Yves Leresche, « agence de pub » des Roms?

Pendant mon absence de Lausanne s’y est déroulée une micro-polémique – encore en cours – qui m’intéresse à double titre. Elle concerne deux personnes que je connais, le photographe Yves Leresche et mon ex-collègue du Matin Dimanche Peter Rothenbühler; ensuite, le sujet est de ceux qui suscitent la polémique, à savoir la présence plus ou moins tolérée des mendiants roms au centre-ville.

Yves Leresche photographie les Roms depuis une vingtaine d’années. D’abord chez eux en Roumanie, puis quand ils sont arrivés à Lausanne il y a environ six ans, en Suède aussi. Il les a accompagnés en car ou en voiture dans leurs déplacements, a passé des heures à leurs côtés pendant qu’ils sollicitaient une pièce de monnaie, dormi à la belle étoile dans les terrains vagues lausannois quand eux y dormaient aussi, assisté à leurs retrouvailles familiales, à leurs fêtes, aux contrôles policiers, aux moments de joie et de dèche. La juxtaposition de leur double existence – traîne-misère chez nous, semi-paysans ou ex-ouvriers dans leur village, mendiants et chefs de clan – est précisément ce qui crée la tension et l’intérêt de son travail. Il fait l’objet d’un livre et d’une exposition, «Roms, la quête infatigable du paradis», présentée en ce moment sous une forme classique (au Forum et dans les combles de l’Hôtel de Ville de Lausanne) et aussi sous la forme d’un audiovisuel beaucoup plus  » en immersion » (Place de l’Europe).

Je connais peu de photographes professionnels consacrant autant de temps et d’énergie à un projet, au point que la situation financière d’Yves Leresche est elle-même assez précaire. Telle est la situation paradoxale des vrais passionnés: aucun média n’est prêt à s’engager autant qu’eux, quitte à publier a posteriori un extrait de leur travail pour en saluer la qualité. Alors ils dépendent d’un réseau d’amis, de micro-financements et de quelques mécènes dont un, dans le cas de Leresche, a préféré rester anonyme parce que son soutien à une expo sur les Roms égratignerait son image pour d’autres projets plus prestigieux qu’il finance aussi. Bref, le livre et les expositions sont le fruit de plusieurs années de photographie, mais aussi de près de deux ans de recherches de fonds. Le résultat, à mes yeux, est remarquable.

Voici ce qu’en a écrit Peter Rothenbühler dans Le Matin Dimanche du 3 mai, dans une lettre ouverte à Yves Leresche:

« Normalement, les photographes ont pour mission d’ouvrir les yeux. Vous faites le contraire, et avec succès. Apparemment tout Lausanne admire votre exposition photo sur les Roms, installée en ville et soutenue par la Municipalité. C’est incroyable mais vrai: dorénavant, l’organisation des mendiants roms, dirigée par leurs patrons depuis la Roumanie lointaine, dispose même d’une sorte d’agence de pub avec expo itinérante. Félicitations! Pas à vous. Mais aux Roms. Je commence à les admirer. On les dit fainéants, c’est faux! Ça bosse, et plutôt bien. Ils arrivent en groupes tôt le matin, les patrons assignent à chaque petite main une place précise, selon un plan et un tournus bien défini, le résultat de la quête est envoyé en grande partie en Roumanie. Et nos autorités ferment les yeux. Essayez donc d’organiser un concert de charité pour une fondation suisse, contrôlée par une fiduciaire. Vous êtes noyé sous la paperasse par les polices du commerce de la ville et du canton et vous devez annoncer chaque centime encaissé! Ce qui est toléré pour les affabulateurs roms et leurs amis bien-pensants, ne l’est pas pour les honnêtes gens. C’est le monde à l’envers, c’est Lausanne… Ils doivent bien rire de votre angélisme, les mendiants et leurs patrons. Et ils ont bien raison. »

Ce texte contient plusieurs affirmations. Les Roms mendiant à Lausanne font partie d’une « organisation » pilotée depuis la Roumanie, agissant comme une grande pompe à fric. On les dit fainéants, ce sont de fins marioles. Les autorités ferment les yeux sur les activités de ces « affabulateurs » qui ont trouvé en Yves Leresche une « agence de pub ». L’accusation la plus grave vise le photographe: il ferme les yeux sur ces réalités au lieu d’en dénoncer les sordides coulisses, se faisant en quelque sorte le complice d’un mensonge.

Peter Rothenbühler ne dit pas s’il a vu l’exposition, ce dont je doute, il n’a en tout cas pas parlé préalablement au photographe pour le confronter à ces reproches.

La lettre ouverte ci-dessus a fait quelque bruit, les autorités étant aussi accusées de laxisme. Après avoir hésité, Yves Leresche a répondu ce qui suit:

« J’ai bien réfléchi et ai cru me souvenir que vous étiez, avant d’être important, journaliste. C’est loin, je sais. Mais c’est quand même à cette personne que je veux m’adresser ici, curieux de voir si le goût du terrain – et donc du journalisme – vous a déserté pour toujours. Ma proposition est simple: venez passer, cher Peter, 24 heures avec les Roms. Je serai à vos côtés et veillerai à ce que d’autres journalistes attestent de l’expérience de journaliste que vous vivrez.

Manger du poulet rôti acheté dans une grande surface de la place, faire la manche à distance réglementaire des parcomètres ou des magasins, boire un café à 2 francs, goûter à la soupe populaire de Saint-Martin et dormir à la Bourdonnette sous la pluie parce qu’il n’y a plus de place à côté des migrants et des SDF, voilà le programme! Puis assister aux téléphones que les Roms font à leurs enfants (des gosses, oui, pas des patrons mafieux, comme vous vous obstinez à le penser de votre salon), qui attendent de l’argent pour survivre en Roumanie. Voilà quelques-unes des activités que vous pourrez suivre, plume et carnet en main. Vous pourrez même leur parler (à ceux des photos de l’exposition, mais l’avez-vous vue?), leur poser des questions, dérangeantes et surtout sans cet angélisme que vous avez raison de haïr. Bref, faire votre premier métier.

Je m’engage ici à ce que vous n’ayez ni froid ni faim, je prendrai un sac de couchage propre et un sandwich bio à votre attention. N’oubliez pas votre carte d’identité, pas sûr que nos jeunes policiers vous reconnaissent au premier coup d’œil.

Voici, cher Monsieur Rothenbühler, l’invitation que je voulais faire ici, à vous Peter le journaliste, pour que vous éprouviez la réalité avant de l’écrire. »

Peter Rothenbühler a accepté l’invitation, lit-on dans Le Matin Dimanche de la semaine suivante. Non sans y mettre une grosse pincée de sel: « J’aimerais beaucoup avoir un contact direct avec des Roms et leur poser des questions. Même si je ne suis pas sûr d’obtenir ainsi la vérité: Leresche dit lui-même qu’ils affabulent… », relativise-t-il. Autrement dit: je veux bien y aller, mais je n’apprendrai rien de neuf car tout cela est cousu de fil blanc.

J’ai vu le message que Rothenbühler a envoyé directement à Leresche pour préparer la rencontre. Il y fixe plusieurs limites trahissant sa gêne. D’accord pour venir un moment l’après-midi, puis le lendemain matin « au moment de la répartition des tâches », mais pas question de partager le repas du soir et la nuit, car le journaliste a « d’autres obligations ». Bref, les conditions sont telles qu’il pourra repartir avec ses doutes, sans trop de risques d’attraper des poux.

Quand Peter Rothenbühler décrit les Roms comme des « affabulateurs », il sait qu’il a les rieurs et les réalistes de son côté. Les Roms viennent d’une autre culture et, nécessité faisant loi, racontent beaucoup d’histoires. C’est une partie du malaise que nous éprouvons à leur égard. Nous les écrasons en termes de pouvoir d’achat et de rigueur cartésienne,  mais quand il s’agit de la débrouille la plus immédiate et d’instinct de survie, nous ne leur arrivons pas à la cheville. Qui est supérieur à qui?

Les questions que soulève Rothenbühler sont légitimes. L’exposition et le livre de Leresche y apportent justement des éléments de réponse, c’est ce qui me fait penser que le journaliste ne l’a pas vue avant d’écrire son billet. Ce dernier se dévoile un peu plus dans l’interview qu’il a donnée suite à la polémique. C’est comme « chrétien et d’homme de gauche » qu’il estime que notre société doit « offrir mieux » que de mendier les fesses dans l’humidité. Au fond, il ressuscite la solution qu’envisageait Calvin pour les miséreux il y a cinq cents ans déjà: nourris-logés en échange d’un travail obligatoire, et ouste pour les autres. Calvin n’y a pas trop réussi, et Rothenbühler reste très vague sur l’application concrète de sa solution.

De toutes façons il « ne croit pas une seconde » que les Roms mendient pour eux, pour survivre.  Il persiste et signe: « Ils sont exploités par des filières qui les emmènent ici et les obligent à mendier pour rembourser le trajet à des prix d’usure, à jouer les handicapés dans des positions invraisemblables. Je ne crois pas non plus qu’ils ne gagnent qu’une dizaine de francs par jour – personne ne s’astreint à dix ou douze heures sur le trottoir pour cette somme. »

J’admire les ronflantes certitudes du chroniqueur, en particulier la dernière, qui balaient les patientes observations du photographe, forcément piégé par son empathie, nigaud qu’il est!

Mais comme homme, je fais confiance à celui qui est allé voir sur place.

P.S.: C’est un mois faste pour Yves Leresche car en plus de son travail sur les Roms paraît aux éditions L’Age d’Homme un livre consacré à l’histoire de la célèbre Dolce Vita, un club lausannois de musique et culture alternatives qui a marqué la génération des années quatre-vingt, bien au-delà des frontières. Il se trouve que la majorité des images qui font la vérité et la beauté de ce livre sont de lui. Encore une fois, Leresche n’a pas compté ses heures, il s’est immergé complètement dans cette vie nocturne bouillonnante et en a ramené un témoignage dont l’intérêt saute aux yeux aujourd’hui. Pour cela, il fallait du culot et, encore une fois, une certaine empathie avec le sujet. La distance froide n’est pas toujours la meilleure méthode pour raconter une société qui change.

Leresche est un homme qui ne compte pas. Il ne sera jamais riche, mais ce qu’il nous laisse est précieux.

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