Le poids des jeunes Irlandais

Hypothèse intéressante du correspondant du Tages Anzeiger ce matin sur le oui des Irlandais au mariage homosexuel, pays trop facilement classé comme conservateur à cause du poids historique de l’église: la moitié de la population y a moins de 35 ans, l’âge moyen est de 38,7 ans, contre 42,1 en Suisse et 45,3 en Allemagne. Or le mariage entre gens du même sexe semble typiquement une question où l’avis diverge selon les générations. Contrairement aux vieux (dont je fais partie et partage le scepticisme dominant, voir ci-dessous mon avis rétrograde sur le sujet), les jeunes sont nettement plus ouverts. Selon un sondage du SonntagsBlick, 61% des Suisses âgés de moins de 34 ans sont favorables au mariage homosexuel, la proportion serait même de 80% aux Etats-Unis chez les moins de 30 ans.

A partir de ce qui apparaît comme une évolution inéluctable, la question pour l’église ou les gens comme moi est de savoir s’ils doivent « faire leur examen de conscience », selon la formule consacrée, ou s’adapter pour ne pas perdre le contact. La seconde solution me paraît hypocrite. Je suis satisfait de la récente décision du Tribunal fédéral qui a sans doute déçu deux pères pacsés qui voulaient se faire reconnaître, les deux, comme tels d’un enfant né d’une mère porteuse aux Etats-Unis, mais qui a surtout rappelé que d’autres intérêts sont en jeu, notamment ceux de l’enfant et de la mère.

Chronique parue sous le titre « Mariages à la carte » dans Le Matin Dimanche en mars dernier:

Face à un sujet aussi sensible que le droit de la famille, il est utile de préciser d’où l’on parle. Le point de vue du soussigné sur le rapport publié mercredi par le Conseil fédéral est celui d’un homme marié de longue date, plutôt conservateur en la matière.

Sur mandat d’une députée socialiste, une ministre socialiste, Simonetta Sommaruga, est venue plaider pour un droit de la famille «moderne». Le cadre, biaisé, est posé d’emblée: il faudrait se ranger du côté du «progrès», faire comme les autres, être sensible aux «pressions» (le mot revient plusieurs fois). Il s’agirait donc de dépoussiérer le Code civil, comme si celui-ci n’avait pas évolué depuis 1907.

Ce qui est évidemment faux. Entre autres innovations, le partenariat enregistré pour les homosexuels a été introduit en 2007 et choisi par 693 couples en 2013, année où on célébrait 39 794 mariages. Il s’est encore rapproché du mariage en reprenant le même droit du nom. «La possibilité d’adopter l’enfant du partenaire, proposée par le Conseil fédéral, sera sans doute l’étape suivante», lit-on dans son rapport, qui poursuit: «Le plus simple serait d’ouvrir le mariage aux couples homosexuels. »

Simple, peut-être, mais souhaitable? Le débat aura lieu puisqu’une initiative des Verts libéraux le demande et qu’une autre du PDC a pris du plomb dans l’aile à cause d’une définition du couple jugée trop traditionaliste.

Jusqu’ici, l’objectif – juste et accepté par une large majorité de la population – consistait à éliminer les discriminations. Il a été en partie réalisé (fisc, successions, assurances, droit de séjour, etc. ). On peut sans doute faire plus. Par ailleurs, l’expérience du partenariat enregistré a désamorcé des peurs. En s’engageant formellement dans une vie commune, les couples de même sexe contribuent de fait à la stabilité de la société – aux antipodes du cliché selon lequel ils en saperaient les bases.

Mais avec le mariage et les enjeux de parentalité qui en découlent, on touche à autre dimension. Bien qu’agnostique, je suis de ceux qui pensent que l’institution séculaire et pour certains, sacrée, reste intimement liée à la procréation par des personnes de sexe différent. Il semblerait que ce point de vue soit devenu réactionnaire, voire risible. Interviewée jeudi par la RSR, la libérale Suzette Sandoz laissait le journaliste presque sans voix en osant le défendre. Sachez, chère Suzette, que sur cette affaire, je vous suis. On ne peut pas, d’un côté, prétendre soutenir l’institution du mariage, comme le fait le Conseil fédéral, et de l’autre proposer sa dilution.

La discussion ne se limite d’ailleurs pas au mariage homosexuel, car le rapport touffu de l’Exécutif aborde bien d’autres points, dont le mariage «light» incarné par le modèle du Pacs français. Seize ans après son introduction, il y représente 41% des unions légales; plus de 95% des Pacs conclus en 2013 l’ont été entre des personnes de sexe différent, et le taux de Pacs dissous (moins d’un tiers) est inférieur à celui du taux de divorces (51%). Vu le nombre de séparations que connaît aussi la Suisse, une réflexion sur notre droit n’est pas superflue.

Mais là encore, le rapport du Conseil fédéral crée le malaise. Il se préoccupe longuement de «protéger» les individus et les couples, voire de les soutenir, mais qu’en est-il de leur responsabilité, corollaire fondamental de toute approche libérale? «Les lois doivent s’adapter à la société, et non l’inverse», a dit en substance Simonetta Sommaruga en présentant le projet. Non Madame, ce n’est pas à sens unique. Les lois, fort heureusement, ne changent pas au gré des vents et sont aussi là pour rappeler les impératifs du vivre ensemble.

A force de ménager la chèvre et le chou, on débouche sur l’absurde. Si les couples hétérosexuels avaient le choix entre mariage et Pacs, relève le gouvernement, «il s’imposerait d’offrir une alternative similaire aux couples homosexuels sous l’angle du principe de non-discrimination». Le mariage à la carte deviendrait vite aussi illisible que la carte d’un fast-food chinois.

Il est vrai que le Conseil fédéral écrit aussi: «Il faudra prendre soin à ne pas multiplier inutilement le nombre d’institutions du droit de la famille. » Ce devrait être sa première priorité.

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