Un documentaire sur Cartier-Bresson

Si vous avez 50 minutes, cela vaut vraiment la peine de regarder ce film réalisé en 1998 sur Henri Cartier-Bresson, alors âgé de 90 ans, soit six ans avant sa mort. Si vous êtes pressé, allez au moins à la minute et 20 secondes, et observez la danse du photographe: il se hisse littéralement sur la pointe des pieds au moment de déclencher. Un véritable ballet autour de son sujet, dont une biographie que j’avais lue évoquait la grâce, mais que je n’avais jamais vue en action.

Pour le reste, tellement de choses à voir dans ce film, où HCB apparaît à la fois touché par les expositions qu’organisent en son honneur plusieurs galeries britanniques, et lassé d’être « gentiment étranglé dans un mythe », comme il le dit lui-même. A l’intervieweuse qui lui demande à la fin ce qu’il répond à ceux qui le considèrent comme le plus grand photographe du XXè siècle, il chuchote d’abord un gros mot pour le tester, puis le lâche devant la caméra: « Bullshit! »

Ce documentaire rend hommage à la grande rigueur formelle reçue par HCB chez le peintre et sculpteur André L’Hôte, sans laquelle ses instantanés auraient pu n’être qu’anecdotiquement bons. Bien sûr, il l’a ensuite secouée au contact des surréalistes, de son expérience africaine, mais les bases étaient posées. Un des exemples les plus parlants est l’image d’Alberto Giacometti réalisée dans ce qui doit être un village alpin des Grisons d’où venait le peintre. Les madriers des chalets, les toits en pente, le jeu du soleil et des ombres composent un ensemble de triangles aux proportions parfaites, où le sujet vient se glisser, marchant énergiquement, légèrement penché en avant et offrant ainsi un nouveau triangle avec ses jambes, littéralement fondu dans l’environnement dont il tire son inspiration (séquence vers la fin du film). Il y a aussi cette image plus connue de la dame en chapeau et tenue des années 30 prenant le soleil aux Tuileries, son corps raidi formant une oblique de haut en bas qui compose un « X » avec les rangées de chaises orientées, elles, comme une trame de bas en haut.

Beaucoup de portraits aussi dans ce reportage, une facette moins connue du travail de HCB. Et cette magnifique déclaration, vers la fin, sur les prétentieux qui s’affichent comme « artistes ». Malgré son immense culture, Cartier-Bresson s’est toujours considéré comme un artisan et une sorte de journaliste. Il regrette au passage que la technique omniprésente ait largement effacé cet artisanat, et plaide aussi pour des tonalités de gris qui restituent la réalité au plus près, sans tomber dans les effets de noirs profonds.

Je croyais qu’à un moment de sa vie, Cartier-Bresson en avait eu assez de la photo et qu’il s’était tourné vers le dessin parce qu’il avait dit ce qu’il avait à dire avec son Leica. C’est le cas, mais il conserve dans ce documentaire une tendresse attentive pour son travail passé et se souvent encore avec précision des circonstances dans lesquelles il a pris telle ou telle image célèbre. Beau film.

Hommage à Gil Baillod

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«Je n’aime pas les mots»: tel est l’aveu inattendu que fait en 1969 le jeune correspondant neuchâtelois de la Tribune de Lausanne devant la caméra de Claude Goretta. Ce trentenaire à carrure de rugbyman, cheveux ras coiffés d’une casquette plate, c’est Gil Baillod.

Il n’est pas encore devenu le Baillod à crinière de lion dont un clin d’oeil ironique suffit à vous désarçonner, ce patron de presse dont les éditos flamboyants peuvent faire ou défaire une réputation dans le canton. Le feu sacré, on le sent déjà en lui, et s’il parle ainsi des mots, ce n’est pas qu’il les méprise. Bien au contraire, c’est parce qu’il connaît leur résonance, amplifiée par le journal. Alors il passe beaucoup de temps à les choisir. Les mots, dit cet ancien apprenti bijoutier-joaillier, «je les ai limés comme je limais l’or et l’argent». Peut-être tient-il cela de son professeur de modelage à l’Ecole d’art de La Chaux-de-Fonds qui l’obligeait à lire trois livres par semaine.

Ce qui frappe dans le reportage télévisé de 1969, est le souci de Gil Baillod, confinant à l’obsession, d’écouter et restituer tous les points de vue, de ne pas devenir l’otage d’un camp. Quitte à être moins vendeur. «On peut lâcher une bombe, dit-il ça c’est facile. Ce qui est difficile, c’est de durer honnêtement.»

Gil Baillod a «duré» trente-six ans comme journaliste, dont trente comme rédacteur en chef puis directeur de L’Impartial, journal qu’il a grandi de sa force, de sa générosité. Curieux au dernier jour comme il l’était au premier. Irradiant, au dernier jour comme au premier, une énergie hors du commun.

Elle prenait racine dans un canton auquel il était passionnément attaché. Originaire du Val-de-Travers par sa mère, des Montagnes par son père et élevé dans le Bas «pour fermer le triangle» comme il disait, Gil Baillod en incarnait une synthèse robuste.

Comme journaliste, il ne le lâchait pas d’une semelle. Une inquiétude permanente l’habitait: «Il est peut-être en train de se passer quelque chose quelque part que je ne sais pas», confiait-il à un confrère de la Tribune. A vrai dire, peu de choses se passaient dans le canton de Neuchâtel sans que Gil Baillod ne soit au courant.

On connaît de ces roitelets locaux qui se figent lentement dans la routine. L’antidote de Gil, à cet égard, consistait à repousser son horizon bien au-delà du canton. A voyager. Ses «années de bourlingue», comme il les appelait, ont précédé son entrée en journalisme, elles furent une partie essentielle de sa formation autodidacte dans l’écrit, et dans les rapports aux gens. Il a notamment visité l’Inde, la Hongrie envahie par les chars russes en 1956. Il en a ramené cette conviction qui n’a jamais varié d’un pouce: «Je hais toutes les idéologies, politiques ou religieuses. Ce sont elles qui ont fait le plus de morts dans l’histoire de l’humanité».

Nommé rédacteur en chef de l’Impartial en 1969, Gil Baillod y développe rapidement deux qualités qu’on trouve rarement soudées dans la même personne: la minutie de l’artisan, et la fougue du tribun que révolte l’injustice. Au-dessus de son bureau, il affiche le facsimilé du «J’accuse» de Zola, un autre relatant la marche révolutionnaire du 1er mars 1848 sur Neuchâtel.

Il n’est pas homme à se satisfaire d’un «circulez, y’a rien à voir». Plus c’est opaque, plus il s’accroche. Et quand il débusque un mauvais coup, ses mots peuvent devenir tranchants comme le glaive. «Je m’en fous de ce qu’on peut penser, j’y vais», disait-il.

Ainsi, il y est «allé» contre des patrons tricheurs, des politiciens menteurs. A chacun son souvenir. Il n’a pas épargné la Berne fédérale, qui avait renvoyé l’autoroute N5 aux calendes grecques. En 1994, Gil Baillod crée le comité «SOS N5», espérant réunir deux mille manifestants sur la Place fédérale. Il en vient cinq mille.

Dans ce journalisme de combat, Gil Baillod ne s’est pas fait que des amis. Tel ex-conseiller national s’est sans doute demandé pourquoi le rédacteur en chef de l’Impar, qui l’avait soutenu au début de sa carrière, s’est ensuite retourné contre lui. S’il visait juste souvent, Gil pouvait parfois être injuste. Mais si on le lui démontrait, il savait s’excuser, là se mesure aussi la force d’un homme.

D’autres ennemis furent plus anonymes. Travaillant sur une affaire de drogue et de trafic de devises au Val-de-Travers, Gil Baillod reçut un jour des menaces de mort. Il avait rétorqué en titrant un éditorial: «Porte-plume à six coups». Et d’ajouter: «C’est vrai que j’avais porté un temps mon six-coups. Je tire vite et bien». Ainsi s’est forgée la légende du «shérif des Montagnes».

Si aiguisée que soit une plume, un journal vit d’abord de l’argent que lui rapportent ses lecteurs et ses annonceurs. Fils d’un fonctionnaire des douanes, Gil Baillod savait compter, et innover. Alors que le pouls chaux-de-fonnier battait au rythme de celui de l’horlogerie, L’Impartial n’en parlait pas quand il en avait pris la rédaction en chef. Une de ses première mesures fut de créer une rubrique horlogère, qui connut un succès immédiat.

Plus tard, en 1987, le journaliste Baillod, devenu entrepreneur, racheta le journal, avec Pierre-Alain Blum, dans le but d’assurer son indépendance et son ancrage local.

La réalité économique a été, ici, plus puissante que ses désirs. Lui qui a vécu et chroniqué trente ans de révolution horlogère n’aura vécu que la moitié de celle des médias. Nécessité oblige, l’Impartial et l’Express ont été fusionnés peu avant son départ à la retraite en 1999.

«Je ne sais pas regretter», disait-il à ce sujet. Son dernier éditorial cite Beaumarchais: «Je sais bien que vivre, c’est combattre; et je m’en désolerais peut-être si je ne sentais en revanche que combattre, c’est vivre.»

Ceux qui pariaient que ce battant n’arriverait pas à décrocher méconnaissaient l’autre facette du personnage, faite de sérénité et, oui, d’une grande douceur. Celle du peintre, du père et grand-père.

C’est ce Gil que, pour conclure, j’aimerais évoquer par une anecdote personnelle. J’étais monté le voir un jour dans sa ferme de la Ferrière, en vélo par la Vue-des-Alpes et la Chaux-de-Fonds, car si nous ne nous voyions pas très souvent, nous avions l’habitude de prendre notre temps quand c’était le cas.

Je ne me souviens plus de quoi nous avons discuté avant et après le repas, en nous promenant dans ces vastes volumes qu’il ne finissait jamais de rénover. Ce dont je me souviens avec une parfaite netteté, en revanche, est qu’en fin de soirée, nous n’avons plus rien dit. Côte à côte, nous écoutions le crépitement des bûches, les craquements de la maison, sans dire un mot.

Quand j’ai appris la mort de Gil, cet instant m’est aussitôt revenu en mémoire. Je me suis demandé pourquoi et me suis fait la réflexion suivante. Le relief d’une parole – et Dieu sait si celle de Gil Baillod en avait – tient aux silences qui l’entourent.

Homme du Verbe et d’action, Gil ne craignait pas le silence, pressentant que ses bruissements subtils nous entrouvrent les portes d’autres mondes.

Aujourd’hui qu’elles s’ouvrent toutes grandes pour lui, j’aimerais lui dédier ces mots d’une autre voyageuse et amoureuse de l’Asie, Ella Maillart:

«Aussitôt dépassés notre angoisse, notre lâcheté, notre vanité, notre amour pour un but ou pour un seul être, alors nous atteignons notre « note » la plus profonde, notre Centre, le même en chacun de nous, ce son silencieux auquel toutes les diversités se réduisent réellement.»

(Texte dit à La Chaux-de-Fonds le 27 janvier 2015)

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