Solder le passé? Faites vos jeux…

??????????????La Suisse et les Etats-Unis seraient à deux doigts de présenter une solution globale concernant les évadés du fisc américain qui ont caché leur argent dans des banques suisses, a déclaré ce samedi la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf.  «Les banques n’obtiendront pas cela gratuitement», a-t-elle ajouté.

Tiens donc. La ministre n’a pas précisé à combien de centaines de millions, ou plus probablement à combien de milliards de francs se montera la facture, mais le Tages Anzeiger du jour donne à ce sujet quelques indications peu rassurantes pour les banques. Il cite même une première estimation: dix milliards de francs.

Selon le site du quotidien zurichois, les Etats-Unis ont classé les banques suisses en quatre catégories. La première (A) concerne les 13 établissements, dont Credit Suisse et Julius Bär qui sont déjà dans le collimateur du fisc américain. Une solution semble en vue pour ceux-ci, qu’il s’agisse de la procédure du «Deferred Prosecution Agreement» (DPA), avec arrangement financier, ou d’une reconnaissance de faute, avec amende. Dans tous les cas, les montants seront probablement élevés.

La surprise concerne les banques de la catégorie B (20 à 30 selon le TA, dont certaines importantes) qui accueillaient un nombre conséquent de clients américains mais n’ont pas fait l’objet de poursuites jusqu’ici. Elles devraient aussi payer pour "solder le passé". Une source interne de l’Association suisse des banquiers déclare au TA que "la substance" de certaines pourrait s’en trouver menacée.

Les établissements placés en catégories C et D seraient moins concernés, et l’essentiel des discussions porterait actuellement sur la question de savoir qui se retrouve où. Les Etats-Unis exigeraient qu’une société de révision externe vérifie quelle est la part de clientèle américaine, une procédure en soi coûteuse.

Pour mémoire, la Suisse proposait à l’Allemagne (qui a refusé) un montant d’environ deux milliards de francs pour "solder le passé". La facture finale de cette idée à l’origine encore nébuleuse pourrait se révéler beaucoup, beaucoup plus salée.

Dans ce contexte, il est touchant de lire dans Le Temps du jour (payant) que les banquiers privés "torpillent la stratégie de l’argent propre" proposée par le Conseil fédéral. Le projet pose "d’innombrables problèmes" et devrait "être retiré jusqu’à ce qu’on y voie plus clair sur le front international", déclare Michel Dérobert, secrétaire général de l’Association des banquiers privés suisses.

Retirons donc. L’article et l’éditorial qui l’accompagne omettent juste de rappeler que la "stratégie de l’argent propre" aujourd’hui rejetée par les banquiers découle directement du concept Rubik qu’eux-mêmes, Patrick Odier en tête, avaient bricolé il y a quelques années pour sauver ce qu’ils pouvaient du secret bancaire en matière fiscale – avec un susucre aux fiscs étrangers qui se nommait "solder le passé". Le Temps avait d’ailleurs été un relais utile, à l’époque, pour vendre cette solution.

Comme on pouvait s’y attendre, "solder le passé" était une boîte de Pandore dont le pantin grimaçant jaillit aujourd’hui au visage de ceux qui ont levé le couvercle. Les banques passeront à la caisse et passeront quand même, in fine, sous les fourches caudines de l’échange automatique d’informations. Finement joué.

Risques du métier. Drone journalism

La semaine dernière, la photographie de Paul Hansen qui a remporté le premier prix des World Press Photo Awards suscitait un débat autour de la retouche. Les photojournalistes (ou les labos qui traitent leur travail) en font-ils trop au niveau de la post-production pour rendre leurs images plus attractives? Cette question en recouvre une autre, moins technique et plus importante: les photojournalistes, travaillant pour des médias qui ont de moins en moins de moyens et confrontés à une concurrence de plus en plus vive, prennent-ils trop de risques?

L’image primée de Paul Hansen concernait l’enterrement de trois victimes palestiniennes à Gaza, soit un niveau de risque modéré. Mais souvent, les photos qui font la "une" sont prises dans des situations extrêmement dangereuses (guerres, attentats, etc.). Elles ont un prix: 28 journalistes tués en Syrie en 2012, et 21 enlevés. En janvier 2013, le reporter Rick Findler, 29 ans, qui revenait d’un troisième reportage en Syrie, a proposé son travail au Sunday Times. Le chef du service international Graham Paterson lui a répondu que "notre politique est de ne plus prendre de photos de Syrie car nous considérons que les dangers sur place sont trop importants et nous ne voulons pas encourager les freelances à prendre des risques exceptionnels. Je dois donc décliner votre proposition".

La décision du Sunday Times a ouvert une vive discussion dans le monde du photojournalisme. Marion Quillard en décrit les enjeux dans un long et très intéressant article intitulé "Les risques du métier", publié par le magazine "6 mois". Plutôt que de le résumer, j’en recommande la lecture complète, truffée de références et de liens, et pourquoi pas de vous abonner à cette excellente publication. En attendant, juste un extrait de l’article pour nourrir la réflexion:

"La profession s’est appauvrie et la couverture des guerres agit comme un miroir grossissant sur cette nouvelle précarité : « Ce qui “protège”, ce n’est ni le téléphone satellitaire ni l’assurance, qui ne sert que quand la tragédie a déjà eu lieu : c’est l’argent qu’on injecte, ou pas, pour qu’ils puissent travailler dans de bonnes conditions », explique Nicolas Jimenez, directeur photo du Monde, l’un des seuls quotidiens à avoir pu envoyer successivement trois photographes, Mani, Laurent Van der Stockt et Jérôme Sessini, en Syrie.  Lâchés, les photographes portent seuls la responsabilité de leurs prises de risque. Les plus jeunes assument, à l’instar de Rick Findler, le freelance débouté par le Sunday Times : « Je suis le seul responsable. C’est moi qui ai acheté mes billets, moi qui suis monté dans l’avion, moi qui ai traversé la frontière. Si j’avais pris une balle, j’en aurais voulu au sniper, pas au bout de papier censé montrer mes photos ! »

Contrastant avec cette analyse, un article du Monde (payant) nous apprend le développement d’une nouvelle forme de reportage aux Etats-Unis: le "drone journalism". Il suffisait d’y penser: vous achetez un petit engin volant téléguidé, lui fixez une caméra et l’envoyez dans les endroits dangereux ou inaccessibles. Scott Pham, directeur des programmes de la radio publique KBIA, a lancé il y a trois mois un programme de drone journalism en partenariat avec l’université du Missouri et avec le département technologies de l’information de l’université. Il assure que c’est l’avenir de l’information, nonobstant quelques légers obstacles juridiques concernant la protection de la vie privée.

Au temps de la guerre du Viet-Nam, soldats et reporters pataugeaient ensemble dans la boue. Puis la technologie a créé une fissure entre ceux qui prennent des risques sur le terrain et ceux qui tuent à distance, avec des drones en particulier. Il fallait s’attendre à ce qu’un jour, quelqu’un ait l’idée du "drone journalism". Quant à savoir si les images qu’il produira nous aideront à mieux comprendre le monde…

En attendant la France de demain

«Patience, a demandé François Hollande lors de sa conférence de presse jeudi. C’est la France de demain et même d’après-demain que nous préparons». On admettra volontiers que la tâche du président français et de son gouvernement n’est pas facile. Car en attendant la France de demain, celle d’aujourd’hui n’a pas bonne mine. Dans le Tages Anzeiger, Mark Dittli la qualifie de "vrai homme malade de l’Europe" et en fait le test de résistance pour l’UE, où l’accalmie actuelle sur le front des taux obligataires est artificiellement entretenue par les interventions des banques centrales. Il n’est pas le premier à affirmer cela. L’intérêt de son texte (en allemand) réside dans les références qui l’émaillent et les graphiques qui l’illustrent. J’en reproduis l’essentiel ci-dessous.

1. Retour à la récession

recessionLe creux est moins marqué qu’en 2008, mais c’est la troisième fois sur cinq ans que le pays est dans le rouge.

2. Le chômage augmente, alors qu’il baisse en Allemagne

chômage(1)

Il est actuellement deux fois plus élevé dans l’Hexagone qu’Outre-Rhin.

3. Trouver un emploi devient toujours plus difficile

NMTM_France_FIG21On comptait en moyenne 330 jours pour réinsérer un chômeur dans le marché de l’emploi avant la crise, contre près de 600 aujourd’hui.

4. Les intentions d’embauche du secteur privé sont en baisse

NMTM_France_FIG1

Elle atteignent le deuxième creux le plus important sur dix ans.

5. Le coût du travail augmente plus vite qu’en Allemagne

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6. La part aux exportations industrielles européennes diminue

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7. La part de l’exportation dans les services diminue aussi

services

8. Le prix moyen des maisons est comparativement plus élevé

NMTM_France_FIG7Il n’a pas connu de baisse, comme en Espagne, et se stabilise à haut niveau.

9. Malgré ces indices défavorables, le taux des obligations d’Etat françaises à 10 ans reste historiquement bas…

NMTM_France_ML10. … Mais, à part les banques japonaises, ce sont essentiellement des banques françaises qui les achètent

NMTM_France_FIG26

L’ensemble de ces données relativise "l’offensive" qu’a annoncée François Hollande jeudi pour créer un "gouvernement économique" de la zone euro autour d’un véritable président nommé pour une durée longue". D’abord, l’idée n’est pas neuve, comme le relève Le Monde (payant). Ensuite, pour qu’elle surmonte les réticences qui l’accueillent depuis vingt ans, il faudrait qu’elle émane d’un pays plus crédible dans ses résultats que ne l’est la France actuelle. La proposition du président est plus à usage interne qu’externe.

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