus que son âge et boîte légèrement, le prix à payer pour une vie nomade où il partage les rudes conditions de ceux qu’il aide. Il n’a changé ni ses habitudes frugales - deux petits sacs pour tout bagage - ni sa façon de faire. Il récupère tous les matériaux qu’il peut et implique fortement la population locale, qui ne se fait d’ailleurs pas prier.

Toni a simplement perfectionné sa technique. Atteint au Cambodge d’une paralysie foudroyante qui lui a infligé deux ans de lente rééducation pour récupérer l’usage de ses membres, il a mis à profit cette immobilisation pour développer un programme ad hoc qui calcule, à partir des données topographiques et de la charge utile désirée, le profil du pont, le diamètre et la longueur de chaque élément. Mardi, il en a démontré l’efficacité devant les ingénieurs de l’EPFL. A partir d’une série de chiffres qu’on lui transmet par courriel ou SMS, il peut livrer en vingt-quatre heures des instructions précises, dans la langue locale, qui tiennent sur deux feuilles A4. Il faut croire que ça fonctionne: zéro accident en vingt-quatre ans.

Toni Rüttimann n’a pas de bureau, pas d’ONG, ses contacts personnels avec des remontés mécaniques suisses qui lui donnent leurs vieux câbles ou avec une entreprise argentine qui fournit gratuitement les profilés de métal suffisent. Il ne demande pas d’argent. Mardi, un auditeur a néanmoins tenté le coup: "Il y a huit ans, nous avions été frustrés de ne pouvoir vous offrir notre aide. Pouvons-nous le faire ce soir?" Toni Rüttimann a répondu en souriant: "Pourquoi? je ne veux pas devenir une banque. La différence par rapport à il y a huit ans, c’est que je peux mieux expliquer pourquoi."

Une dame pétrie de bonnes intentions a suggéré que des jeunes civilistes suisses aillent le renforcer sur le terrain. Là encore, Toni a souri. "Je vois dans cette ville beaucoup de personnes âgées qui semblent seules. Est-ce qu’il n’y a pas des choses à faire ici?" Des bras, il en a assez, et il vaut mieux que ce soient ceux des villageois, car eux sauront veiller sur leur pont, l’entretenir.

"A part le désir d’aider, que faut-il pour réussir ce que vous avez fait?", a demandé un étudiant équatorien qui veut revenir au pays après ses études, avec Toni Rüttimann comme modèle. Le modèle en question a répondu comme il pouvait. Sa vie répond pour lui: après un premier séjour en Equateur, Toni était rentré en Suisse pour faire des études d’ingénieur à l’EPFZ. Il les a arrêtées après sept semaines. "Si je reste ici, je vais m’installer dans un appartement, trouver une amie, et dans cinq ans, je n’aurai plus envie de repartir", s’était-il dit.

La clé, c’est le courage - l’inconscience, diront les gens raisonnables - le fait de se lâcher dans le vide, sur une intuition profonde, sans même savoir ce qu’on va y faire. "Cherchez…", a murmuré Toni Rüttimann. Lui construit des ponts, c’est sa façon de dire son amour de l’humanité. Il ne se pose pas la question de savoir si cette entreprise lui survivra, il lui suffit de trouver dans chaque pays un alter ego partageant son sens pratique et rigoureux pour veiller à ce que les choses se passent bien. Ces "copains", comme il les appelle, sont mécanicien, soudeur, ancien prisonnier des Khmers rouges. Des gens pratiques et engagés comme lui.

Toni Rüttimann n’a pas envie de se transformer en institution, c’est sûr. Il ne donne pas de conférences pour faire la quête, ce qui n’arrange pas nos mauvaises consciences. Il sème juste en passant ce petit mot: "Cherchez…"

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