Hommage à Gil Baillod

23_c1_ch_baillodGil Baillod est mort mercredi, debout dans sa cuisine. Juste avant, il déblayait la neige devant la ferme qu’il avait restaurée à la Combe du Pelu. Et puis, pfuit, plus de Gil. Son père, Pierre, était mort dans les Alpes à 64 ans, en pratiquant sa passion, la montagne. L’apprenant au Liban, où il était confiné en quarantaine de choléra, Gil Baillod avait alors mis un masque, des palmes et «attaqué la Méditerranée», comme il le raconta plus tard auTemps. Une barque l’avait repêché, épuisé, quinze kilomètres plus loin. Jamais de demi-mesures avec lui.

Quand ils pleurent un des leurs, c’est souvent sur eux-mêmes et la grandeur perdue de leur métier que s’apitoient les journalistes. Rédacteur en chef deL’Impartial, Gil Baillod n’était pas un fan du genre. Il ne goûtait pas davantage les étiquettes – «Zorro des Montagnes neuchâteloises», «dernier des Mohicans», «faiseur de rois» – qu’on lui collait volontiers. «Aneries de confrères lémaniques», balayait-il de sa voix chantante.

Alors pourquoi ne pas le laisser partir discrètement, comme il a vécu sa retraite de peintre, de père et grand-père? Parce que, en quittant ce monde à l’âge de 79 ans, Gil Baillod nous lègue trois outils précieux, dont il ne tient qu’à nous de faire bon usage.

D’abord, la minutie de l’artisan. Formé comme bijoutier, ayant travaillé de ses mains tout au long de sa vie, cet homme qui pouvait exprimer des opinions percutantes – très souvent justes, parfois injustes – ne le faisait jamais sans préalablement se renseigner à fond. «Si j’attaque, c’est que j’ai du biscuit. Pas un, mais un wagon», disait-il. Il polissait ses textes, précis comme ces horlogers dont il a accompagné et chroniqué l’extraordinaire mutation depuis les années 1970.

Ensuite, Gil Baillod était pétri de bon sens. Les théories fumeuses le laissaient froid, la géométrie et l’histoire du temps le fascinaient. Fils d’un fonctionnaire des douanes, il se replongeait régulièrement dans les statistiques des importations et exportations, bien avant que le «data journalism» ne devienne un concept à la mode. «Tu vois, il y a toujours quelque chose à en tirer», disait-il.

La troisième qualité fut sa franchise assumée en toute occasion, même et surtout quand elle lui attirait des ennuis. Deux exemples retrouvés dans les archives, en résonance avec l’actualité de la semaine, en témoignent.

En 1999, un médecin neuchâtelois bien-pensant le traîna devant le Conseil de la presse. Quelle faute pendable avait donc commiseBaillod? Il avait traité de «fondamentaliste» et de «quérulent», en le nommant, un père musulman expulsé d’Italie pour mise en danger de l’Etat, demandeur d’asile en Suisse, qui forçait sa fille à porter le voile à l’école pour des raisons idéologiques et avait saisi le tribunal administratif pour imposer son «droit».

Le Conseil de la presse avait donné raison à Gil Baillod, mais l’intimidation du père teigneux avait porté ses fruits: les cas similaires furent trop rarement dénoncés par d’autres médias, au nom de la tolérance multiculturelle. Peut-être que, si davantage de coups de pied au cul bien ciblés avaient été décochés il y a quinze ans, nous ne serions pas pris aujourd’hui dans une surenchère de noms d’oiseaux, «islamistes» contre «islamophobes», une guerre des mots stérile dont les musulmans sont les premiers à pâtir.

L’autre affaire est plus récente et locale. Partageant son temps entre sa ferme jurassienne et sa maison de Rome, Gil Baillod ne prenait plus guère la plume – sauf pour dénoncer en 2011 le silence qu’imposa le Conseil d’Etat à tout le personnel de l’Hôpital cantonal, alors que se déroulait un débat fondamental sur l’avenir de ce dernier. «C’est vos gueules les mouettes! Une situation que je n’ai jamais connue en quarante ans de journalisme», tonnait Baillod.

Il fut un peu seul à le faire. Après quatre ans d’illusions entretenues par les autorités, l’Hôpital de Neuchâtel se retrouve sans budget pour 2015 et sans stratégie, un foutoir dont le personnel soignant qu’on avait censuré est le premier à souffrir.

Gil Baillod a fait plus que sa part. Rien n’empêche d’autres de prendre la relève.

(Paru dans Le Matin Dimanche du 25 janvier)

Julien Jaquet, Le Pâquier

Jaquet1Portrait d’un musicien libertaire végétalien qui est en train de mettre La Poste sens dessus dessous à propos d’une histoire de boîtes aux lettres qui a l’air d’un détail à première vue et ne l’est pas. A lire dans le prochain Matin Dimanche. Voici le site où se trouve la pétition qu’il a lancée, déjà signée par 2300 personnes. Et les réunions publiques ne font que commencer.

Comme il est prof de guitare et joue dans plusieurs groupes de reggae, funk, metal et jazz, voici quelques liens où on peut voir et écouter ce qu’il fait: Akamassa, Zeppo, et son école de musique Le Chat Noir. Belle rencontre dans une combe neuchâteloise enchanteresse et enneigée, dans une vieille ferme remplie de chiens. Signe du destin: mon ami Gil Baillod est mort hier, il résidait sur le territoire de la commune de La Ferrière, et Julien Jaquet a grandi au même endroit, c’est ce qui lui a donné le goût de la nature. Deux fortes tronches, l’une s’en va, l’autre s’affirme.

Note technique: Sony A7S avec Apo-Summicron 50mm à f2. Faible lumière dans la cuisine de la ferme, pas d’éclairage d’appoint, 2500 ISO, 1/80e seconde.

Un euro-sceptique

nationalbank-praesident-thomas-jordan-am-wefLes banquiers centraux sont en principe des gens au-dessus de toute émotion, de toute opinion. Leurs décisions ont un tel impact potentiel sur la vie de leurs concitoyens qu’ils les soupèsent avec un trébuchet millimétré, modélisent leurs effets avec des logiciels à côté desquels ceux de la Nasa sont un jeu d’enfants, s’enferment derrière des portes triplement capitonnées, discutent posément et décident en s’interdisant tout état d’âme.

Pourtant, les banquiers centraux restent des hommes, avec leur parcours, leurs influences, leurs préférences. Cela transparaît aussi dans le « coup » de la Banque nationale suisse qui a tant sidéré la planète la semaine dernière. Le président du directoire de cette dernière se nomme Thomas Jordan, 52 ans cette année, et l’hebdomadaire « Schweiz am Sonntag » a brossé de lui dimanche un portrait éclairant.

Le journal se reporte à l’année 1999. A ce moment, un des présidents de la BNS ayant précédé Thomas Jordan, Jean-Pierre Roth, déclarait à la Berner Zeitung: « Je crois que dans dix ans, nous serons dans la zone euro », propos qui lui vaudraient aujourd’hui une fatwa de l’UDC, tellement la question européenne s’est crispée en Suisse. Au moment où Roth disait cela, relève « Schweiz am Sonntag », un jeune économiste de 36 ans, Thomas Jordan, publiait avec deux autres auteurs un texte de 24 pages où les trois argumentaient contre tout lien avec l’euro.

Six ans plus tôt, le même Thomas Jordan concluait ses études universitaires avec un mémoire énumérant les risques et faiblesses de la monnaie unique. Bref, le moins qu’on puisse dire est qu’il n’est pas un grand fan de la construction monétaire européenne. La « Weltwoche », proche de Christoph Blocher, ne s’y est pas trompée et a salué sa nomination à la présidence du directoire de la BNS en 2012 en soulignant qu’il avait vu clair avant tout le monde.

Populaire à droite, effacé et sérieux comme un pape, Thomas Jordan suscite beaucoup moins d’enthousiasme à gauche, notamment chez le conseiller fédéral Alain Berset et l’économiste Rudolf Strahm, qui voit en lui un « paranoïaque de l’inflation ». Ce qui est sûr, c’est qu’il tranche sur le profil de ses deux prédécesseurs. Le Romand Jean-Pierre Roth était assez sensible aux thèses pro-européennes et l’a montré récemment en signant un appel pour corriger les effets négatifs de l’initiative « Contre l’immigration de masse ». Philippe Hildebrand, Lucernois, a fait ses « classes » chez UBP en voyageant beaucoup, notamment aux Etats-Unis où il sélectionnait des hedge funds pour la banque. C’est un internationaliste, qui occupe aujourd’hui un poste élevé chez Blackrock.

Hildebrand a été contraint à la démission en 2012 après que la « Weltwoche » eut révélé une opération d’initiés de son épouse portant sur des changes de quelques dizaines de milliers de dollars, juste avant que la BNS ne fixe le taux plancher de 1 franc 20 pour un euro. Des peccadilles, pourrait-on dire en comparaison d’opérations portant sur des dizaines de millions de dollars ou plus, mais inadmissible à ce niveau et dans cette fonction. Empêtré dans des explications fumeuses, Hildebrand a fini par exploser en plein vol. Je me souviens de la conférence de presse qu’avait tenue Christoph Blocher à ce sujet, je ne l’avais jamais vu si hors de lui.

Le même Blocher est très satisfait de Thomas Jordan, et très zen en apparence face à la décision de la semaine dernière. Il cite, comme toujours, sa propre histoire: dans les années 70, dit-il, il y a déjà eu des crises monétaires, il pensait alors qu’il devrait délocaliser son entreprise Ems-Chemie. Cela n’a pas été nécessaire.

Ce cours-plancher que Philipp Hildebrand avait introduit en 2011, Thomas Jordan l’a supprimé. Peut-être saura-t-on un jour comment s’est prise la décision entre les trois membres du directoire, et pourquoi maintenant. Elle aurait provoqué moins de vagues il y a six mois, quand le cours de l’euro oscillait entre 1 fr. 22 et 1 fr 25. Tandis que là, dans un contexte de pression renouvelée sur le franc et de risques à court terme pour la zone euro, elle ne pouvait que déstabiliser les marchés. Thomas Jordan a-t-il mis tout ce temps à convaincre ses deux collègues sceptiques? Jean-Pierre Danthine, membre romand du directoire, ne faisait-il que l’intox usuelle en réaffirmant lundi dernier dans l’émission « Toutes taxes comprises » que le cours plancher de l’euro est un « pilier » de la politique monétaire suisse, ou glissait-il un message subliminal?

Dans « L’Agefi » du jour, Jean-Pierre Roth explique pourquoi la BNS devait absolument garder le secret mais se garde de donner un avis sur le fond. Il se contente de rappeler qu’un même pari de cours plancher avait été pris en 1978 à propos du mark, et qu’il avait été alors gagné (contrairement à cette fois).

Je me souviens avec une netteté particulière d’une conférence de presse de fin d’année de la BNS à Zurich, 2007 ou 2008, je ne sais plus. Une fois les confrères journalistes partis, j’y avais retrouvé Jean-Pierre Roth enfilant son manteau dans les vestiaires, il m’avait montré l’écran de son téléphone portable avec un petit sourire en coin. « L’effet BNS… », s’était-il contenté de dire. Sur l’écran, on voyait la courbe du franc suisse décrocher un peu, juste ce qu’avait anticipé Roth en lâchant une ou deux petites phrases bien senties dans son exposé. A l’époque, cela suffisait à calmer les spéculateurs. Heureuse époque où un froncement de sourcil de Greenspan, un battement de paupières servait de régulateur.

Depuis, il y a eu la crise financière de 2008, et pour dire les choses simplement, nous ne nous en  sommes pas encore remis. Nous ne savons même pas si nous y arriverons. De régulatrices des marchés financiers, les banques centrales se sont muées en pompiers des banques privées en feu. Elles n’avaient peut-être pas le choix face à l’urgence, mais dans la manoeuvre, elles se sont elles-mêmes dévaluées. Cette semaine, la BCE va racheter de la dette pourrie à tout-va. Quant à la BNS, on ne la croira plus quand elle l’affirmera qu’elle défendra un cours « à tout prix ». Le système financier continue de se déliter, et personne ne sait comment arrêter cela.

P.S.: Pour l’analyse des effets politiques en Suisse de la décision de la BNS, voir ci-dessous ma chronique publiée dans Le Matin Dimanche:

Du vent dans les cocotiers

Il y a huit jours, les responsables cantonaux des Finances se pourléchaient les babines face au bénéfice record de la Banque nationale suisse – 38   milliards de francs. Un des rares à ne pas trépigner de joie était Pascal Broulis, qui sait qu’un coucher de soleil radieux peut annoncer un lendemain orageux.

La tempête s’est déclenchée jeudi quand la BNS a lâché sans crier gare le cours plancher de 1 fr. 20 pour 1 euro. En un jour, la valeur de ses actifs a fondu de 60   milliards de francs. O relativité de l’argent…

On est toujours plus intelligent après. Bien sûr que face à un euro qui n’en finit pas de mollir, le cours plancher n’était plus tenable, lit-on. Le bilan de la BNS atteignant presque la hauteur du produit intérieur brut, il fallait agir avant que la situation soit hors de contrôle.

Bien sûr. Sauf que personne ne le disait. Au contraire, boursicoteurs, entrepreneurs, politiciens, médias…, tout le monde pariait sur le maintien de la parité à 1 fr. 20, pour 2015 au moins. La secousse de jeudi est d’abord une leçon d’humilité et un rappel: la recherche instinctive du confort aveugle.

Quoi qu’en disent les populistes de gauche, la BNS ne s’est pas «agenouillée devant les spéculateurs» (dont beaucoup ont été lessivés dans l’opération). La Suisse ne pouvait indéfiniment tenir un taux de change artificiel, critiqué à l’étranger lors de son introduction. Les marchés ne sont pas une conspiration mondiale visant à remplir les poches de quelques-uns (même si les marioles y gagnent plus que d’autres) mais un mécanisme constant de rééquilibrage entre les forts et les faibles.

En arrimant le franc à l’euro fin 2011, la BNS prenait le pari que la situation économique de nos voisins s’améliorerait peu à peu et que le différentiel avec la Suisse se réduirait. Sept ans après la crise financière de 2008, la zone euro stagne toujours et rien n’annonce une embellie à court terme. Là est la mauvaise nouvelle.

La BNS a-t-elle entamé sa crédibilité en jetant l’éponge maintenant? Oui, forcément un peu. Son président Thomas Jordan répond qu’avec un dollar haut et un prix du pétrole bas, le risque d’inflation est faible, donc le moment favorable. Espérons que le calcul est juste, il est en tout cas courageux. Cela étant, la BNS commence à épuiser son arsenal de mesures face à ce genre de situations, c’est peut-être un tournant pour notre indépendance monétaire.

Combien vaudra l’euro dans neuf mois, faut-il s’attendre à des vagues de licenciements? On n’en sait rien. Le scénario du pire n’est pas certain, la Suisse a déjà montré sa faculté d’adaptation lors de précédentes crises monétaires. Probablement y aura-t-il des ajustements douloureux.

Telle est en tout cas la crainte à gauche où, sans surprise, on réclame un plan d’action en dénonçant le risque que la Banque nationale fait courir aux salariés. L’UDC, elle, se félicite de la voir réaffirmer son indépendance sur le marché des changes. Ce parti n’a jamais goûté l’arrimage à l’euro qui préfigure, selon lui, la capitulation face à Bruxelles.

Peut-être se réjouit-il trop vite. «La BNS est-elle intervenue pour mettre en œuvre l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse?» twittait jeudi avec ironie la conseillère nationale Susanne Leutenegger Oberholzer. En clair, la socialiste bâloise suggère que le ralentissement économique des prochains mois – marqué selon UBS – rendra un peu vaines les gesticulations autour d’une immigration qui va fondre.

En année d’élections fédérales, l’UDC pourrait ainsi se retrouver privée d’un de ses épouvantails favoris, tandis que les Suisses reviendront à des soucis plus terre à terre: l’emploi, la fiche de paie à la fin du mois.

De plus, quand une grosse incertitude surgit, le réflexe est de ne pas en rajouter. Envoyer paître les «juges étrangers», pinailler sur chaque virgule des accords avec l’Union européenne? Autant de thèmes chers à l’UDC qui occupent «l’îlot de prospérité» assoupi au soleil, mais deviennent secondaires quand des vents tempétueux secouent les cocotiers.

Vendredi soir à sa fête de l’Albisguetli, Christoph Blocher a tenté de minimiser la portée de la décision de la BNS. Le vieux renard flaire qu’elle n’arrange pas forcément les affaires électorales de son parti.

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