Coup de balai neuchâtelois

La conseillère d’Etat neuchâteloise Gisèle Ory (sortante, qui ne se représente pas) a le mieux résumé la situation à la sortie des urnes ce dimanche: "Je constate qu’on est peut-être en train d’inverser les majorités : la droite au Grand Conseil, la gauche au Conseil d’Etat". Vacharde, elle a ajouté: "Je ne sais pas si ça marchera mieux."

Pour le gouvernement, où il y a ballottage, les cinq mieux placés sont, selon les résultats transmis par Arcinfo, le socialiste de  La Chaux-de-Fonds Laurent Kurth (sortant, 21 351 voix), le socialiste du Val-de-Travers Jean-Nath Karakash (nouveau, 20 422 voix), l’UDC Yvan Perrin, conseiller national (nouveau, 18 698 voix), la socialiste Monika Maire-Hefti (nouvelle, 17 440 voix), et le PLR Alain Ribaux, député au Conseil national chef des finances de Neuchâtel (nouveau 16 987 voix). Peu avant 17 heures, le PLR sortant Thierry Grosjean (14 055 voix) n’arrivait qu’en septième position, derrière le Vert Patrick Herrmann. Philippe Gnaegi, autre PLR sortant et président actuel du gouvernement, fait encore moins bien (12 767 voix).

Même si le mauvais score des deux PLR sortants était un peu attendu, l’ampleur de leur déroute surprend. Leur parti qui trustait trois des cinq sièges au gouvernement, en perdra en tous cas un, voire deux. Outre le bon résultat groupé des socialistes, l’autre événement du jour est l’arrivée d’Yvan Perrin en troisième position. Il semble bien placé pour entrer au gouvernement, ce qui ne paraît pas le ravir du tout. Les journalistes d’Arcinfo le trouvent "très tendu". Le Matin a révélé ses ennuis récurrents de santé, et tous les candidats que j’ai interrogés il y a une dizaine de jours sont persuadés que s’il est élu, il "explosera en vol".

Pour le Grand Conseil, la situation semble est l’inverse du Conseil d’Etat. Toujours selon Arcinfo, "à l’exception des districts du Locle et de La Chaux-de-Fonds, tous les districts ont voté à droite".

D’où la remarque de Gisèle Ory. A mon avis, elle aurait pu se passer de la dernière phrase, qui sent la rancoeur personnelle. Je l’ai rencontrée la semaine dernière lors d’un voyage à Berlin et ai eu droit à une leçon de dix minutes sur le sexisme des médias. Apparemment, nous autres journalistes n’avons pas vu que le bilan de Gisèle Ory est excellent, qu’elle a toujours gagné au Parlement ou devant le peuple. J’ai essayé de lui dire que sa réforme hospitalière était loin d’être sous toit, et passablement contestée, mais notre train arrivait en gare et le dialogue en est resté là.

Je ne sais pas si "ça marchera mieux à Neuchâtel", mais la dizaine d’interlocuteurs rencontrés avant les élections m’ont tous dit la même chose: les majorités différentes au Législatif et à l’Exécutif ne sont pas la cause des nombreux couacs de ces dernières années. La raison se trouve dans les mésententes au sein du gouvernement et entre gouvernants du même parti. Thierry Grosjean et Philippe Gnaegi ne sont pas sur la même longueur d’ondes, l’ex-conseiller d’Etat socialiste Jean Studer détestait Gisèle Ory, qui le lui rendait bien.

Mon pronostic, je l’ai écrit dans Le Matin Dimanche de la semaine dernière, est qu’un nouveau gouvernement composé des socialistes Laurent Kurth et Jean-Nath Karakash, ainsi que du PLR Alain Ribaux, bénéficiera d’un noyau dur de trois politiciens possédant une bonne expérience de l’Exécutif, représentant les trois grands centres du canton (La Chaux-de-Fonds, Val-de-Travers et Neuchâtel), pragmatiques, soucieux de rigueur financière et s’estimant mutuellement. Cela fait déjà pas mal d’atouts. Vu leur résultat au premier tour, leur élection au second paraît pratiquement assurée. Celle d’Yvan Perrin aussi, sauf coup de théâtre. Sa résistance face à la tâche stressante qui l’attend reste une inconnue, mais il n’est pas un caractériel à la Hainard, je le crois capable de s’entendre avec ses collègues s’il ne craque pas. Pour le reste, il faudra attendre le résultat des reports de voix au second tour.

Mais globalement, il y a plutôt des raisons d’être optimiste pour la prochaine législature neuchâteloise, quoi qu’en dise l’excellente Gisèle Ory.

"La clef de la chambre à lessive"

Cette semaine, je rédige un article sur l’avenir du quartier lausannois de la prostitution, chahuté par des projets immobiliers et de revitalisation urbaine. Un article normal préparé avec des interlocuteurs normaux, c’est-à-dire les représentants des autorités, de la brigade des moeurs, une comparaison zurichoise, un tenancier de bordel à grande gueule qui m’a fait le tour du propriétaire, la représentante d’une association défendant les travailleuses du sexe qui avale du chocolat en me parlant au téléphone et ne songe pas une seconde à s’en excuser. Je devine son dédain face au journaliste qui va probablement signer un article sensationnaliste de plus sur un sujet auquel il ne connaît rien.

Rassurez-vous, Madame, ce sera un article normal. Si j’étais plus jeune, plus créatif…

Non: si j’étais plus culotté, plus courageux pour employer le mot juste, je me lancerais dans un projet comme "La clef de la chambre à lessive". Ce documentaire qui passe en ce moment au Zinéma de Lausanne et vient d’être primé au festival Visions du réel à Nyon a été tourné exclusivement au 85 rue de Genève, un grand HLM qui jouxte justement la zone de prostitution dont je parle. Au sous-sol, une dizaine de salons accueillent les professionnelles du sexe et leurs passes hâtives. Dans les étages, la ville de Lausanne loge ce qu’il est convenu d’appeler des "cas sociaux", pour la plupart migrants. Entre les deux, il y a le rez-de-chaussée, un couloir propre grâce Claudina la concierge qui veille au grain.

Lacle-2Et la chambre à lessive, lieu des rencontres, des confidences, des conflits et des réconciliations.

C’est presque exclusivement dans et autour de ce huis clos que Fred Florey et Floriane Devigne ont posé leur caméra. On a parfois envie d’écarter les bras pour donner un peu d’air entre les portes bleues. Mais tel est l’espace. Ca n’a visiblement pas été tout seul. Au début du film, on voit une feuille de papier griffonnée sur l’ascenseur: "Stop le camera". Commentaire en voix off: "Quelqu’un nous a dit: vous ne faites pas un vrai film, parce que dans les vrais films, il y a de l’action et une histoire d’amour. De toutes façons, on ne vous aime pas, on pense que vous êtes des espions." Plan de coupe sur un jeune qui fait mine de tirer au revolver sur la caméra, puis de trancher une gorge.

Le miracle est que sur ces bases précaires dans tous les sens du terme, une histoire se construit. Les habitants de l’immeuble se sont laissés filmer, ont oublié la caméra, s’y sont confiés consciemment ou inconsciemment. Je parlais de courage plus haut. Il y a bien sûr celui de faire le premier pas, de convaincre le propriétaire et les locataires de vous laisser entrer. Mais il y a un autre courage dans ce film – celui du silence. Un journaliste normal qui écrit des articles normaux prépare des questions, relance, suit un fil. Là, il n’y a rien, c’est du sans filet, les gens laissés à eux mêmes qui se tournent vers l’objectif pour solliciter un mot, un geste qui ne viennent pas.

Alors parfois, assez souvent même se produit un saut dans l’inconnu comme ce jeune Africain qui…

Mais pourquoi vous raconter? Je pourrais enchaîner sur quelques clichés comme "un film à voir absolument", "courez-y". Je ne le ferai pas. Tout au plus puis-je rassurer les inquiets: "La clef de la chambre à lessive" n’est pas un film triste ou glauque, il est même drôle par moments, poignant à d’autres. Finement tourné et monté. C’est le film que j’aurais fait si j’avais été plus jeune, plus créatif et plus courageux.

Peu importe d’ailleurs, puisque quelqu’un l’a fait.

Le 85 rue de Genève est à 300 mètres de chez moi, je passe devant presque tous les jours. Je savais en gros ce qui s’y passe et qui y vit, je ne peux pas dire que j’ai été surpris. Mais j’ai partagé l’humanité de ses occupants. Ce serait effectivement chouette si beaucoup de Lausannois, et d’autres, allaient faire de même.

Pierre-André Vuitel sauve les anciens moulins Rod

Orbe6La première fois que je l’ai rencontré, il y a une trentaine d’années, Pierre-André Vuitel était sculpteur. Il avait envie d’eau, de grand air et préparait un beau projet pour Casablanca. Quand je l’ai retrouvé par hasard, il y a quelques années, il était toujours en liaison avec l’eau, mais cette fois, c’était celle de l’Orbe. Avec une équipe de volontaires et très peu de moyens, il avait sauvé de l’oubli et de la démolition un extraordinaire patrimoine architectural et industriel, les moulins Rod (où je l’ai photographié cet après-mnidi, avec le Fuji X100s pour les amateurs).

Orbe2Quand on arrive à Orbe par en bas, on en voit surtout les grand silos de béton des années 50, qui cachent le bâtiment historique. Il faut laisser sa voiture et passer par un pont de pierre du 15ème siècle – le plus ancien de Suisse! – pour découvrir les premiers moulins avec leur échauguette où le patron avait installé son bureau. Le bâtiment se visite, d’avril à octobre. Grâce à l’énergie déployée par Pierre-André Vuitel, les témoins de l’activité passée ont été conservés et sont peu à peu mis en valeur dans le labyrinthe magique de ces lieux. Il y a trois ans, c’étaient les meules, les sacs de jute, les machines à ensacher en bois, etc. J’y suis retourné aujourd’hui, on peut voir maintenant les splendides turbines d’époque, de nouvelles expositions sur la région, le canal d’Entreroches, les entrepreneurs du passé.

Les Rod étaient de ceux-là. Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, ils employaient 170 personnes, c’était une des plus grandes entreprises de la région. Les moulins ont progressivement fermé une trentaine d’années plus tard, mais heureusement, Pierre-André Vuitel a retrouvé ceux qui y ont travaillé et leur a consacré un film qu’on peut voir au cours de la visite. Il ne s’en tient pas là. L’an dernier, il a organisé un spectacle de cirque sur la rivière. En ce moment, il réaménage une salle en sous-sol pour en faire un théâtre de poche, où il compte travailler avec les enfants de la région.

Orbe3Pourquoi est-ce que j’en parle? Parce que jusqu’ici, le projet polymorphe qu’il tient à bout de bras est en état de survie permanent. Il dépend du bon vouloir d’un promoteur immobilier qui, jusqu’ici, s’est montré bienveillant. Il se heurte à l’inertie bien connue des Vaudois. Les autorités lui ont au moins fourni une main d’oeuvre bon marché: des chômeurs ou des assistés placés par les services sociaux. Pour Pierre-André, cela a été une révélation: "Aujourd’hui, je ne vois plus l’intérêt de sculpter. En revanche, cela m’enchante de travailler avec des gens, de trouver avec eux un sens à ce que nous faisons."

Comme les travailleurs retraités qui s’expriment dans le film et racontent leur souci de maintenir propres les installations, leurs chasses aux rats qui venaient se régaler de céréales et de farine, les personnes qui retapent les moulins Rod font une activité humble et indispensable. Le lieu est déjà formidable, il pourrait le devenir plus encore, avec des moyens raisonnables. La commune l’a-t-elle bien compris? Je n’en suis pas sûr quand je lis dans 24 Heures ces mots du municipal Pierre Mercier: «Je salue l’enthousiasme de M. Vuitel, il se bat bien mais il méconnaît la réalité économique de la Commune. (…) Orbe est à une courte distance de Lausanne et d’Yverdon, qui affichent toutes deux une offre culturelle intéressante. Pourquoi entrer en concurrence?»

Orbe4Je ne connais pas ce monsieur et ne lui veut pas de mal, mais coemme la petitesse et la résignation suintent dans ses propos! Orbe accueille aujourd’hui deux usines ultramodernes et un centre de recherches Nestlé – ah! le parfum du café quand, comme aujourd’hui, souffle la bise… C’est une région qui est de toute évidence appelée à se développer, l’arc lémanique étant saturé. Elle est bien desservie en transports, les projets de construction se multiplient. Il ne s’agit pas de concurrencer Lausanne ou Yverdon, monsieur le municipal, il s’agit simplement de reconnaître le trésor que vous avez sous les yeux, et qui vous amènera beaucoup de visiteurs si la commune y met un peu du sien. "L’enthousiasme" de gens comme Pierre-André Vuitel est un autre trésor, mais trop souvent dans ce canton, on le laisse s’user comme les meules des vieux moulins à force de moudre la mauvaise farine administrative. Si vous ne montrez qu’un dixième de l’esprit d’entreprise dont firent preuve ceux qui ont construit les moulins Rod, ce sera déjà bien. Un tout petit peu d’ambition, que diable!

Orbe5En attendant, je conseille la visite des moulins. C’est un chouette but d’excursion pour familles avec enfants, avec des expos variées,  de photos, historiques et sur les castors notamment, une atmosphère de grenier magique, qui peut se combiner avec une belle balade d’une heure (ou bien davantage si le coeur vous en dit) dans les gorges de l’Orbe – à mes yeux la plus belle rivière du canton. En revenant, montez sur l’esplanade du Château et jetez un coup d’oeil sur la plaine et la vieille ville depuis le sommet de la tour. Sans oublier bien sûr de passer chez le confiseur Guignard :-)

P’tits trains

«Selon les règles de l’OMC, on ne peut privilégier un projet en raison de la création d’emplois qu’il engendre dans un pays. Cela ne peut constituer un critère de décision» (Andreas Meyer, directeur général des CFF, dans Le Temps du 14 mai 2010).

La déclaration du patron des CFF s’appliquait à la commande de 59 nouveaux trains Intercity pour un montant de 1,9 milliard de francs, commande remportée par Bombardier. Son principal rival Stadler Rail, dirigé par le conseiller national UDC Peter Spühler, avait tenté de jouer la fibre nationaliste face à l’étranger Bombardier. En vain.

Aujourd’hui, c’est Stadler Rail qui remporte une commande de trains régionaux (moins importante) auprès de quatre compagnies régionales romandes. Et c’est au tour du conseiller d’Etat libéral (?) Philippe Leuba d’aller exiger des contreparties auprès de Peter Spühler, au nom de l’emploi chez Bombardier-Villeneuve (par ailleurs bien servi avec la précédente commande des CFF).

La remarque d’Andreas Meyer ci-dessus lui est dédiée.

Oskar, attendez la suite…

La "Rote Anneliese" est un journal critique de gauche, édité dans le Haut-Valais. Kurt Marti y a travaillé et publiait l’an dernier un livre intitulé "Tal des Schweigens. Walliser Geschichten über Parteifilz, Kirche, Medien und Justiz". Il y est question des réseaux de pouvoir (PDC) qui traversent les institutions du canton.

Dans la dernière édition de la "SonntagsZeitung", Kurt Marti livre cette thèse intéressante à propos d’Oskar Freysinger, dont l’entrée au Conseil d’Etat sera vraisemblablement confirmée dimanche prochain: loin d’affirmer une force d’opposition face à la machine démocrate-chrétienne qui a tenu le canton pendant plus de 150 ans (le parti vient de perdre sa majorité au Grand Conseil), Oskar offrira une nouvelle tête,  plus orientée à droite, à "l’hydre PDC", tout comme les chrétiens-sociaux ont élargi l’emprise de la "famille" sur sa gauche au milieu du vingtième siècle. Le politicien UDC a déjà revêtu le complet et la cravate pendant la campagne, et dans l’ensemble il s’y est montré moins provocant que d’habitude. Bref, il serait à moitié digéré avant d’avoir commencé son nouveau job.

Je ne sais pas si Kurt Marti a raison. Il y a effectivement une grande inconnue à propos du rôle que jouera Oskar Freysinger au sein du gouvernement valaisan. Si on se réfère à ses interventions au Conseil national, le personnage est multiple et déconcertant. Il défend aussi bien le secret bancaire que la cause tibétaine, dénonce les naturalisations frauduleuses et s’émeut du sort d’un Serbe au Kosovo, défend la place financière suisse et les abeilles, pousse l’Etat à intervenir quand il s’agit de défendre le tourisme ou les vins indigènes, veut que la Suisse sorte du FMI et de la Banque mondiale, se fait du souci pour les étudiants dont les familles ont peu d’argent, s’inquiète de la consommation accrue de Ritaline, soupçonne un complot derrière les rencontres de Rive-Reine organisées par Nestlé, préfère le sucrage des routes à leur salage, veut rendre plus visible la croix suisse sur le maillot des joueurs de l’équipe nationale. C’est un butineur dont les priorités sont parfois difficiles à cerner. A part sa méfiance de l’islam et des "étrangers profiteurs", qu’est-ce qui l’anime vraiment, quelle est sa vision du rôle de l’Etat et de l’économie? Difficile de voir une ligne rouge dans ses interventions publiques.

Au Conseil d’Etat valaisan, il sera confronté comme ses collègues à une question centrale, totalement occultée pendant la campagne: le Valais veut-il continuer à être le canton suisse où le pouvoir cantonal est le plus faible, où les communes lui dansent allègrement sur le ventre? (Et quand j’écris "communes", je devrais aussi parler des bourgeoisies, où s’exerce un pouvoir moins démocratique, plus opaque et souvent plus réel). En plein débat sur l’aménagement du territoire, qui a probablement pesé lourd dans le mauvais résultat du PDC il y a dix jours, on était sidéré d’apprendre que l’Etat du Valais ne dispose d’aucun chiffre consolidé sur les zones à bâtir, leurs réserves et l’impact de la LAT révisée. "Nous les avons demandés aux communes", répondait piteusement une porte-parole du département. Des rapports alignant clichés et généralités, ah ça oui, on en trouve à la pelle sur le site du canton. Mais la feuille A4 qui résume les enjeux, la proposition qui mord et fait avancer le débat: ça, vous pouvez la chercher longtemps, vous ne la trouverez pas.

Ainsi n’avance pas le Valais. Les communes sont reines, assez riches comme le confirmait récemment le recensement de leurs finances (celui-là au moins existe) et jalouses de leur trésor. Qu’il s’agisse des concessions hydrauliques, d’aménagement du sol ou de dynamiser le tourisme, la question est toujours la même: comment mettre les efforts en commun? Et jusqu’ici, la réponse a été toujours la même: on ne met rien en commun, sauf le strict minimum pour qu’il soit dit qu’on se préoccupe du problème. Il y a quelques jours, Zermatt annonçait qu’elle va investir 1,2 milliard de francs dans ses infrastructures touristiques ces dix prochaines années. De combien dispose le canton pour orienter sa politique dans ce domaine-clé?

Et comment Oskar Freysinger se situe-t-il par rapport à ces enjeux? Je soupçonne que Kurt Marti ait raison: pas très loin des PDC.

Faudra-t-il une initiative populaire pour défendre le droit de pisser gratis?

tumblr_m97d7xNSkp1qa2qxto1_1280Je veux plaider ici pour un droit fondamental de l’être humain.

Celui de pisser gratuitement.

Ca a l’air idiot, ça vous fait rire? Pas moi. Une des plus grandes colères des trente dernières années dont je me souvienne est l’annonce faite par les Chemins de fer fédéraux qu’ils confieraient dorénavant les toilettes publiques des gares à des sous-traitants calés en hygiène. Et payants. Les CFF avaient privatisé en douce notre pipi. Dorénavant, il en coûte un ou deux francs pour lâcher un fil dans les gares.

L’argument avancé par la régie fédérale était, déjà, celui qu’on nous ressert à chaque fois depuis cette funeste décision. Tout ça, c’est la faute aux vandales, aux malotrus qui ne respectent rien, aux taggeurs, graffiteurs, pisseurs de côté, drogués en tous genres et autres va-nu-pieds qui pourrissent aujourd’hui la vie du citadin.

Je l’ai toujours trouvé irrecevable. Non pas que je conteste le problème: il est bien visible. Ce que je conteste et abhorre, c’est la lente et lâche démission des autorités face à ce problème. Au lieu d’intervenir énergiquement, de rénover, et pourquoi pas de surveiller, on laisse se dégrader la situation chaque année un peu plus. Jusqu’au jour où, dans un soupir résigné, on dit que ce n’est plus possible.

Notez que cela redevient aussitôt possible avec le sous-traitant payant, qui met le personnel et les équipements nécessaires à disposition pour que le WC redeviennent salubres comme par enchantement. Je n’en demande pas tant aux pouvoirs publics, l’argent est rare de nos jours, mais entre le pipi ripoliné à deux balles et la mare de pisse parsemée de mégots et de seringues, il y a peut-être un juste milieu, non?

Il fut un temps, révolu hélas, où la vespasienne participait de l’art urbain.

Si je parle de tout cela, c’est que ma ville, Lausanne, capitale olympique, des loisirs nocturnes et haut lieu de culture comme chacun sait, vient d’annoncer la fermeture d’un tiers de ses WC publics d’ici à la fin de l’année. Ceux qui restent seront rénovés, mais pas avant 2015.

C’est du foutage de gueule. Une municipalité de gauche qui se targue de mener campagne (enfin…) contre "l’insécurité" et les "incivilités" devrait savoir que le combat commence précisément dans certains lieux stratégiques, dont les pissotières ou les passages mal famés comme celui de Chauderon. Il a fallu plus de dix ans aux autorités pour s’occuper de ce dernier. Quant aux WC publics, leur histoire est souvent celle d’un lent délabrement. Ou celle de "merveilles" technologiques hors de prix qui ne fonctionnent pas (vive Le Flon! Vive la nouvelle place du Marché à Renens!).

Je ne verrais aucun inconvénient à ce que la Ville renonce à imiter Lyon avec son Festival des Lumières à Noël, à ce qu’elle redimensionne certains aménagements urbains. Mais rouler les mécaniques avec son projet urbanistique "Métamorphose", ses quartiers écolos et patati et patata, et en même temps fermer un tiers des WC, c’est plus que nul: c’est un motif suffisant de non réélection.

 

Lynchage

Le 13 mars 2012, un accident de car faisait 28 morts en Valais, en majorité des enfants belges qui revenaient de leurs vacances de neige. Dans les jours qui suivirent, la police valaisanne fut unanimement encensée par la presse pour son travail efficace. Son commandant Christian Varone y gagna une auréole de héros qui l’encouragea, neuf mois plus tard, à briguer une place au gouvernement de son canton.

Un mois de plus a passé depuis l’annonce de sa candidature, et voici soudain que la police aurait fait tout faux. On recompte les minutes et les secondes avant l’arrivée des secours, on modélise le crash en trois dimension, on visionne et on questionne: l’alerte était-elle rouge ou orange? L’ambulance venue trois minutes plus tôt aurait-elle pu sauver une vie? Pourquoi le véhicule des pompiers s’est-il d’abord engagé dans le mauvais tunnel? L’intervention modèle de mars 2012 ressemble, en février 2013, à un cafouillage général.

Je lis trois choses dans ce renversement brutal de perspective. Premièrement – désolé confrères – une illustration des dérives journalistiques. Dans l’émotion suscitée par le drame, nous ne questionnons pas assez. Un an plus tard, quand les avocats ont remplacé les curés, nous voilà devenus coupeurs de cheveux en huit, procureurs. Un excès chasse l’autre. Ces mouvements de balancier – course à l’émotion, suivie d’une course à la critique – sont de plus en plus fréquents et prononcés dans la presse. Ils soulignent son manque de confiance en elle-même et minent très sûrement sa crédibilité.

Dans la traque au moindre dysfonctionnement, je vois deuxièmement une société malade du risque zéro. Quoi qu’il arrive, quoi que je fasse, j’exige du monde qui m’entoure une réaction au doigt et à l’oeil, comme à la parade. J’ai droit à l’imperfection, les autres pas. Que d’arrogance!

Enfin, il y a une troisième lecture, valaisanne et électorale, de cette affaire. En diffusant, apparemment sans autorisation de ses supérieurs, les images de la caméra de surveillance montrant le car juste après l’accident, le porte-parole de la police Jean-Marie Bornet pensait peut-être justifier le travail de ses collègues. Il a juste réussi à déclencher une avalanche de critiques et plaintes qui risque bien de l’emporter.

A-t-il aussi pensé faire une fleur à son commandant-candidat et ami Christian Varone? A-t-il cru servir sa propre carrière puisqu’on le dit intéressé par la place du chef? C’est possible. Ce qui est sûr, c’est que cela a raté. Aujourd’hui, c’est la curée.

Je le regrette. Dans le monde de plus en plus envahissant et insupportable des porte-parole, Jean-Marie Bornet représentait jusqu’ici une heureuse exception. Il ne commençait pas par dire qu’il n’avait rien à dire, ne vous faisait pas sentir que vous le dérangiez (bonjour, la police lausannoise!). Il était disponible. Mieux: il disait parfois des choses intéressantes, ne courait pas toujours en référer à son chef, avait de l’initiative, savait faire confiance. Bref, il prenait des risques.

Ceux qui ricanent devant son lynchage ne devraient pas se réjouir. Il prélude à un corsetage accentué de l’information, à plus de langue de bois.

A propos de Christian Varone, je ne peux que répéter ce que j’écrivais en août 2012: "Méfiez-vous, un certain Valais vous défendra en héros quoi qu’il advienne. C’est celui-là qui creuse le plus activement votre tombe politique." Chaque mois qui passe confirme davantage cette hypothèse.

Petit cocorico valaisan

L’année 2012 n’a pas été tendre avec les Valaisans. L’initiative Weber sur les résidences secondaires a semé la pagaille dans les milieux immobiliers, les vacances turques du commandant de la police ont transformé en pantalonnade ce qui devait être une marche triomphale vers le Conseil d’Etat.

Alors, au moment de tourner la dernière page du calendrier, voici une bonne nouvelle. Selon la statistique du produit intérieur brut par canton publiée ce jour, quel est celui qui s’en sort le mieux pour l’année 2009 (la plus récente analysée)? Tara-ta-tsoin: le Valais, avec une progression de 2,5%. La même année, le PIB de Vaud recule de 0,5%, celui de Genève de 3,4%, celui de Fribourg de 1,5%, celui de Zurich de 1,8%. Les plus fortes baisses sont enregistrées dans le Jura (-5,7%) et à Neuchâtel (-6,5%).

L’année 2009 est celle où l’effet de la crise financière se fait le plus durement sentir. La baisse du PIB est de 1,9% à l’échelle nationale, les cantons à forte concentration de banques ou d’industries d’exportation accusent particulièrement le coup. Le Valais, lui, s’en sort très bien. Champagne!… Euh, pardon: un p’tit coup de Provins (qui a offert hier soir l’apéritif aux journalistes du canton, histoire d’écouler les stocks. En toute transparence et indépendance, bien sûr).

De Prilly à Téhéran, en passant par Detroit

Entre la Suisse et l’Iran, où le métier de journaliste est-il le plus compliqué à exercer? L’anecdote qui suit ne prétend pas avoir valeur de règle générale, mais elle montre que la réponse n’est pas toujours celle qu’on imagine.

La semaine dernière, je propose un sujet po-si-tif sur La Poste suisse qui offre la chance à des apprentis, épaulés par des "coaches", de gérer eux-mêmes tout un office. Ca tombe bien, le Rapport social 2012 sur la Suisse affirme que les jeunes éprouvent des difficultés à s’insérer dans le monde de travail. Voilà un exemple montrant que si on leur fait confiance, ça a l’air de marcher plutôt bien. Sachant par expérience qu’il ne sert à rien d’appeler directement l’office que je pense visiter (celui de Prilly), je contacte le service de presse centralisé de La Poste. Il faut compter quelques jours pour organiser la visite. Bien.

Celle-ci se déroule normalement. Cinq adultes m’accueillent: les deux "coaches", le responsable romand de la formation des apprentis, la cheffe des offices de l’Ouest lausannois, l’attachée de presse. Bien. Je leur pose mes questions puis discute avec quatre apprentis, ce qui était le but principal de la visite. "Vous nous enverrez les citations de chaque apprenti?", demande l’attachée de presse d’un ton faussement interrogatif. Pourquoi pas, ils sont jeunes, n’ont pas l’habitude des médias, et je ne suis pas là pour leur causer des ennuis. J’envoie les citations (qui ne soulèvent pas de difficultés) et la portrait que la photographe a fait de chacun.

Ah, problème! répond l’attachée de presse. Derrière un des apprentis, entre deux mailles d’un grillage métallique, on devine, en regardant à la loupe, un bout de quelque chose qui serait un coffre-fort. Ne peut-on changer la photo, pour des raisons de sécurité? Je réponds qu’on ne voit pratiquement rien, qu’il faut être spécialiste pour repérer un coffre là (sans même savoir s’il contient quelque chose), mais rien à faire: il faut changer la photo.

Sur quoi, nouveau courriel. "Citez-vous les propos de responsables, parce que si c’est le cas, il faut aussi nous les envoyer?" J’en cite trois, brièvement. Comme rien n’a été demandé sur le moment, je pourrais envoyer valser l’attachée de presse, mais j’ai décidé d’être po-si-tif. Je lui transmets aussi ces citations.

Re-courriel. Une des citations – dont mes notes certifient l’authenticité – fait dire à une des "coaches": "On a les yeux et les oreilles qui traînent". Cela pourrait être mal compris, écrit l’attachée de presse, qui veut la remplacer par la phrase suivante: «Nous observons et sommes à l’écoute des apprentis tout au long de la journée». Cette fois, c’en est trop, je lui réponds que si on continue comme ça, les journalistes n’auront plus besoin de se déplacer, tout se fera par échange de mails, et au revoir les contacts humains et la spontanéité. Je présente donc ici mes regrets publics à la "coach" concernée, mais je n’ai pas modifié ses propos dans le sens politiquement correct demandé.

Tout ça pour dire que la préparation de l’article et sa gestion après coup, à cause des petits chefs de La Poste qui considèrent les journalistes comme des gamins irresponsables, m’ont pris autant de temps que le reportage lui-même.

La même semaine, je devais rédiger un texte sur des Iraniennes arrêtées par la police des mollahs à cause de leur tenue "incorrecte", et dont la photographe iranienne Maryam Rahmanian a fait le portrait. Toutes ces femmes ont un certain courage: les modèles, qui ont décidé de ne rien changer à leur façon de s’habiller malgré la répression moralisante et acceptent de poser; la photographe qui a réalisé ce travail. Je l’ai appelée à Téhéran. Je ne sais pas si sa ligne est sur écoute, peut-être. Elle a parlé librement de la police des moeurs, de ce que pensait la population du danger d’une attaque israélienne, de la hausse des prix et des privations qu’engendrent les sanctions internationales. Sa voix était vive, enjouée, elle a ri parfois, elle semblait contente de parler à un interlocuteur d’un autre pays. A aucun moment je ne l’ai senti effrayée, hésitante.

Quand on a l’habitude de vivre dans une certaine précarité et que les lendemains sont incertains, on est moins frileux que dans le monde hyper-réglementé qu’est devenu la Suisse, me suis-je dit. Enfin, quand je dis la Suisse… Je lis les tombereaux de reportages que publient mes confrères sur les élections américaines depuis des semaines (j’en suis à mon cinquième reportage sur "grandeur et décadence de Detroit"), et je me demande combien d’entre eux ont dû faire une demande de visa pour exercer leur métier dans ce grand pays de la Liberté. C’est marrant, personne n’en parle. Aller en reportage aux States, c’est plutôt chouette, on parle presque tous la langue, c’est moins loin et compliqué que le Congrès du PC chinois qui, coïncidence, se tient au même moment que les élections US, et dont l’issue concerne plus d’un milliard de personnes (nous aussi, un peu). Les Chinois sont très chiants pour les visas et en particulier pour les journalistes, j’en ai fait l’expérience. Mais les Etats-Unis sont de moins en moins cool sous prétexte de lutte antiterroriste. Il serait peut-être temps d’adapter nos catégories de pensée.

Sec, toujours plus sec

Bon dossier des confrères de La Liberté, Le Nouvelliste et l’Impartial sur "Le scandale des rivières à sec". Pour mémoire, trois Suisses sur quatre (77,5% des votants) ont accepté d’introduire en 1975 dans la Constitution fédérale le principe de la préservation de débits résiduels dans les rivières soumises à l’exploitation hydraulique. Article 76.3: La Confédération "légifère sur la protection des eaux, sur le maintien de débits résiduels appropriés, sur l’aménagement des cours d’eau, sur la sécurité des barrages et sur les interventions de nature à influencer les précipitations". L’obligation a été précisée dans la Loi fédérale sur la protection des eaux de 1991 (art. 29 à 36). Le conseillère nationale écologiste Franziska Teuscher  a interpellé le Conseil fédéral en 2003 pour savoir comment les choses avançaient en pratique. La socialiste argovienne Yvonne Feri est revenue à la charge cette année.

Ben ça n’avance pas vite. Le principe de préservation des débits résiduels est, aujourd’hui encore, piétiné par plusieurs cantons romands, et pas des moindres: Vaud, Fribourg, Valais en particulier. Selon un inventaire dressé par la Fédération suisse de pêche, qui se bat depuis plus de 30 ans pour que l’on cesse d’asphyxier les rivières, Fribourg n’a réalisé que 21% des assainissements demandés pour les installations hydroélectriques, Vaud 36%. On attend encore que des mesures efficaces soient mises en places pour le Doubs pour éviter les éclusées dévastatrices et assainir ce cours d’eau mal en point. Bref, ça traînasse de tous les côtés alors que selon la loi, les cantons ont jusqu’à la fin de cette année pour régler le problème. La raison est toute simple: "Il faut prendre en compte une foule d’intérêts divergents", dit Philippe Hohl, directeur de la division économie hydraulique du canton de Vaud. Comprenez: les électriciens ont fait la loi jusqu’ici, et on ne change pas facilement les bonnes vieilles habitudes.

L’article 76 de la Constitution précise bien que la Confédération intervient "dans les limites de ses compétences", qui sont faibles ici. Les cantons sont maîtres du jeu. Et voilà pourquoi les rivières suisses ont un air misérable et que les poissons y étouffent. Il est temps que les politiciens et fonctionnaires cantonaux se réveillent, avant que les électriciens prenant prétexte des scénarios de sortie du nucléaire ne dénaturent encore plus ce bien collectif essentiel que sont les rivières (photo ci-dessus: l’Arbogne en octobre2007, tiré de mon portefeuille "Rivières").

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