De Sarajevo à Gaza

Cent ans après l’attentat de Sarajevo, détonateur de la Première Guerre mondiale, Gaza est-il la mèche qui allumera un conflit religieux et communautaire généralisé? Les haines décomplexées qui s’expriment depuis trois semaines en France mais aussi en Suisse sur les réseaux sociaux autorisent cette question brutale.

Les habitants de Gaza qui hurlent leur deuil et leur détermination sont les marionnettes d’une farce tragique. Qui se soucie d’eux? Evidemment pas Israël, qui les étouffe depuis sept ans dans leur prison à ciel ouvert. Ni le Hamas, qui s’en sert comme boucliers humains. Pas davantage les pays arabes. «Loin d’être une cause politique, la Palestine est devenue un défouloir collectif, dénonce l’écrivain Mohamed Kacimi. Si Israël n’existait pas, les régimes arabes l’auraient inventé pour justifier la faillite de ce monde qui, de Rabat à Bagdad, n’est qu’un vaste goulag avec les mosquées pour miradors et les barbus à la place des kapos. »

Dans ce conflit, la raison capitule face aux calculs sordides. On voit se tisser les alliances les plus improbables. La droite ultranationaliste israélienne et le Hamas ont un intérêt commun à laisser pourrir la situation. En France, la Ligue de défense juive, groupuscule fascisant aux méthodes radicales, fait jeu commun avec le Front national, qui a rangé au placard les blagues antisémites de Jean-Marie Le Pen pour se concentrer sur le nouvel ennemi identitaire: l’immigré arabe.

Les défenseurs sincères des Palestiniens sont débordés. Il y a dix ans, leur cause paraissait claire: lutter contre les abus colonialistes et ségrégationnistes des gouvernements israéliens successifs. Elle reste valable aujourd’hui. Aucune des justifications sécuritaires brandies par l’Etat hébreu ne tient la route face aux résultats désastreux de la politique menée jusqu’ici. La remontée de l’antisémitisme, réelle hélas, n’est pas davantage un argument pour s’interdire toute critique. Oui, l’antisionisme est plus virulent que jamais, et de l’antisionisme à l’antisémitisme, «il n’y a pas un fossé, tout juste un ruisselet à sec», comme l’écrit un confrère. Mais à qui la faute?

Enfin, il est triste de voir certains en arriver à brandir les chrétiens chassés de Mossoul – de façon abominable, c’est un fait – comme si leur souffrance devait équilibrer celle des Gazaouis bombardés. Transformer un conflit territorial en guerre de religion, c’est allumer un incendie qu’on ne maîtrisera pas.

Que faire? Parce que la genèse d’Israël est liée à l’Holocauste et à la culpabilité de l’Europe, parce que l’histoire de la région renvoie au colonialisme, toute issue ne peut être que le fruit d’une négociation internationale. C’est ici qu’il faut s’inquiéter. Empêtrée dans ses problèmes, l’Union européenne n’a ni l’énergie ni les leaders capables de s’imposer. Obsédée par la réaffirmation de sa puissance, la Russie est mal placée pour calmer ses émigrés qui ont renforcé la droite dure israélienne. Les Etats-Unis, seule puissance à pouvoir exercer de réelles pressions, semblent ne plus avoir d’autre politique moyen-orientale que le rapatriement de leurs soldats.

Le contexte est tout sauf favorable: il y a tant d’autres crises à gérer. Mais celle-là n’est pas comme les autres. C’est un cancer dont les métastases feront des dégâts irréparables. Hausser les épaules et renvoyer les belligérants dos à dos à leur «combat du mal contre le mal», comme l’écrit la sociologue syrienne Wafa Sultan, n’est pas une solution. C’est un suicide collectif.

(Chronique parue dans Le Matin Dimanche du 28 juillet)

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