"Dernier avertissement…"

Je veux saluer ici le travail de ma consoeur Aude Markovitch, qui est en ce moment correspondante de guerre à Gaza. Le texte qu’elle a publié ce jour dans Libération et La Liberté sur les quatre enfants palestiniens tués mercredi par un missile sur une plage est sobre, factuel, avec juste ce qu’il faut de touche personnelle pour que le lecteur partage, un peu, la peur qui vous envahit quand vous vous dites que la prochaine explosion sera peut-être celle que vous n’entendrez pas, parce que vous serez en plein dedans.

Comme les reporters de TF1 de NBC et d’autres, Aude se trouvait par hasard près de la plage où les enfants ont été tués. La scène ayant été filmée et décrite, je n’y reviens pas. Je relève en revanche ce détail intéressant dans son article:

"Ma journée avait déjà été éprouvante. Dans l’après-midi, j’interviewais des jeunes à côté d’une maison frappée, quand un des garçons a reçu en direct un message de l’armée israélienne, en arabe, sur son portable: «La zone est ciblée. Vous êtes en danger. Quittez la zone.» Il s’agissait d’un «last message», pas de ceux qui laissent à toute la famille le temps d’évacuer. D’un coup j’ai senti mon estomac remonter jusqu’au menton. On s’est enfui dans tous les sens."

Un message de l’armée israélienne adressé directement par SMS au portable d’un jeune Palestinien?Voilà un texto qui en dit long. En gros: nous savons ce que vous faites, où vous êtes, nous vous observons en permanence, oui, même vous le désoeuvré apparent et terroriste potentiel, nous pouvons vous réduire en miettes où et quand nous le voulons.

L’armée israélienne utilise plusieurs techniques pour avertir la population locale de ses frappes. L’une d’elles s’appelle "knock on the roof" (que je traduis librement par "toc-toc sur le toit"). Le premier avertissement passe, dans ce cas aussi, par le téléphone. S’il n’y a pas de réponse, une petite charge explosive est envoyée sur le toit de la maison visée. Juste un gros pétard qui fait plus de bruit que de mal. Il signifie: vous avez quinze minutes pour évacuer les lieux. Après, boum, le second obus arrive, et cette fois il ne reste plus grand chose de la maison. C’est ce que montre la vidéo ci-dessous, diffusée par l’agence palestinienne Watania (Attention: le montage raccourcit la durée effective de un quart d’heure à une minute et quelques secondes).

Prévenants, non? Le hic, relevé par plusieurs organisations de défense des droits de l’homme, est que le coup d’avertissement occasionne lui-même parfois des dégâts ou des blessures. Pire, dans le chaos d’un bombardement général, il arrive que sa signification ne soit pas comprise et que les occupants ne quittent pas les lieux. Bavures. Comme les enfants sur la plage. Il y aura une enquête, bien sûr.

Je ne cherche pas ici à faire le procès d’Israël dans un conflit dont les sources multiples suffiraient à faire reverdir le désert. Je comprends que les Israéliens en aient marre de se faire envoyer des roquettes, même largement inefficaces, par un groupe armé qui prend cyniquement sa population en otage. J’observe juste que le même scénario se répète à l’infini. L’armée israélienne mène une opération au nom ronflant, "nettoie" le terrain en tuant des dizaines d’innocents, tout cela pour des prunes puisque deux ou trois ans plus tard, tout recommence.

Verser de l’acide sur une plaie béante n’est pas le meilleur moyen de la soigner. Tant que les Palestiniens seront traités en colonisés par Israël et bercés d’illusions par la communauté internationale, rien ne changera.

Mais tel n’est pas mon propos. Ce qui ressort du reportage d’Aude Markovitch et de la vidéo ci-dessus est l’écrasante différence de moyens, au sens propre du mot. Israël qualifie le Hamas de "terroriste", mais comment qualifier ce que vivent des gens qui se savent surveillés en permanence par des yeux invisibles, leur vie et celle de leurs proches suspendue à la décision d’un technicien pressant sur un bouton? N’est-ce pas la définition même, le stade abouti d’un climat de terreur?

P.S.: The Intercept, site d’informations créé par Glenn Greenwald, l’homme qui a aidé Edgar Snowden à publier les secrets de la NSA, écrit aujourd’hui que la chaîne américaine NBC a rappelé d’urgence son correspondant Ayman Mohyeldin, qui a lui aussi couvert la mort des quatre enfants sur la plage de Gaza. La raison invoquée est que l’endroit est devenu trop dangereux. Mais dans ce cas, pourquoi NBC l’a-t-il aussitôt remplacé par un autre correspondant qui connaît peu la région et ne parle pas l’arabe, contrairement à lui? Parce que Ayman Mohyeldin avait trop bien décrit la brutalité de la mort des quatre enfants? Actualisation ce 19 juillet: La chaîne NBC annonce le retour de Ayman Mohyeldin à Gaza, selon cet article (merci Michael).

Dominique Giroud, persécuté

Si certains médias s’acharnent sur l’encaveur valaisan Dominique Giroud, c’est parce qu’il est proche de l’église d’Ecône, de droite, et à ce double titre condamné d’avance par des journalistes crypto-gauchistes. Ce vigneron sympathique aux joues enflammées a certes commis quelques péchés véniels – à qui cela n’arrive-t-il pas? – mais il est allé à confesse et promet de réparer. La messe est dite, sauf pour les chacals de la presse romande qui se déchaînent de façon totalement disproportionnée.

Le dernier adjectif n’est pas de moi mais du nouveau communicateur de Dominique Giroud, Marc Comina, suite à la condamnation de Dominique Giroud par la justice vaudoise pour fraude fiscale. Il promet à ses ex-confrères (Marc Comina a tâté du journalisme dans une vie antérieure) le chaudron brûlant de l’Enfer:Dominique Giroud et son entreprise "demanderont des dommages-intérêts à certains médias, y compris ceux relevant du service public", lit-on dans son communiqué.

En attendant d’être incarcérés et fouettés publiquement pour diffamation, apprécions la volte-face de Marc Comina, qui ne se contente pas d’être passé de l’autre côté de la barrière – de la recherche d’informations à la diffusion de communiqués prémâchés selon la demande des clients – mais s’est transformé en véritable chasseur. C’est déjà lui qui disait, quand la maison Giroud a lancé ses avocats pour interdire la diffusion d’un reportage télévisé qu’ "il s’agit de faire la lumière sur une éventuelle fuite émanant à destination de la RTS". Et d’annoncer dans Le Temps le dépôt d’une plainte. Rebelote hier dans la réaction à la condamnation. L’ex-journaliste Comina veut bouffer du journaliste.

Intimidation et banalisation, telle est la stratégie de Dominique Giroud. D’un côté menacer les curieux, de l’autre répandre sans relâche ce message: "Tant de ramdam pour rien! Qui ne coupe un peu son vin? Qui ne maquille un tantinet sa déclaration d’impôts? Ce que j’ai fait n’est pas grave, et d’ailleurs tout le monde le fait." Il n’est pas exclu que cette stratégie réussisse, à en juger par certaines réactions sur les réseaux sociaux. On se fatigue de tout, même d’un feuilleton pittoresque comme celui-là.

La décision rendue ce mercredi par la justice vaudoise sur le volet fiscal de l’affaire Giroud alimente cette fatigue. Faute d’avoir les détails de l’ordonnance pénale, qui ne seront disponibles que le 5 août, on ne peut que s’étonner de la mansuétude du jugement. Cent huitante jours-amende avec sursis pendant deux ans pour une fraude fiscale portant sur une dizaine de millions de francs, selon les informations non démenties publiées jusqu’ici, cela apparaît presque comme une récompense. Dominique Giroud a d’ailleurs immédiatement fait savoir qu’il ne recourrait pas contre la peine.

L’usage de faux, rappelons-le, est un délit autrement plus grave que la simple soustraction fiscale qui, en Suisse, se solde par une amende administrative. Frauder le fisc à hauteur de plusieurs millions de francs n’est pas un sport, c’est un vol massif au détriment de la collectivité. Celui qui dérobe pour plusieurs dizaines de milliers de francs d’objets de valeur dans plusieurs appartements a de fortes chances de passer quelques semaines à l’ombre. Une personne qui – seule responsable de ses tripatouillages, à ce que disent ceux qui ont côtoyé Dominique Giroud – fraude le fisc pendant des années, pour des millions, peut-elle s’en sortir avec une amende avec sursis? Si la réponse est oui, c’est que la Suisse, en dépit de ses dénégations officielles, reste un pays qui, dans les faits, encourage la fraude fiscale.

Cela dit, il faut lire avec attention le communiqué de la justice. Il précise que la condamnation intervient "sur dénonciation de l’Administration fédérale des contributions". Exact, c’est elle qui a dénoncé les faits. Mais l’impôt fédéral (IFD) ne représente qu’une part des impôts que devait payer Dominique Giroud; la plus grande partie étaient dus au canton et à la commune, et si Giroud a triché pour l’IFD, il l’a aussi fait pour le canton et la commune. D’où une question toute bête: la commune et le service cantonal des contributions ont-ils porté plainte pour fraude auprès du juge vaudois en charge de l’affaire? Comment faut-il comprendre la phrase suivante du ministère public: "La peine infligée prend en compte le fait que Dominique Giroud a également  déjà été sanctionné par l’autorité fiscale, envers laquelle il s’acquitte des impôts soustraits majorés par cette dernière"? Quelle autorité fiscale, le canton? Quelle a été la "sanction" prise par celui-ci? S’agit-il d’un simple remboursement majoré d’une amende, comme dans les cas simples de soustraction? Rappelons qu’on parle ici de fraude, portant sur des millions. Encore une fois, quel est le montant de cette sanction? Où en est Dominique Giroud du remboursement? Pourquoi pas de plainte?

Ne comptons pas sur Beda Albrecht, chef du service valaisan des contributions, ni sur le conseiller d’Etat Maurice Tornay, pour répondre à ces questions. Le premier est une tombe, le second a été la fiduciaire de Dominique Giroud avant d’être élu au Conseil d’Etat. Côté valaisan, c’est l’étouffement garanti, à moins que la commission de gestion du Grand Conseil nous surprenne par sa pugnacité. Au moins, ne soyons pas dupes de la prose de Marc Comina quand il écrit que  "les montants en jeu représentent environ 2% du chiffre d’affaires réalisé par le groupe Giroud entre 2005 et 2009". D’abord on aimerait savoir quel a été le chiffre d’affaires de Giroud Vins (il n’a jamais été communiqué). Ensuite, si les 2% se réfèrent uniquement à l’impôt fédéral, ils ne signifient pas grand chose.

Dominique Giroud, qui adore faire espionner les journalistes, devrait au moins cesser de les prendre pour des demeurés. Quant à la justice, on espère qu’elle se montrera plus claire dans son ordonnance sur le périmètre des faits jugés ici, leur gravité et les motifs d’un jugement si clément.

 

 

Ce passé qui refuse de s’effacer

16WOODRUFF-articleLargeIl est temps de conclure ce périple commencé il y a près d’un mois à Nashville, avec pour objectif le cours inférieur du Mississippi. Et de le faire avec une question qui n’occupait pas prioritairement mon esprit en partant: celle des Noirs et du racisme.

Je voulais suivre le fleuve tel un fil conducteur de l’Histoire en passant notamment par la ligne de fracture de la Guerre de Sécession. Comme déjà noté dans un billet précédent, le Mississippi se dérobe à la vue, à cause des digues qui l’enserrent un peu partout. On y grimpe parfois, on traverse les eaux brunâtres de temps en temps sur de bruyantes carcasses métalliques ou des ponts de béton dont les plaques disjointes font naître sous les pneus martyrisés la musique saccadée d’un train lancé à fond.

Je n’ai même pas navigué sur le fleuve. Certains le descendent en canoë, de la source à l’embouchure, ça doit être rasant à la longue. Le Queen of Mississippi propose des croisières d’une semaine, l’âge moyen de ses passagers tourne autour de 70 ans, ai-je lu. A New Orleans, on peut s’offrir un repas-croisière-jazz de trois heures sur le Natchez, deux fois par jour. Trop déprimant. Quant au trafic commercial, pour ce que j’en ai vu, il n’est pas dense. C’est à peine si on entend le sourd grondement des moteurs propulsant les énormes porte-conteneurs immatriculés au Panama, glissant sans effort apparent à contre-courant. Les pousseurs de barges assemblées par quinzaines sont à peine plus bruyants, traçant de fines lignes horizontales sur un paysage qui l’est déjà. Plus rien à voir, bien entendu, avec les fières cheminées des vapeurs dont le sommet décoré en couronne crachait des volutes noires, introduisant un élément de verticalité conquérante dans cette trompeuse tranquillité.

A cela, je m’attendais. J’avais dans mes bagages le classique des classiques, "Life on the Mississippi", de Mark Twain, qui y appris à la dure le métier de pilote avant de devenir écrivain. Twain a refait le trajet dans les années 1880, un peu plus de vingt ans après avoir tenu la barre de vapeurs, et décrit déjà l’irrémédiable déclin de l’aristocratie fluviale: soixante ans à peine se sont écoulés entre sa naissance et son obsolescence. Il pose aussi les enjeux de la maîtrise par l’homme du fleuve capricieux, qui n’ont guère changé un siècle et demi plus tard. Il raconte l’industrialisation, la naissance et la mort des villes, les inondations. Sa plume sagace anticipe pas mal de développements dont le résultat s’impose aujourd’hui au visiteur. Ma seule (demi-)surprise est de n’avoir quasiment pas trouvé trace d’une autre verticalité, celle des puits de pétrole, aujourd’hui rebouchés pour laisser la place à des gisements plus rentables au large. Voilà, en bref, pour le fleuve et ses alentours.

Le sujet de la race de la discrimination s’est d’abord insinué en moi au hasard d’une attente dans un aéroport. J’ai acheté le numéro de juin de The Atlantic, qui contient un article de dix-huit pages (disponible en ligne ici, en anglais) intitulé "250 ans d’esclavage, 90 années de Jim Crow (surnom donné aux lois ségrégationnistes, ndlr.), 60 ans d’égalité dans la séparation – les arguments pour des réparations."

L’esclavage? Des réparations? Le premier réflexe est de se dire: voilà du réchauffé, du brassage d’amertume pour intellectuel en mal de cause à défendre.

Au fil des visites et des discussions, ou m’imprégnant de ce que je voyais dans les rues, dans les musées, la thème m’est apparu de moins en moins incongru. Je me suis rendu compte aussi que ce voyage réalisé en 2014 coïncide avec quatre dates anniversaires:

1839. La mutinerie de l’Amistad. Ce fut, il y a 175 ans, la révolte la plus spectaculaire d’esclaves noirs que l’on amenait par bateau aux Etats-Unis. Le procès des mutins devint une tribune majeure pour les abolitionnistes. L’illustration au début de ce billet est la fresque peinte par Hale Woodruff pour le collège de Talladega, le plus ancien ouvert aux Noirs d’Alabama. Restaurée, la fresque est actuellement exposée avec d’autres oeuvres de Hale Woodruff au Musée d’art de New Orleans – c’est une première nationale, qui vaut largement la visite.

1864. Guerre de Sécession. Certes, le conflit entre Unionistes et Confédérés du Sud s’est terminé en 1865 par la victoire des seconds. Mais on ignore souvent en Europe que malgré l’écart considérable des forces en faveur du Nord, ce conflit très meurtrier fut longtemps indécis. En juillet 1864, il y a 150 ans, le général sudiste Lee envoyait une partie de ses troupes, dans une manoeuvre de diversion pour le moins audacieuse, attaquer la capitale nordiste Washington. Le président Lincoln lui-même vit l’assaut depuis un fort dont l’emplacement se trouve aujourd’hui au centre de la capitale, un chirurgien qui se trouvait à ses côtés fut tué.

1954. La ségrégation raciale dans les écoles publiques est déclarée inconstitutionnelle suite à l’arrêt de la Cour suprême (Brown contre Board of Education), il y a donc soixante ans.

1964. Le Civil Rights Act met fin, en principe, à toute forme de discrimination basée sur la race, la couleur, le sexe ou la religion, abolissant les pratiques "Jim Crow". Une exposition qui vient de se terminer au Musée de Brooklyn raconte le rôle qu’ont tenu les artistes dans ce combat qui a abouti il y a un demi-siècle.

Ces dates sont en elles-mêmes intéressantes. Entre la mutinerie de l’Amistad et la victoire des Nordistes qui entraîne l’abolition de l’esclavage, il s’écoule un quart de siècle. Il a fallu ensuite un siècle pour que les Noirs américains deviennent des citoyens comme les autres, sur le papier en tout cas.

Dans la réalité, la ségrégation s’est poursuivie bien au-delà, jusqu’à aujourd’hui. C’est ce qu’écrit Ta-Nehisi Coates dans The Atlantic, en documentant notamment une de ses formes les plus pernicieuses et omniprésentes, la propriété du logement. Quand une partie des Noirs qui avaient fui les Etats racistes du Sud ont trouvé du travail au Nord et pensé accéder enfin à la classe moyenne inférieure dans les années soixante, ils sont tombés dans les mains de spéculateurs comme Lou Fushani qui ont gagné des millions sur leur dos en leur faisant endosser les obligations du propriétaire tout en les privant de leurs droits. Il a fallu aux grugés, comme Clyde Ross dont l’exemple est raconté en détail, des années de lutte – après avoir surmonté la honte de s’être fait avoir comme des bleus – pour contester ces contrats léonins sur lesquels l’Etat fermait les yeux.

Pire, les organismes d’Etat comme la Federal Housing Administration (qui garantit les prêts immobiliers) et la Home Owners’ Loan Corporation ont longtemps cautionné la ségrégation raciale immobilière en classant très officiellement comme peu attrayants et donc financièrement risqués les quartiers où s"installaient des gens de couleur. Si elle n’est plus aujourd’hui marquée du sceau officiel, la discrimination par la valeur immobilière se poursuit, dans les deux sens. Elle frappe par exemple dans le Faubourg Treme de New Orleans: ce havre historique des Noirs libres se "gentrifie" rapidement depuis Katrina, les maisons y doublent ou triplent de valeur… depuis que des Blancs s’y installent.

La crise des subprimes de 2008 reposait largement sur des prêts que des intermédiaires noirs recrutés dans leur quartier par des banques peu scrupuleuses vendaient agressivement à une clientèle souvent incapable d’assumer ses obligations. L’ "art" de la banque consistait ensuite à saucissonner ces prêts de mauvaise qualité et à les mélanger avec d’autres pour que les investisseurs n’y voient que du feu.

L’ouragan Katrina lui-même a donné lieu à un programme d’aide à la reconstruction, Road Home, qui a été jugé discriminatoire par une cour: les maisons appartenant aux Noirs étaient évaluées à des prix nettement inférieurs à  ceux de leurs équivalentes appartenant à des Blancs, les indemnités versées étaient calculées en conséquence. Cela quand les Noirs pouvaient faire valoir des titres de propriété, ce qui n’a pas été toujours le cas vu les conditions précaires dans lesquelles ils se sont souvent installés dans le Lower Ninth Ward par exemple.

Discrimination immobilière, scolaire, judiciaire… Le bilan cinquante ans après le Civil Rights Act n’est pas brillant. Certes, il existe des rapports montrant que la situation de la population noire s’est globalement améliorée. Le taux de pauvreté recule, comme celui des grossesses non désirées, les agressions racistes sont devenues plus rares et moins tolérées.

Reste que l’écart des revenus entre Noirs et Blancs reste aujourd’hui à peu près le même que dans les années 1970, relève The Atlantic. Une étude du sociologue Patrick Sharkey montrait qu’entre 1955 et 1970, 4% des Blancs mais 62% des Noirs avaient grandi dans des quartiers pauvres. Sharkey a répété l’étude une génération plus tard et constate que les proportions ont peu changé. Le Pew Research Center estime que, indépendamment du revenu, la valeur accumulée par un ménage blanc est vingt fois supérieure à celle d’un ménage noir. Quinze pour cent des Blancs ont une fortune égale à zéro (ou des dettes), la proportion monte à un tiers pour les Noirs. L’étude de Patrick Sharkey montre aussi que les familles noires ayant un revenu annuel de 100 000 dollars vivent typiquement dans des quartiers où habitent des Blancs avec un revenu annuel de 30 000 dollars.

Tous ces chiffres ne disent évidemment pas comment combler le fossé. C’est la faiblesse de l’article de The Atlantic que de mélanger plusieurs niveaux de discussion et de ne pas approfondir ce qui peut être fait. L’auteur souligne la mauvaise passe que traverse "l’action affirmative" – que même le président Obama ne soutient pas. L’élection du premier président noir des Etats-Unis a été dans ce sens contre-productive: n’est-il pas la preuve vivante qu’un Noir qui en a la volonté et la persévérance peut accéder aujourd’hui aux plus hautes responsabilités? Ce pays qui a toujours vénéré la responsabilité individuelle et l’esprit entrepreneurial a peu de compréhension – le mot est faible – pour les cadeaux collectifs. Si une "action affirmative" veut avoir la moindre chance d’aboutir, il faut la vendre comme un outil anti-pauvreté, pas comme la promotion d’une race.

La réparation de l’esclavage n’est pas un cadeau ni une "récompense" en compensation d’injustice passées, argumente Ta-Nehisi Coates, mais "une reconnaissance nationale qui peut conduire à une renaissance spirituelle" des Etats-Unis. Il rejoint en gros la proposition que fait depuis 1989 le député démocrate au Congrès John Conyers – au moins créer une commission pour discuter le sujet. Ce dernier revient à la charge avec la régularité d’un métronome, sans succès jusqu’ici.

Une question d’identité plus que d’argent, donc. Encore que… La richesse des Etats-Unis s’est construite sur plus de deux siècles d’esclavage. En 1840, le coton produit par eux représentait 59% des exportations américaines et a indirectement poussé l’Angleterre à s’industrialiser. Dans les méandres du Mississippi, j’ai évoqué les fortunes colossales qui se sont construites dans les plantations (avant la guerre civile, un tiers de millionnaires vivaient entre Natchez et New Orleans). En 1860, estime l’historien David Blight, la valeur capitalistique des esclaves représentait davantage que tout le reste réuni: usines, chemins de fer, terrains, etc. Les règles nombreuses liées au négoce des esclaves, les récompenses offertes pour récupérer les fuyards, la presse spécialisée sont autant de confirmations de cette valeur.

La question de la réparation est peut-être trop provocante pour qu’elle dépasse pour le moment un cercle étroit d’intellectuels, les tentatives plus ciblées menées jusqu’ici ont échoué. La poser nen montre pas moins le chemin qui reste à parcourir aux Etats-Unis (et ailleurs) pour l’égalité des chances, quelle que soit la race.

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