En 2011, le parti suisse des Verts perdait cinq sièges au niveau national, soit un sur quatre (alors que les Verts libéraux en gagnaient neuf). Un an plus tard, rebelote, il lâchait cinq sièges au Grand Conseil vaudois. Pour comprendre cette logique d’échecs à répétition, il suffit de lire dans Le Temps du jour la chronique de Laurent Rebeaud, président des Verts vaudois, intitulée "Offrir 2500 francs par mois (environ 2000 euros) à chaque Suisse, c’est possible".
"Une belle utopie, au meilleur sens du terme", écrit-il. En effet. Le modèle de base de l’‘initiative populaire "Pour un revenu inconditionnel", qui aurait franchi le cap des 100 000 signatures ce mois, prévoit (je cite Rebeaud) que "chaque habitant majeur résidant régulièrement en Suisse recevrait 2500 francs par mois, indépendamment de son état civil, de sa nationalité et de son statut professionnel. Chaque enfant vaudrait à sa famille une allocation supplémentaire de 1000 francs." Ce qui fait, si je sais compter, 7000 francs par mois garantis rubis sur l’ongle pour toute personne qui, trouvant le filet social helvétique agréable, y prend ses quartiers, se met en ménage et fait deux enfants.
Puisque le titre de l’article dit que cela est "possible", on cherche à savoir comment. Laurent Rebeaud commence par énumérer les objections que soulève un tel projet puis nous rassure d’une tautologie: "Le choix des réponses possibles est vaste, et suffisamment élaboré par les auteurs de l’initiative pour se convaincre que la mise en place du revenu inconditionnel (j’adore cet adjectif, ndlr.) serait possible en Suisse". C’est possible parce que les initiants vous disent que c’est possible. Sceptiques réactionnaires, circulez! Si vous doutez de la faisabilité de l’utopie, vous n’avez qu’à vous référer à l’argumentaire de l’initiative dont M. Rebeaud, épuisé par ses élans lyriques, omet de nous donner le début d’un résumé. D’ailleurs ce n’est pas vraiment le problème des initiants puisque, ajoute-t-il, "le parlement fédéral a la tâche de mettre au point les modalités d’application". Plus loin: "Le système que le parlement fédéral aura la grande sagesse de mettre en place" permettra d’éviter les abus.
C’est pas beau, la vie? Les Verts qui n’hésitent pas à traiter les citoyens et les entreprises comme des gosses de maternelle dès qu’il s’agit d’un de leurs dadas comme le tri des déchets ou de "l’obsolescence programmée" (concept discutable, ainsi que l’explique mon collègue Michel Audetat dans le dernier Matin Dimanche) font ici une confiance illimitée à "l’esprit d’initiative" (Rebeaud dixit) de chacun.
Si Laurent Rebeaud voulait nous offrir un exemple incarné de la paresse dont une telle initiative ne peut qu’éveiller le soupçon, il ne s’y prendrait pas autrement. Son argument massue: les obstacles ne sont pas d’ordre économique, mais "culturel et politique". Autrement dit, ceux qui n’ont pas saisi les avantages géniaux du revenu de base garanti ne sont plus dans le coup, des psycho-rigides conservateurs.
Eh bien soit. Je repense, allez savoir pourquoi, à Calvin dont on célébrait le 500è anniversaire de la naissance en 2009. A cette occasion avait paru une somme sur sa pensée sociale que je n’avais lue que partiellement (à chacun sa paresse). J’en avais néanmoins retenu que Calvin avait pour principe d’aider les pauvres, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent, mais en leur confiant des travaux d’intérêt public. Il n’y avait pas de discussion, c’était ça ou déguerpir.
Plus je lis l’utopie de Laurent Rebeaud, qu’il qualifie sans rire de "profondément conforme à l’idéal du libéralisme" et d’"issue possible à la crise de l’Etat providence" (en le rendant encore plus providentiel) , plus j’ai envie de relire Calvin. Mais comme dit le président des Verts vaudois, l’initiative "nous obligera à prendre le temps d’y réfléchir".
C’est d’ailleurs possible dès ce samedi, 17 heures, à l’Espace Noir de St-Imier, qui propose une projection de film et une conférence-débat avec Albert Jörimann, du comité BIEN-CH et Laurent Tettamenti en tant qu’opposant, de gauche au projet. C’est pas parce qu’on doute d’une idée qu’il ne faut pas faire de pub à ceux qui en discutent.








