Il voulait "réveiller les consciences assoupies". Ses essais historiques n’y ayant pas suffi, Dominique Venner, 78 ans, ancien membre de l’Organisation armée secrète qui défendait l’Algérie française, s’est tiré une balle dans la tête juste derrière l’autel de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Outre son opposition au "mariage gay", dans lequel il voyait la destruction de la famille, le message qu’il a laissé est le suivant: "Alors que je défends l’identité de tous les peuples chez eux, je m’insurge contre le crime visant au remplacement de nos populations".
Il s’est donné la mort pour l’affirmer, ce qui est tragique mais moins dommageable pour la société que la façon qu’avait choisie Anders Breivik, autre identitaire obsédé par l’idée de "réveiller les consciences assoupies". Car sur le fond, les deux discours sont similaires et, hélas, populaires en ces temps de mondialisation chahutée.
Je ne sais si Dominique Venner était passé récemment par Lausanne, où je vis. S’il avait pu lire les statistiques que la ville publie au lendemain de sa mort, sans doute l’aurait-il considérée comme définitivement perdue. Jugez-en plutôt. Fin 2012, la capitale vaudoise comptait 137 586 habitants (+1300 en un an). Cette sixième hausse consécutive est due aux 56 789 résidents étrangers (+1632 en un an), qui font plus que contrebalancer la baisse de la population suisse (80 797, moins 334). Ce qui donne un taux de population étrangère de 41%, dont 7000 Européens "non-UE", près de 6000 Africains, plus de 3000 Américains du Sud et 4000 Asiatiques. Je n’ose penser à l’acte irréparable qu’aurait commis Dominique Venner derrière l’autel de la cathédrale de Lausanne.
Mais je n’ai pu m’empêcher de faire le rapprochement entre son suicide-spectacle, les chiffres ci-dessus et un tableau très parlant du "Courrier statistique lausannois". On y lit que la population de la ville se renouvelle au taux de 11% par an, et que dans les tranches d’âge les plus actives, les gens "venus d’ailleurs" (autres cantons, autres pays) dominent largement. Je me suis alors posé les questions suivantes: me sens-je moins "chez moi" dans cette ville dont la population a été tant brassée depuis 43 ans que j’y suis devenu adulte? Me sens-je dépossédé de mon identité, voire menacé?
La première réponse est que, d’origine partiellement étrangère comme beaucoup de Suisses, je n’ai jamais éprouvé un sentiment de propriétaire par rapport au sol qui accueille ma famille. Bien sûr, tout lieu est constitué d’histoire, de traditions et d’habitudes; il a son caractère, ses bons et mauvais côtés. Celui qui s’y installe doit apprendre à en maîtriser les codes essentiels, c’est tout le débat sur l’immigration et l’intégration. Une partie de la population "d’origine" estime que les immigrés d’aujourd’hui n’en font plus l’effort, pas assez en tout cas, ou qu’ils sont devenus trop nombreux. Je pense qu’elle méconnaît la difficulté de ces efforts – tout en sachant que je ne convaincrai personne en l’écrivant.
Je sais en revanche ce que je ressens. La Lausanne plus internationale d’aujourd’hui ne me paraît pas moins vivable, moins conviviale que celle d’antan. Elle est différente, elle a les soucis d’une ville moderne – les dealers, les vols, des nuits parfois trop agitées, la circulation densifiée. Tout cela reste gérable pour autant qu’on admette et empoigne les problèmes.
En fait, je trouve même qu’elle y a gagné un certain souffle, parfois désordonné, mais un élan. Nos mémoires sont courtes. Qui se souvient de l’atmosphère parfois pesante qui régnait il y a 30-40 ans dans les rues de la "paysanne qui a fait ses humanités" comme le voulait le cliché officiel, négligeant le fait que Lausanne n’était plus très paysanne, et pas toujours humaniste?
Voilà ce qui m’est passé par la tête en faisant le lien entre le suicide de Dominique Venner et les chiffres lausannois. Le brassage n’est un crime que pour ceux dont la vie s’est arrêtée quelque part dans le passé.





