L’avantage des scandales alimentaires en eux-mêmes banalement répétitifs ("non m’sieu, c’est pas moi, c’est l’autre!") est qu’à chaque épisode, nous enrichissons notre vocabulaire, notre connaissance du vaste monde.
Ainsi, depuis cinq jours, nous avons appris que le mot "minerai" ne désigne pas seulement "une roche contenant des minéraux utiles en proportion suffisamment intéressante pour justifier l’exploitation" (Wikipedia), c’est-à-dire une matière inerte que l’on engouffre dans des hauts fourneaux, mais aussi des blocs surgelés composés de bas morceaux pré-hâchés et méconnaissables que des bipèdes engouffrent dans leurs estomacs. Plus que toutes les analyses scientifiques sur l’âge du cheval ou la présence d’anti-inflammatoires dans la bidoche, l’utilisation de ce mot nous renseigne très exactement sur l’estime dans laquelle les fabricants de bouffe industrielle tiennent leurs frères humains.
On relèvera que la chaîne de production - récupération des carcasses, concassage des bas morceaux, ajout de merdes diverses de douteuse provenance douteuse et hop emballé c’est pesé, ni vu ni connu - est la même que celle qu’a appliquée l’industrie financière aux hypothèques "subprime" et que résumait avec tant de talent Konrad Hummler dans sa parabole de la saucisse. Le banquier privé a connu quelques déboires aux Etats-Unis, mais son talent littéraire demeure. Pour la bonne bouche, voici ce qu’il écrivait dans son commentaire d’investissement du 8 octobre 2007:
«Une saucisse, comme chacun le sait, est un contenant de forme oblongue, généralement comestible, dans lequel se mélangent des contenus d’origines diverses qui furent un jour de la véritable viande; ce qui fait d’elle un dérivé carné pour ainsi dire. Des flèches de lard, des abats, de la couenne mais aussi des morceaux plus nobles sont ainsi transformés en une denrée alimentaire foncièrement dotée de caractéristiques et de qualités propres. (…) Les développements survenus dans le système financier au cours des deux ou trois dernières décennies tiennent beaucoup de la construction d’une immense machine à saucisse. Là où autrefois de véritables morceaux de viande ont été placés dans leur intégralité – des hypothèques et des crédits commerciaux en guise de filets et de jambonneaux – aujourd’hui on hache menu, on mélange, on assaisonne et on conditionne pour aboutir au final à un tout nouveau et tout autre produit. Comme pour les saucisses, il n’y a aucune limite à l’imagination, sauf qu’à la place des bratwursts, salamis et andouillettes, il est ici question d’ABS («asset-backed securities»), de CDO («collateralized debt obligations») et de «conduits» (véhicules d’investissement hors bilan). On ne peut d’ailleurs trouver meilleure comparaison que les andouillettes pour ce type d’instruments: en tant que viande «subprime», les produits de base peineraient à trouver preneurs, mais une fois additionnés les uns
aux autres, ils se hissent pour ainsi dire au rang de saucisses «AAA» appréciées des gourmets. Au cours des vingt ou trente dernières années, on a ainsi vu émerger un gigantesque nouveau marché: celui de «la saucisse de titrisation.»
Bien vu, M. Hummler: "les produits de base ne trouveraient pas preneurs". Donc on maquille, tripatouille et magouille en multipliant les intermédiaires pour diluer la responsabilité pour le cas - déjà prévu - où il y aurait un accident. Même le coût de l’accident et de l’indignation passagère qu’il soulève sont déjà intégrés dans les calculs.
C’est ainsi que nos estomacs gonflent et que nos retraites se dégonflent.
P.S.: En remuant ces histoires de minerai et de saucisses, je me dis que le métier d’informer n’échappe pas au phénomène. J’ai des collègues-z-investigateurs qui se spécialisent dans cette nouvelle spécialité anglo-saxonne qu’est le "data mining". En bon français: l’extraction de données. Vous prenez des tonnes de chiffres, des piles de tableaux Excel (le minerai), vous concassez et secouez le tout jusqu’à en extraire une nouvelle originale, surprenante - un scoop, quoi. Du style: "les femmes font beaucoup moins d’accidents que les hommes". Cette info, réelle, a été publiée dans un journal que je connais bien. Ce qui est chouette avec le "data mining", c’est qu’on peut recommencer six mois plus tard et conclure, cette fois, que "les femmes font plus d’accidents que les hommes". C’est arrivé dans le même journal que je connais bien. Suffit de prendre des chiffres légèrement différents.
Par ailleurs, une part croissante du journalisme consiste à malaxer de l’info de seconde ou troisième main et à la reconditionner sous un emballage légèrement différents.
Nous sommes tous, quelque part, de vieilles carnes roumaines.
