"L’affaire" Schneider-Ammann est sérieuse, pas pour la raison qu’on croit

Johann-Schneider-AmmannPendant plus de dix ans, le groupe que dirigeait Johann Schneider-Ammann, aujourd’hui chef du Département fédéral de l’Economie, a parqué jusqu’à 250   millions de francs de bénéfices dans des sociétés offshore du Luxembourg et de Jersey, économisant quelque 10   millions d’impôts qu’il aurait dû payer en Suisse. Un procédé «légal et transparent, répète-t-il depuis huit mois. Le fisc savait et approuvait». Tout était «correct», c’est son mot préféré.

Transparent? Certainement pas. L’arrangement était secret jusqu’à ce que l’émission de la TV alémanique Rundschau le dévoile. Même la Commission des finances du Parlement bernois a eu toutes les peines du monde à questionner le responsable des impôts, qui réclamait la présence de son avocat.

Légal? On en doute depuis les dernières révélations: les sociétés offshore du groupe Ammann étaient des boîtes aux lettres, sans employés, leurs activités entièrement pilotées depuis Langenthal. Cela est contraire aux pratiques admises d’optimisation. Soit dit en passant, c’est ce qui sépare ce cas de celui d’Ems-Chemie, également médiatisé cette semaine: le groupe dirigé par Magdalena Martullo-Blocher emploie plusieurs personnes dans sa filiale luxembourgeoise créée en 2012 pour facturer ses clients européens.

Pour en revenir au groupe Ammann, on a aussi appris que l’Administration fédérale des impôts l’avait à l’œil depuis l’an 2000 et avait ouvertement critiqué l’accord fiscal passé par le canton de Berne. Une nouvelle enquête est en cours, les questions fusent au Parlement.

Qu’en dit Johann Schneider-Ammann? «Comme conseiller fédéral», il n’a pas à se prononcer sur les faits reprochés à son ex-entreprise, répond-il à Blick. Motus et bouche cousue sur les faits qui lui sont reprochés. Mais comme conseiller fédéral, il profite de la tribune offerte pour faire la plus large publicité aux arrangements fiscaux: «Optimiser en discutant avec les autorités fiscales est quelque chose de très suisse», affirme-t-il. Un sport national, en quelque sorte. Et le président du Parti libéral-radical Philipp Müller d’en rajouter une couche dans l’Aargauer Zeitung: «Aucun contribuable ne renonce à déduire ses frais professionnels pour que l’Etat encaisse plus d’argent. »

Ni le conseiller fédéral en charge de l’économie, ni le chef du PLR n’étaient connus pour leur excès de tact face aux soucis des citoyens, mais là, ils sont carrément sur une autre planète. Comparer la marge de manœuvre d’un salarié à celle d’un groupe réalisant un chiffre d’affaires annuel de 900   millions de francs revient à prendre les gens pour des demeurés. Et puis quel est le message que veulent faire passer Johann Schneider-Ammann et Philipp Müller: «Petits et grands dissimulateurs, soyons solidaires face à l’Etat prédateur»? Etrange façon d’appeler chacun à «prendre ses responsabilités», pour reprendre le slogan du PLR qui lançait hier à Zoug sa campagne des élections fédérales de 2015.

Les citoyens diront ce qu’ils en pensent dans un an. Pas besoin d’attendre si longtemps pour corriger les dysfonctionnements que révèle l’affaire du groupe Ammann, rappelant ceux du dossier Giroud en Valais. Dans les deux cas, on observe une étrange étanchéité entre les enquêtes visant l’impôt fédéral direct et celles concernant l’impôt cantonal et communal, comme si les administrations, les autorités politiques et judiciaires ne communiquaient pas entre elles. Le fisc fédéral semble avoir des velléités de faire le ménage, mais les cantons, jaloux de leur autonomie, traînent les pieds pour renforcer leurs propres contrôles.

Posons la question: quelle est la ténacité d’un fisc cantonal à débusquer des pratiques illégales face au risque de perdre un gros contribuable? Les autorités se gargarisent de l’excellente moralité fiscale des Suisses, sans aucune donnée crédible pour étayer leurs dires. Quand l’affaire du groupe Ammann a éclaté, la conseillère nationale Margret Kiener Nellen (PS/BE) a voulu savoir à combien s’élèvent les pertes fiscales subies par la Confédération, les cantons et les communes suite aux pratiques offshore irrégulières. La réponse du Conseil fédéral a été lapidaire: ces pertes «ne peuvent être évaluées».

Quand même l’envie de savoir fait défaut…

(Chronique parue dans "Le Matin Dimanche" du 14 septembre)

P.S.:  Ce qui me turlupine dans cette affaire n’est pas tellement le comportement de Johann Schneider-Ammann comme chef d’entreprise il y a 10-15 ans: jusqu’à preuve du contraire, il ne s’est pas enrichi personnellement, il a veillé à la pérennité d’une société qui crée des places de travail et des places d’apprentissage en Suisse; si quelqu’un est à blâmer, comme dit plus haut, c’est plutôt le fisc bernois qui semble être allé au-delà de ce que permet la loi, pour des raisons qu’on ignore.

Ce qui me navre davantage sont ses propos actuels, cette façon de jouer à l’ignare sur les faits tout en offrant une page de pub à l’optimisation fiscale.

Ce qui m’interpelle surtout, ce sont les menaces de Philipp Müller dans son interview à l’Aargauer Zeitung. Au journaliste qui lui demande s’il voit des motifs politiques derrière les récentes révélations concernant le groupe Ammann, le président du PLR répond ceci: "Je ne veux pas me lancer dans des théories du complot, mais pour moi, les violations répétées du secret de fonction ne découlent pas du hasard. Le moment choisi pour cette indiscrétion – quelques jours avant le congrès du PLR – est aussi très particulier. Qu’une télévision d’Etat lance une telle campagne et que les autorités cantonales y réagissent est pour moi très discutable."

En clair, Philipp Müller reproche à Rundschau, à la "télévision d’Etat", de mener "campagne" contre Johann Schneider-Ammann parce qu’à deux reprises, cette émission a révélé des documents qui n’auraient pas dû sortir de l’administration. Or sans le travail des journalistes de la TV alémanique, soulignons-le, jamais on n’aurait rien su des pratiques douteuses d’optimisation fiscale. Même les politiciens censés contrôler le travail de l’administration bernoise. L’omertà fiscale, omniprésente en Suisse, aurait triomphé une fois de plus. C’est cela que ne supporte pas Philipp Müller, au point de réclamer à demi-mot une autocensure de la TV alémanique.

De la part du président d’un parti qui prétend être celui de la liberté, c’est grave. Ca l’est d’autant plus que prochainement, le Parlement suisse mènera une discussion serrée sur la redevance radio-TV. L’occasion rêvée pour exercer toutes sortes d’amicales pressions, de façon ouverte ou en coulisses. On aimerait que Roger de Weck, directeur général de la RTS, ou son président Raymond Lorétan, rappellent à Philipp Müller que la révélation de documents a priori confidentiels est admissible quand l’intérêt public le justifie. Eclairer la réalité de l’optimisation fiscale, sport national suisse selon Johann Schneider-Ammann mais discipline totalement opaque, remplit cette condition.

Ici reposent – peut-être – les Suisses tués à Marignan les 13 et 14 septembre 1515

Marignan2C’est une chapelle oubliée que les automobilistes frôlent en trombe. Il y a deux ans, un camion n’a pas évité le portique, le monument tombait en ruine. «Entrez», dit Eros Zanotti (photo), qui l’a restauré.
Marignan4Il enlève les pots de peinture ocre masquant la fresque de la Vierge et du Christ, signée Rivetta: «Nous l’avons repeinte d’après une photographie des années 60 et les restes de pigments, de façon à distinguer notre intervention des couleurs d’origine. » Du travail soigné, comme pour les crânes et tibias de l’ossuaire, délicatement dépoussiérés.

A qui appartiennent-ils? Aux soldats suisses taillés en pièces par l’armée de François   Ier et ses renforts vénitiens il y a 499 ans? A leurs adversaires? Ou aux «victimes plus récentes d’une quelconque épidémie», comme le suggère l’historien François Walter? C’est le mystère de Marignan, et cela rend émouvant ce coin de banlieue milanaise – campagne en sursis, pas encore ville – où froufroutent les pigeons dans des ruraux superbes et délabrés.

Marignan5Depuis la chapelle, le regard porte sur des champs de maïs ou de blé fraîchement coupé. Ici, quelque vingt mille soldats périrent transpercés, brûlés, pendus, ou de lente agonie. Combien de squelettes encore éparpillés dans ce paysage paisible entrecoupé de canaux? Une Frecciarossa (le TGV italien) fend l’horizon où pointent les HLM de Zivido alignés le long de rues baptisées Gorki, Tolstoï ou Dostoïevski. Evocation d’une autre bataille, celle des banlieues «rouges» contre Milan la riche. Comme pour conjurer la laideur urbaine, l’Association culturelle de Zivido organise une fois l’an un marché médiéval où se rejoue, en toute bonhomie, la «Battaglia dei giganti».

Quand on évoque ce nom devant les clients de l’Antico Borgo, un restaurant situé juste derrière l’ossuaire, ils secouent la tête: «Non, jamais entendu parler. » Serviable, un d’eux pianote sur sontelefoninopour consulter Wikipédia. Plus rapide, Olivia, la patronne, brandit un prospectus en allemand. «Si! Si! Vengono tantissimi turisti di Svizzera…» Tant que ça? «Au moins un car pullmann par année, et plusieurs voitures», précise-t-elle. Pas encore la ruée.

Mais pour le 500e anniversaire, peut-être? Le prospectus d’Olivia est édité par la Fondation tessinoise Marignano 1515, à qui l’on doit déjà un monument commémoratif érigé en 1965 à Zivido et un livre de 600 pages. Son comité était alors présidé par Werner Oswald, fondateur d’Ems-Chemie. Il y côtoyait un étudiant de 24 ans qu’il engagea, Christoph Blocher, ce qui fait dire à l’historien Georg Kreis que le destin de ce dernier comme futur capitaine d’industrie s’est un peu joué à Marignan.

Marignan7On retrouve Christoph Blocher cinquante ans plus tard. «La chapelle serait fichue si les Suisses ne l’avaient pas rachetée et restaurée», dit Olivia. Président du comité de patronage de Marignano 1515, l’ex-conseiller d’Etat Luigi Pedrazzini confirme que le tribun zurichois a été assez généreux pour être invité au 500e anniversaire. Combien au fait? L’intéressé, en voyage, n’a pas trouvé le temps de nous répondre.

Qu’est-ce qui intéresse tant Christoph Blocher à Marignan? «C’est la racine de la neutralité suisse, a-t-il affirmé. La bataille a enterré les rêves de grande puissance. » Son raccourci fait sourire les historiens. «Marignan fut surtout importante sur le plan militaire, dit Regula Schmid Keeling, médiéviste aux Universités de Berne et Zurich. Les formations en carré des Confédérés munis de lances ne faisaient plus le poids face à des troupes dotées de canons et d’arquebuses. Le concept de neutralité est beaucoup plus moderne. »

Son confrère de la Sorbonne, Laurent Vissière, souligne ce paradoxe: «Perdants en 1515, les Confédérés ont obtenu d’énormes compensations financières et territoriales un an plus tard en signant la paix perpétuelle de Fribourg avec François   Ier. Et ils ont continué de jouer un rôle diplomatique important en Europe, tout le monde voulait les avoir avec soi. » Certes, les Confédérés passaient un peu sous protectorat du roi de France, auquel ils réservaient leurs plus gros contingents de mercenaires. Ils y gagnaient aussi des relations stables qui durèrent jusqu’à la Révolution française.

Il y a plein de raisons de s’intéresser aux enjeux de cette bataille. Alors pourquoi le groupe «Art + Politique» s’oppose-t-il à la commémoration des 500 ans, publiant une vingtaine de textes polémiques? «Parce qu’il y a plein de fêtes qu’on ne célèbre pas, et parce que l’UDC n’a pas à récupérer Marignan en plein débat sur la neutralité ou sur l’Europe, qui plus est en année électorale», dit l’écrivain Daniel de Roulet. L’argument étonne l’historien Olivier Meuwly: «Il ne s’agit pas de mythifier la Suisse repliée sur elle-même, à la façon d’un Ueli Maurer, ni de censurer une «boucherie militaire», à la façon d’un Daniel de Roulet. Marignan est un épisode important de l’histoire européenne et suisse, ne serait-ce que parce qu’il souligne les profondes divisions des Confédérés à l’époque. »

Mais revenons à l’ossuaire. Luglio lisse le sol extérieur, selon une ancienne technique, avec de la brique pilée. L’ouvrier de Zanotti Restauro arbore un T-shirt Unia, souvenir du poste qu’il avait décroché dans l’entreprise suisse Garzoni, puis dans une PME tessinoise. «J’étais trop qualifié pour le salaire, dit-il, et puis nous sommes trop d’Italiens au Tessin. J’ai dû rentrer. » Christoph Blocher sera content d’apprendre que «sa» chapelle profite indirectement de l’initiative «Contre l’immigration de masse».

Marignan6Quant à l’authenticité des ossements, Eros Zanotti ne peut que feuilleter la notice historique qu’on lui a fournie. L’existence de la chapelle est attestée en 1749 par le cardinal Giuseppe Pozzobonelli, en visite à Melegnano (le nom actuel de Marignan), elle a probablement été érigée dans le demi-siècle qui a précédé. Il s’est donc écoulé près de deux cents ans entre la bataille et la récupération des restes humains, ce qui laisse toutes les hypothèses ouvertes.

Maria Pogliaghi, historienne locale, écrivait ceci en 1965: «Plusieurs personnes, dont moi, ont étudié les ossements et pu noter, avec un sentiment de fébrilité mêlé d’angoisse, que la majeure partie des restes portent des signes évidents de blessures, parfois profondes, qui ont pu être infligées par des piques ou hallebardes. »

Ce seraient donc bien des soldats – confédérés, français, voire bosniaques ou croates, car les Vénitiens recrutaient large. Maria Pogliaghi a aussi rassemblé des récits sur les effets miraculeux de l’ossuaire. En 1937, écrit-elle, un bambin jouant devant la chapelle est passé sous les roues d’une voiture. Il s’est relevé sans une égratignure.

Ce 11   septembre 2014, je roule sur les nids de poule de la Via Marignano jusqu’à son extrémité et, apparition fellinienne au milieu des champs, tombe sur une prostituée en minijupe vert pomme qui attend le client, assise au carrefour sur une chaise de camping, tuant le temps au telefonino.

(Reportage paru dans "Le Matin Dimanche" du 14 septembre 2014. Et pour ceux qui veulent approfondir la question, cette source indispensable: Annie C.)

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