Köppel et les « mollachus »

rogerkoeppel-1Il est tentant, surtout pour les adversaires de l’UDC, de regarder par le petit bout de la lorgnette la candidature de Roger Köppel au Conseil national annoncée jeudi. «Bon vent!» sourient les uns, convaincus que le brillant rédacteur en chef de laWeltwoche, dont l’élection paraît assurée vu sa notoriété, ne pourra être au four et au moulin. Son journal, désormais difficile à étiqueter «indépendant de droite», sera le premier à pâtir de cette double casquette.

«Bienvenue à Berne!» ironisent les autres. Que deviendront ses larges analyses quand le député Köppeldevra éplucher le dossier Prévoyance 2020 ou la comptabilité routière? Après tout, son père spirituel Christoph Blocher a déserté ce même Parlement, où il disait perdre son temps.

La candidature du rédacteur en chef de laWeltwochesur la liste UDC du canton de Zurich n’en est pas moins un événement national. Elle signale d’abord une tendance qui paraissait impensable il y a dix ans: le retour d’un journalisme politique influent. Bien sûr, la presse purement partisane est moribonde et ne renaîtra pas. Mais ce qui se passe (en Suisse alémanique pour l’instant) est un phénomène différent et plus subtil. Des titres comme laBasler Zeitungou laWeltwocherelaient les idées de l’UDC sur certains thèmes et pas sur d’autres. Un arc d’influence se déploie, avec ses filiales franchisées.

En décembre dernier, Markus Somm – proche de Christoph Blocher et de Roger Köppel – a failli devenir rédacteur en chef de laNZZ. La bataille a enflammé les esprits, et pour cause. La «vieille tante» n’est-elle pas depuis des décennies le porte-voix des intérêts de l’économie et de son premier relais politique, le Parti libéral-radical? Oui…, sauf que le lobby EconomieSuisse a perdu en influence, que le PLR et laNZZsont aujourd’hui accusés d’être devenus des mollachus, prisonniers de leurs alliances avec le centre-gauche qui domine de fait la politique fédérale.

Telle est la conviction profonde de l’UDC qui dit incarner la «vraie» droite historique du pays, seule contre tous. Ce qui ne l’empêche pas de vouloir rassembler les brebis égarées PLR et PDC pour créer un front commun face aux défis économiques, face aux «juges étrangers» et au trop d’Etat. Une réunion des trois chefs de partis est agendée pour la semaine prochaine. Telle est aussi la motivation de Roger Köppel pour se lancer dans une carrière politique dont l’ambition ne se limite sans doute pas à un siège de député.

Là encore, il est tentant d’ignorer les proclamations de l’UDC sur la Patrie en danger et de n’y voir que les habituels moulinets préélectoraux. La Suisse aime esquiver les débats de fond, convaincue qu’on finit toujours par s’arranger au milieu. Mais ici, l’arrangement semble exclu, pour trois raisons.

Premièrement, et indépendamment d’une éventuelle adhésion à l’Union européenne, les visions de l’UDC d’un côté, du PLR et du PDC de l’autre sur nos relations internationales divergent fondamentalement. L’UDC prône la défense décomplexée et agressive de nos intérêts, sans se préoccuper de ce qu’en diront l’UE ou la Cour européenne des droits de l’homme. La neutralité absolue et la démocratie directe priment sur tout le reste. Le PLR et le PDC défendent, eux, l’idée que la prospérité suisse repose sur des relations harmonieuses avec ses voisins, impliquant des concessions réciproques. Dans cette optique, l’UDC mine par ses propositions rigides le socle même de cette prospérité. Ces deux points de vue sont irréconciliables, une alliance bourgeoise suppose qu’un des deux s’impose sans ambiguïté.

Deuxièmement, la façon même de faire de la politique n’est pas la même. L’UDC se pose en championne des «questions qui dérangent» et du politiquement incorrect. PLR et PDC prônent le compromis et – une étude de Politools le montre – se sont progressivement écartés des positions UDC dans les votes parlementaires des vingt dernières années.

Enfin se pose la question du leadership. L’UDC n’en envisage pas d’autre que le sien, ce qui n’est pas acceptable pour les deux autres.

Oui, la candidature de combat de Roger Köppel est un formidable révélateur. On espère surtout qu’elle fera sortir le PLR et le PDC de leur torpeur actuelle.

(Paru dans Le Matin Dimanche du 1er mars 2015)

Chevrilles et le « centre de tri »

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A Vugelles-La Mothe en 2003, c’était une croix en feu. A Chevrilles (Giffers) ce mercredi, c’étaient des bûchers allumés sur des collines. Les nombres changent (60 requérants d’asile pour 50 habitants à Vugelles, 300 requérants pour 1500 habitants à Chevrilles), mais le message reste le même: on n’en veut pas ici.

Et aussi la colère face au fait accompli. C’est « Berne » qui dicte sa loi, avec la complicité du canton. Ces messieurs-dames s’arrangent entre eux, nous arrosent de belles paroles puis nous laissent nous démerder avec les problèmes. Quoi, il y aura un règlement strict dans le centre, des Securitas, un numéro d’alerte 24 heures sur 24, sept jours sur sept? Ha! Ha! Laissez-nous rire… Qui sera là pour ramasser la casse – car il y en aura, forcément – quand ces trois cents candidats à l’aide sociale erreront, désoeuvrés, dans les rues du village désert. Car Chevrilles compte peut-être 1500 habitants, mais la journée, beaucoup travaillent à Fribourg ou ailleurs.

Mercredi dans la halle de sports de Chevrilles remplie d’une foule lourde comme un ciel d’orage, l’Office fédéral des migrations et le Conseil d’Etat fribourgeois avaient recouru à la tactique habituelle: faire venir des syndics de communes abritant déjà des centres de requérants pour dire à l’assistance que, expérience faite, la plupart des craintes sont infondées et que la présence d’un centre représente même certains avantages. Il y avait même un syndic moustachu UDC à voix de major, parfait en « bärntütsch » pour convaincre l’assistance. Même lui n’y est pas parvenu.

Il a fallu finalement un clash pour que les certitudes se fissurent, un peu. Il est venu du monsieur à pull jaune sur les photos. Il se nomme Beat Fasnacht, c’est lui le « traître » qui a vendu les bâtiments de l’ancien orphelinat de la Gouglera, à 4 km du centre du village sur la route du Lac Noir, à la Confédération qui en fera un centre de tri. Mercredi était le jour de ses 65 ans. Quand il a pris la parole pour expliquer pourquoi il avait vendu, il a été accueilli par un concert de huées et de cloches de vache vigoureusement remuées.

Alors il s’est fâché. « Je suis triste que vous me preniez pour un profiteur, a-t-il dit. Ces bâtiments de la Gouglera, personne n’en voulait quand je les ai repris il y a huit ans pour en faire un centre de réintégration professionnelle pour jeunes obèses. J’y ai investi tout mon argent et mon énergie. Qui m’a aidé? Personne. Parce que ce handicap n’est pas reconnu, je n’ai pas trouvé les financements suffisants, et si je n’avais pas vendu les bâtiments, j’aurais dû arrêter. J’ai les factures à votre disposition. »

Les visages sont restés de marbre – j’ai rarement assisté à une soirée aussi pesante – mais plus tard, quand les habitants ont pu déverser leur colère et leur frustration, j’ai eu le sentiment que l’intervention de Beat Fasnacht n’avait pas été tout à fait inutile.

Une goutte d’eau sur les braises de Chevrilles.

Immersion (2): Shehab Uddin, Bangladesh

20150223-lens-uddin-slide-2E7Z-superJumboTiré du site Lens du New York Times, comme le le document sur les musulmans de France, voici le travail du photographe freelance Shehab Uddin, originaire du Bangladesh mais vivant en Australie.

Photographier la pauvreté n’est pas une démarche originale, en particulier dans ce pays. Ce qu’il est davantage, c’est qu’au lieu de prendre des images en vitesse, Shehab Uddin a partagé pendant trois ans la vie de trois familles: une mère sans-abri et sa fille handicapée (Jarina Khala et Mali), un pêcheur et sa famille, une grande famille dans un bidonville. A chaque fois, il a montré ses images régulièrement et choisi avec ses « sujets » celles qu’eux-mêmes estimaient les plus adéquates pour raconter leur histoire.

C’est un exercice d’équilibre subtil et frustrant. Le photographe est parfois tenté de prendre un cliché dramatique dont il sait qu’il parlera à ceux qui l’observeront, mais tel n’est pas forcément l’avis des gens qu’il photographie.

L’approche occidentale de la pauvreté est souvent monolithique, dit-il. Nous tendons à choisir et a aimer les photos qui déclenchent les réflexes de pitié et de charité. « Même si ces trois familles étaient très pauvres, elles n’étaient pas toujours malheureuses – elles connaissent aussi l’amour et les moments de joie, dit Shehab Uddin. La pauvreté n’est pas qu’une affaire de chagrin et de tristesse. Ce sont des gens comme nous. »

L’image ci-dessus montre Jarina et Mali. La cheville de la fille est entravée pour éviter qu’elle ne s’égare pendant ses crises d’épilepsie.

Immersion (1): Bharat Choudhary, les musulmans en France

20150210-lens-bharat-slide-JRH0-superJumbo« En ces temps d’émotions débordantes, une importante part de l’histoire en train de se dérouler est laissée de côté; l’histoire qui révèle les innombrables défis que doit surmonter la communauté musulmane pour s’intégrer et progresser dans la société française », dit Bharat Choudhary,

D’origine indienne comme son nom l’indique, il est né et a grandi au Nigeria, où son père était ingénieur textile, est revenu étudier en Inde et y a travaillé pour l’ONG Care. Après les émeutes sectaires de 2002 dans l’Etat du Gujarat, il a conseillé les musulmans victimes des violences hindoues. Il est devenu photographe et a étudié le journalisme au Missouri, où il a commencé à photographier la communauté américaine en 2009 pour son travail de diplôme. L’idée lui en est venue après que deux blancs dans un pick-up s’en soient pris à lui en lui criant: « Ousama! Ousama! »

Après ce projet, titré « The Silence of Others », il a continué à documenter la vie de la communauté musulmane en Grande-Bretagne et, depuis un an, en France, plus particulièrement à Marseille. L’intérêt de son portfolio, qu’il faut voir dans son intégralité sur le site Lens du New York Times, est la variété de ses sujets, de leur situation et de leur environnement. On y trouve des dévots et des non-pratiquants, des voyous et des gens « comme il faut », des intérieurs coquets et d’autres sordides. Cette série montre aussi l’importance qu’il y a à légender les images de façon complète.

A ce propos, la photographie ci-dessus a été prise l’an dernier dans le quartier de Busserine, 14è arrondissement de Marseille, où est mené un projet de rénovation urbaine. Belles images, très parlantes.

Gode save the album!

Screen-Shot-2015-02-24-at-11.11.34-AML’excellent site Petapixel nous apprend que le gouvernement britannique a imposé un embargo sur la vente d’un album photo très rare, datant du 19è siècle, composé en bonne partie de portraits réalisés par le photographe suédois Oscar Gustave Rejlander (1813-1875). L’album a été vendu aux enchères pour plus de 130 000 dollars à la fin de l’année dernière, mais le ministre de la culture Ed Vaizey, considérant le « tremendous addition » que représenterait ce patrimoine au patrimoine photographique du pays, a décidé de bloquer la vente quelques mois dans l’espoir qu’un acheteur britannique se manifestera.

Pour les autres, il reste cette magnifique version électronique de l’album. Oscar Gustave Rejlander est considéré comme un des pionniers du portrait « artistique ». Ses images très posées font un peu sourire aujourd’hui, mais on appréciera leur qualité pour l’époque et la composition très soignée. Rejlander était un maître technicien, capable de combiner plusieurs négatifs. Une de ses oeuvres les plus remarquées fut un « tableau vivant » allégorique intitulé « Two ways of life », illustrant une jeunesse partagée entre les plaisirs faciles et les valeurs morales. Le photographe utilisa pas moins de trente négatifs pour cette oeuvre présentée en 1857, qui lui demanda six semaines de travail et fit sensation lors de sa présentation, au point que la reine Victoria en acheta une copie.

Au moment où les 25 ans de Photoshop ravivent le débat sur les images manipulées, il est intéressant de relever que Rejlander était lui-même un as de la retouche, de la double-exposition et du photomontage – comme quoi le problème de « l’authenticité » est aussi vieux que la photographie elle-même.

Vers la fin de sa vie, Rejlander – qui faisait aussi de la photo documentaire, par exemple des portraits de sans-abri, et qui avait illustré « les expressions des émotions chez les animaux et les hommes » pour Charles Darwin – se fatigua de ses compositions complexes. « Ma prochaine exposition ne comprendra que des paysages, des ruines et des portrait », écrivait-il.

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