Depuis Rolle, Ineos licencie en Ecosse

Le groupe Ineos annonce la fermeture de son site pétrochimique à Grangemouth, le plus grand complexe industriel d’Ecosse. Huit cents emplois sont menacés. Les salariés ont rejeté les propositions d’économies de la société qui incluent un gel des salaires pour trois ans et une réduction des primes pour travail en équipes. Ineos dit y perdre 10 millions de livres par mois.

Le groupe semble être devenu un spécialiste du dégraissage, comme le montre cette dépêche datée de juin: « Des centaines de salariés de l’usine Solvay, à Tavaux, ont débrayé jeudi lors de la visite du directeur général du groupe chimique belge, qui produit du PVC. Ils s’inquiètent des conséquences sur l’emploi du projet d’alliance avec Ineos ».

Précision utile: le quartier général d’Ineos est situé à Rolle, au bord du beau lac Léman. Récemment, L’Agefi saluait ses « quinze ans de succès à l’échelle du monde » (lire l’extrait ci-dessous) et ses investissements rendus possibles « grâce aux 100 millions de dollars d’impôts annuels que la société économise depuis qu’elle a déménagé son siège à Rolle ». Cela permet à Ineos de soutenir le Lausanne Hockey Club, qui annonçait fièrement en juin la reconduction du contrat de sponsoring pour deux ans.

Au fait, le géant minier Vale, qui a posé son siège tout à côté, fait de même. Il a offert payé un joli toit en forme de bulle futuriste au festival de musique classique Saint-Prex grâce aux impôts économisés sur la Côte vaudoise.

Quinze ans de succès à l’échelle du monde

Olivier Pellegrinelli (L’Agefi)

« Je pense que nous ne sommes pas très connus car nous ne vendons rien directement au grand public. » De l’aveu de son chairman et propriétaire à 66%, Jim Ratcliff, Ineos pâtit d’un déficit d’image. Pourtant, les matières premières chimiques qu’elle produit servent à la fabrication des peintures, des textiles, des médicaments ou encore de tous les plastiques utilisés au quotidien dans la vie moderne. Basé à Rolle (Vaud) depuis 2011, ce mastodonte industriel vient de fêter ses quinze ans en toute discrétion mais n’en reste pas moins l’un des symboles d’excellence de l’arc lémanique. Troisième plus grand groupe chimique mondial avec des ventes approchant les 40 milliards de dollars, Ineos emploie 16.000 personnes à travers le monde et gère une cinquantaine de sites de production.

Dans une interview récemment publiée sur le site d’Ineos, Jim Ratcliff revient sur les grandes étapes du succès de l’une des plus grandes sociétés privées d’Europe. En 1998, il met sur la table « l’entier de sa fortune jusqu’au dernier penny » pour racheter un ancien site chimique de BP à Anvers. Ingénieur en chimie passionné de finance, il profite d’une solide expérience dans le secteur pour rentabiliser un site que BP puis Inspec avaient eu du mal à intégrer dans leur business. A partir de là, la rationalisation des coûts fixes, la fidélisation des employés clés et l’obsession de la sécurité vont devenir ses piliers de management. Au cours d’une décennie flamboyante, qui fera passer le chiffre d’affaires d’Ineos de moins de 1 milliard à 43 milliards de dollars en 2008, Ratcliff multiplie les acquisitions. (…)

Une croissance externe gérée avec brio mais qui subit un brusque coup d’arrêt en 2008. L’assèchement du crédit force alors Ratcliff à modifier sa stratégie pour se concentrer sur la croissance organique. Maintenant que la société a fait preuve de résilience en période difficile, elle vise à améliorer ses processus de production par la construction d’usines plus efficientes et à étendre ses activités géographiquement. A l’est. « D’ici 2020 à 2025, la demande de la Chine pour les matières premières chimiques sera égale à celle du reste du monde » prévoit Ratclliff. Mais aussi à l’ouest. « Le boom de la production de gaz de schiste aux Etats-Unis a un impact énorme sur le secteur de la chimie, car les hydrocarbures qu’il utilise comme matière première y sont quatre fois moins cher qu’en Europe. » (Fin de l’extrait).

Chimie en Chine (dites merci, habitants de Harbin), gaz de schiste, optimisation fiscale… Enfin, du moment que le LHC touche le puck!

Et autant pour l’Arc lémanique…

location-quality-switzerland-chart-frLes études sur les « conditions-cadre » valent ce qu’elles valent. Basées principalement sur la fiscalité, la présence de main d’oeuvre qualifiée et l’accessibilité, elles sont forcément réductrices. Mais, qu’on les apprécie ou pas, elles servent souvent d’outil d’aide à la décision pour des entreprises qui hésitent entre plusieurs endroits pour s’implanter ou se développer.

La « Qualité de la localisation des cantons et régions suisses » présentée aujourd’hui par Credit Suisse ne fera pas plaisir aux cantons romands. Ils trustent cinq des sept dernières places du classement. Seul Genève se maintient dans le peloton, en-dessous de la m0yenne suisse. Par ailleurs, Vaud perd trois rangs et Genève dix par rapport à l’année précédente (une évolution à prendre toutefois avec prudence vu les changements méthodologiques intervenus dans l’étude).

Le passage de l’étude qui retient l’attention est le suivant:

« Le mauvais classement des cantons-centres de Genève et de Vaud surprend. La région Lémanique a connu, en effet, ces dernières années une forte croissance économique et démographique par rapport à la moyenne suisse alors que sa qualité de localisation ne semble pas l’indiquer. Une raison pour ce décalage sont les mesures discrétionnaires, abondantes à l’ouest de la frontière linguistique, effectuées pour compenser les désavantage du lieu d’implantation. Il s’agit notamment de l’imposition privilégiée de sociétés spécifiques, des allègements en faveur de certaines entreprises dans le cadre de la «Lex Bonny», de l’imposition forfaitaire ainsi que d’autres mesures cantonales. L’imposition effective des entreprises établies et des personnes physiques résidentes est donc peut-être inférieure à celle qui est prise en compte dans nos indicateurs. Les cantons ne divulguent pas de chiffres plus précis ce qui implique que nous sommes contraints d’étayer nos analyses en continuant d’utiliser les taux d’imposition fixés par la loi. Les discussions qui ont lieu actuellement à propos des sociétés fiscalement privilégiées mettent en évidence la durabilité limitée d’une telle politique de localisation. En effet, la Suisse supprimera très vraisemblablement ces mesures fiscales et déjà on annonce les premiers départs de sociétés concernées. »

C’est moi qui souligne ce dernier passage, instructif sur ce qu’on pense d’un facteur clé de l’attractivité lémanique (et valaisanne, s’agissant des forfaits fiscaux) du côté de Zurich. L’opacité sur les « statuts spéciaux » proposés de Genève à Sion se répercute négativement sur le classement des cantons romands. De toutes façons, les jours des « mesures discrétionnaires » qui ont contribué à la prospérité romande sont comptés, pronostique l’étude. Jusqu’ici seul le canton de Neuchâtel a pris les devants en modernisant sa fiscalité des entreprises et des personnes physiques.

Les figures 6 et 7 du document présenté par Credit Suisse (en page 13) sont parlantes. Elles confirment l’existence d’un véritable « Röstigraben » des impôts, nettement plus lourds à l’Ouest du pays. Quant à la carte de synthèse (figure 5, page 11), elle montre que si le pôle zurichois se détache nettement, c’est beaucoup moins clair pour le pôle lémanique, malgré tous les cocoricos officiels entendus ces dernières années de ce côté-ci de la Sarine.

Encore une fois, les études bancaires ne sont pas parole d’Evangile. Elles appellent néanmoins à une certaine dose d’humilité.

P.S.: Notons au passage que « L’indicateur de compétitivité des cantons 2013″ publié par UBS n’arrive pas tout-à-fait aux mêmes conclusions. le voici:

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La principale différence est le meilleur classement de Vaud (9e), suivi par Genève (10e). Fribourg (14e) s’en sort également mieux. Les critères sont plus nombreux dans l’étude UBS.

A vendre, pour 80 et quelques millions…

duparc-new2Le Temps du jour nous apprend que l’Etat espagnol, exsangue, vend une partie de son patrimoine. Dans le lot se trouve une forêt andalouse de 14 000 hectares située à 70 km de Marbella. Prix demandé: 84 millions d’euros (101 millions de francs suisses). Les acquéreurs pourraient y construire un hôtel cinq étoiles.

Ceci me fait penser à un article paru le 28 juin dans 24 Heures. Sur une pleine page, il décrit le raffinement d’un triplex de 1760 mètres carrés vendu par le groupe genevois Swiss Development Group dans les Résidences du Parc au Mont-Pélerin. Prix de l’objet: 85 millions de francs. La même société a payé une pleine page de publicité dans The Economist de la semaine dernière pour vanter ses appartements, dont les plus modestes se négocient entre 5 et 21 millions de francs. On y voit Claudia Schiffer langoureusement allongée sur un canapé de cuir (l’image ci-dessus). L’annonce ne précise pas si le modèle allemand, dont la fortune se calcule elle aussi en dizaines de millions, est incluse dans le prix de la demeure.

84 millions d’euros pour 14 000 hectares de forêt en Andalousie. 85 millions de francs pour un appartement de 1760 mètres carrés au Mont-Pélerin. C’est ce qu’on appelle de la pornographie immobilière.

Mais pourquoi se gêner? Je lis dans Le Monde que les 500 plus fortunés de France se sont enrichis de 25% en un an et ailleurs que la banque UBS est redevnue le No 1 mondial de la gestion de fortune avec une masse de 1700 milliards de dollars à fin 2012 (+10% en un an, la croissance du secteur étant de 8,7%). Cinq ans après le début de la crise financière, les Etats vont mal (voir la note précédente) mais les riches se portent bien. Les banques n’ont pas été nationalisées, leurs faillites ont été transférées sur le dos des collectivités publiques.

Je stagne, tu stagnes…

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Cette carte publiée par Le Monde sur la base des données fournies par le Fonds monétaire international mardi se passe de longs commentaires. L’Europe péclote toujours, les Etats-Unis ne redémarrent pas vraiment, pour le Japon on attend de voir ce que donneront les doses d’EPO administrées par le gouvernement. La Chine ralentit, ce que confirment les derniers chiffres du commerce extérieur chinois qui inquiètent les marchés. Mais la nouvelle principale de la carte, c’est que les fameux BRICS (Brésil, Russie, Inde et Afrique du Sud, en plus de la Chine) affichent eux aussi une performance économique tout-à-fait modeste. C’est ce qu’on appelle la globalisation de la stagnation.

Ce qui me fait penser, taquin que je suis, à la revue « Décroissance » aperçue tout à l’heure en kiosque. « Numéro double », annonait sa couverture pour attirer le client. Ben y’a au moins une chose qui croît en ce moment.

Deux fois le prix de ce métro pour soulager les fonctionnaires

the-m2-lausanne-between-the-7255Merci à mon confrère Jérôme Cachin d’avoir relevé dans La Liberté les propos du député libéral-radical Frédéric Borloz mardi au Grand Conseil vaudois. Ce dernier observait que la somme injectée par ce canton pour recapitaliser la caisse de retraite de ses fonctionnaires - 1,44 milliard de francs suisses - représente deux fois le prix du métro M2, fierté des Lausannois. Voilà le genre d’image qui parle aux contribuables, car ce sont eux finalement qui paient l’essentiel de la facture.

Qui la paient même deux fois. Ils doivent d’abord consolider leur propre caisse de retraite, dont l’équilibre financier à long terme est mis en péril par la longévité accrue de la population et la baisse de rendement des marchés financiers. Du coup, il faut ajuster la mécanique avec ces trois éléments que sont le nombre d’années de cotisations, la hauteur de celles-ci et le taux de conversion (du capital accumulé en rente). C’est ce que s’apprête à proposer le conseiller fédéral Alain Berset. Les premiers éléments de son plan révélés par le SonntagsBlick ont déjà fait bondir: les femmes, les ouvriers, ceux qui sont proches de la retraite: tout le monde trouve qu’il faut faire des sacrifices, mais pas moi, pas comme ça, y’a qu’à augmenter la TVA, etc.

Trop peu de gens sont conscients du fait qu’en plus d’assainir leur propre caisse, ils participent, comme contribuables, à l’assainissement des caisses de fonctionnaires qui sont dans un état beaucoup plus préoccupant parce qu’elles ont offert pendant des années des conditions bien trop généreuses, sans lien avec la réalité économique. Et il se trouve encore des gens à gauche pour lancer des référendums contre les mesures d’aide décidées par les cantons, qui ne seraient pas assez généreuses avec la fonction publique. Dans le genre « soyons solidaires… », c’est vraiment la version  » …avec notre clientèle, et que les autres se démerdent ».

Si le plan d’assainissement de la caisse publique vaudoise coûte deux fois le prix du métro M2, la totalité des plans publics en cours d’acceptation (les plus lourds se trouvant en Suisse romande) représente une cinquantaine de milliards de francs - soit deux fois le prix des transversales alpines. Une somme qui sera en bonne partie payée par les contribuables. Au lieu de pousser des cris d’orfraie, les employés d’Etat et leurs représentants pourraient dire merci.

Je reproduis ci-dessous un article que j’avais publié sur quelques cas romands en septembre 2012:

Les caisses publiques romandes bouchent les trous au pas de course

 

Les huées des manifestants sous ses fenêtres n’y ont rien changé. Le Grand Conseil genevois a voté (63 oui, 8 non, 19 abstentions) la fusion et l’assainissement des deux grandes caisses de pension cantonales, sans les amendements socialistes. Le sauvetage coûtera 6 milliards de francs sur 40 ans – soit une fois et demie le coût du tunnel du Lötschberg… L’Etat paiera les deux tiers du sacrifice, dont 800 millions tout de suite, ses employés le reste.

Un référendum des syndicats reste possible, mais la députée PDC Anne Marie von Arx-Vernon, membre de la Commission des finances, n’y croit pas: «Ce serait dresser la population contre les fonctionnaires. » Secrétaire syndical au SIT, Davide De Filippo pense aussi que «la marge de manœuvre est très faible».

Le député libéral Pierre Weiss va plus loin. Paraphrasant David Hiler, chef des Finances cantonales, il déclare qu’«on est passé de la Mercedes à la Volvo, mais il faudra changer pour une Golf dans quelques années si on veut assainir durablement la caisse de pension et y intégrer celles des SIG, des TPG, de la police et des communes. » Paroles de provocateur? Pas sûr. A comparer le plan genevois à d’autres déjà adoptés ou discutés en Suisse romande, on constate qu’il n’est pas le plus dur. Il suffit de voir ce qui se passe au Jura, qui a présenté le 30 août sept mesures visant à résorber un découvert de 465 millions dans sa caisse de pension. Deux retiennent particulièrement l’attention.

Premièrement, le canton veut passer de la primauté des prestations à celle des cotisations. Derrière le charabia technique se cache une différence fondamentale: dans le second système, contrairement au premier, le niveau des prestations que touchera le retraité n’est pas connu à l’avance; il dépend de la volatilité des marchés, le risque est pris par l’assuré, et non la caisse.

Alors que 80% des institutions publiques alémaniques ont adopté la primauté des cotisations, suivies par le Valais l’an dernier et maintenant le Jura, les autres cantons romands font de la résistance. Jusqu’à quand? C’est la question posée par une étude de Jérôme Cosandey, du groupe de réflexion libéral Avenir Suisse, dont est tirée la carte ci-contre. Elle montre que les finances des caisses publiques romandes sont beaucoup plus fragiles que celle des Alémaniques

Depuis 2010, la loi leur intime d’atteindre un degré de couverture de 80% dans quarante ans (ce pourcentage indique la part des engagements auprès des affiliés couverte par la fortune de la caisse). Les caisses romandes en sont loin. Et encore ont-elles calculé leur degré de couverture en se basant sur un taux technique (rendement attendu des capitaux) très favorable, entre 4 et 4,5%. Or la crise financière a douché ces espérances, et si on baisse de 1% le taux technique, le degré de couverture se réduit de 10 points de pourcentage.

Ce qui mène à la deuxième mesure spectaculaire du Jura: le canton propose de réduire le taux technique de sa caisse de 4% à 3%. Par ailleurs, il injectera 74 millions de francs dans la recapitalisation; une cotisation d’assainissement sera également perçue.

Comment se fait-il que Delémont reste si calme alors qu’on manifeste à Genève? «Nous pouvons être aussi fâchés que les Genevois, prévient Rémy Meury, président de la coordination syndicale de la fonction publique. Les partenaires sociaux n’ont pas été associés au projet, et le scénario retenu noircit la situation réelle. » Au terme de la consultation, fin septembre, les syndicats demanderont sans doute que le plan soit remanié avant d’être soumis au Grand Conseil, au printemps 2013. Le ministre des Finances Charles Julliard reste néanmoins «assez confiant dans la sagesse des uns et des autres pour accepter un projet équilibré en termes de sacrifices».

A Neuchâtel, où une négociation préalable a eu lieu, Thierry Clément, secrétaire du Syndicat des services publics, ne cache pas que «cet accord a minima a été accepté dans la résignation». Il maintient la primauté des prestations, mais les fonctionnaires verront l’âge de la retraire augmenter de 62 à 64 ans. Les cotisations seront augmentées de 2,5% (60% à charge de l’employeur), et l’indexation des rentes sera suspendue de 2014 à 2018.

L’ensemble de l’effort neuchâtelois représente un engagement de 1,2 milliard de francs pour atteindre à terme le degré de couverture de 80%. Sur cette somme, une réserve de fluctuation de 270 millions devra être constituée rapidement. Au total, le plan d’assainissement neuchâtelois sera payé à hauteur de 45% par les pouvoirs publics, 29% par les affiliés actifs et 26% par les pensionnés. Comme dans le canton voisin du Jura, le Grand Conseil se prononcera au printemps 2013.

Lausanne en est au troisième plan de sauvetage, portant sur 220 millions de francs. La ville ne passe pas à la primauté des cotisations mais a choisi une solution intermédiaire, baptisée «traitement assuré moyen de carrière». Déjà adoptée par Fribourg, elle élargit la période de calcul servant de référence pour les prestations, ce qui entraînera concrètement une baisse de celles-ci. Contrairement à Neuchâtel, la cotisation des employés n’augmentera pas, et l’âge de la retraite est inchangé. La ville fournira la plus grosse part de l’effort en mettant sur la table 182 millions de francs sur les 220 que coûte la nouvelle recapitalisation.

Le plan lausannois est, avec celui de Genève, le plus généreux des quatre pour les fonctionnaires. Mais est-il durable? A la fois syndic et président de la caisse publique – une double casquette qui lui a été reprochée – Daniel Brélaz estime entre 20 et 30% le risque que la réserve de fluctuation reconstituée ne permette pas d’atteindre l’objectif fixé par la loi fédérale. «Il nous a paru plus juste de dimensionner un plan raisonnable que de donner à la caisse un montant trop important qui nous serait ensuite reproché. »

Pour Jérôme Cosandey, les plans actuels pèchent par optimisme. Il estime que la recapitalisation des caisses publiques coûtera 50 milliards de francs – près de la moitié de la dette fédérale – dont une part substantielle à la charge des contribuables.

Vendredi soir au Grand Conseil genevois, le député MCG Mauro Poggia résumait le sentiment général en déclarant que le deuxième pilier apparaît comme «la grande escroquerie du XXe siècle, dont les bénéficiaires auront surtout été les institutions financières. Les cotisants, eux, ne retrouveront pas à la sortie ce qu’ils ont mis au fil des ans. »

110 000 FONCTIONNAIRES AU RÉGIME MINCEUR

Fonctionnaires = privilégiés: l’équation pèse sur les débats dans tous les cantons. «Si on doit aller devant le peuple, on risque de cristalliser une attitude de dénonciation vis-à-vis de la fonction publique, dit le ministre jurassien des finances Charles Julliard. Nous ne voulons pas jeter nos employés en pâture. » Le député libéral Pierre Weiss parle, lui, de la «double pénalité» infligée aux contribuables: ils doivent cofinancer l’assainissement des caisses publiques après avoir consenti des sacrifices pour leur propre caisse de retraite.

Les fonctionnaires bénéficient-ils d’un traitement de faveur? Oui, mais de moins en moins, selon les plans qui se mettent en place. L’Etat-employeur prend à sa charge souvent la moitié, voire plus, des plans de sauvetage proposés. Il continue de payer 60 à 66% des cotisations alors que dans le privé, employeurs et employés se la partagent généralement à parts égales. Et dans la majorité des cantons romands, il s’accroche à la primauté des prestations, plus favorable à l’affilié.

Cela étant, les sacrifices demandés aux fonctionnaires sont importants. Dans la plupart des cas, ils devront travailler deux ans de plus pour avoir droit à une retraite pleine, la différence avec le privé est en train de s’effacer sur ce point. Ils devront s’acquitter de cotisations plus élevées, parfois de façon substantielle. Enfin, le niveau de leurs rentes va baisser. «Il faudra travailler et cotiser plus pour recevoir moins à la retraite», résume Thierry Clément, secrétaire du Syndicat des services publics à Neuchâtel.

Dans le détail, certaines mesures s’avéreront douloureuses à terme. A Genève par exemple, le rattrapage de cotisations en cas de promotion, ou même de réévaluation collective des salaires, sera entièrement à la charge des salariés. «Cela représentera des montants importants, effaçant une grande partie de l’augmentation de salaire nominale consentie», observe Davide De Filippo, secrétaire syndical au SIT.

Le Conseil fédéral « prêt » à passer à l’échange automatique d’informations

« Lors de sa séance d’aujourd’hui, le Conseil fédéral a pris acte du premier rapport d’experts consacré au développement de la stratégie en matière de marchés financiers. Le Conseil fédéral est disposé (la version allemande « bereit » est plus affirmative) à collaborer activement, dans le cadre de l’OCDE, à l’élaboration d’une norme mondiale applicable à l’échange automatique de renseignements permettant de garantir que les clients étrangers de gérants de fortune respectent leurs obligations fiscales. Cette norme devra satisfaire aux exigences élevées posées en matière de respect du principe de la spécialité et des dispositions sur la protection des données, garantir la réciprocité et réglementer de manière fiable l’identification des ayants droit économiques de toutes les structures juridiques, y compris les trusts et les sociétés de domicile. »

Le Conseil fédéral se prononcera en septembre sur les points détaillés du rapport élaboré par le groupe d’experts que préside Aymo Brunetti. Vu son communiqué d’aujourd’hui, on le voit difficilement revenir en arrière sur l’essentiel. Soit sur un changement complet de stratégie par rapport à celle qu’il a essayé de suivre en zigzaguant depuis 2009, depuis que l’évasion fiscale n’est plus « salonfähig » comme on dit en allemand. Je m’étonne donc de lire sur le site de la RTS que « le Conseil fédéral ne se presse pas sur l’échange automatique de données » et… rien sur les autres sites romands (l’effet du vendredi soir?). Avec sa sobriété habituelle, la NZZ titre sur un « changement d’orientation dans la politique fiscale internationale » - ou comment dissimuler la défaite sous l’ennui.

Petit rappel. Quand, le 20 décembre 2012, Eveline Widmer-Schlumpf avait seulement évoqué l’hypothèse que l’échange automatique d’informations soit étudié comme un scénario possible pour l’avenir - scoop que nombre de confrères avaient zappé dans sa conférence de presse - elle avait suscité un tollé et s’était fait descendre en flammes en particulier par le président du PLR Philipp Müller. « Ouh! la traîtresse, qu’on lui retire le dossier », clamait-il en substance. C’est fou comme on ne l’entend plus depuis des semaines, celui-là.

Lien ici vers le communiqué complet du Conseil fédéral. Lire la réaction de la Déclaration de Berne, qui met en garde contre la « stratégie du zèbre ». Pour le parti socialiste, « l’échange automatique d’informations ne pourra être conclu qu’avec un nombre limité de pays. Pour tous les autres, il convient de passer au principe de l’auto-déclaration. Dans le cas contraire, il sera toujours possible de passer par la bande et les affaires portant sur l’argent au noir perdureront. »

« Je n’ai pas le sentiment d’enterrer le secret bancaire », a déclaré Eveline Widmer-Schlumpf cet après-midi en conférence de presse. Formellement, elle a raison, toutes les couvertures de magazines qu’on lit depuis des mois sur « la mort du secret bancaire » sont inexactes. Il existe toujours et reste protégé par la loi - certains veulent même l’inscrire dans la Constitution. Simplement, il ne sera plus opposable dans les cas d’évasion fiscale, comme c’était trop facilement le cas jusqu’ici. Personnellement, je trouve que c’est une évolution juste et nécessaire, même si les résultats de l’échange automatique d’informations sont loin d’être concluants et que des pays comme la Grande-Bretagne s’arrangent fort bien pour ne livrer que des listes d’avocats renvoyant à des structures opaques. (Quoique, actualisation, David Cameron promet de s’y attaquer, promis-juré, croix de bois, croix de fer…). Cela dit, j’assistais hier soir à une conférence organisée dans la maison du général Dufour par le Lobby des Citoyens, dont les membres ne partageront sans doute pas mon avis. Je vous laisse découvrir le leur.

Apple, roi de l’évasion fiscale offshore

Mon-05-Nov-2012-Apple-accused-of-tax-dodging-in-Britain-again-macworld-australiaAu moment où le gouvernement suisse s’apprête à entrer en négociations avec l’Union européenne au sujet des statuts spéciaux qui permettent aux multinationales de payer un minimum d’impôts sur sol helvétique, on ne saurait trop lui recommander la lecture de ce rapport de Carl Levin (mais qu’est-ce qu’on fera sans lui!), président d’un sous-comité d’enquête du Sénat américain sur l’évasion fiscale. En quarante pages, il décrit comment Apple, la si sympathique société du si entreprenant Steve Jobs, a évité de payer des impôts sur des dizaines de milliards de dollars de bénéfice. Pour cela, elle a utilisé une toile de sociétés offshore où même une araignée ne retrouverait plus son chemin. De plus - et cela intéressera particulièrement la Suisse - Apple a payé en Irlande « 2% d’impôt sur le bénéfice ou moins depuis 2003″, selon ses propres dires, alors que le taux officiel y est de 12%. Cela ne s’appelle-t-il pas de la discrimination? Il sera intéressant de savoir ce que les autorités européennes, si pointilleuses à l’égard de la Suisse, pensent de ces largesses, et pourquoi elles les ont acceptées. Le gouvernement irlandais a déjà réagi par la bouche de son vice-premier ministre Tánaiste Eamon Gilmore, qui a déclaré à Bruxelles que l’Irlande a un régime fiscal « très transparent ».

Quant au sous-comité d’enquête américain, il s’est particulièrement intéressé à deux entités de la nébuleuse Apple. La première, Apple Operations International, qui ne déclare aucun employé, a engrangé 30 milliards de dollars de bénéfice net entre 2009 et 2012. Mais cette SDFF (Sans Domicile Fiscal Fixe) n’a payé d’impôt nulle part ces cinq dernières années. Quant à Apple Sales International, enregistrée en Irlande, qui ne comptait elle aussi aucun employé jusqu’en 2012, sa marge brute totalise 74 milliards de dollars sur quatre ans, soit le double de la marge de la maison-mère américaine, mais elle n’a payé d’impôt que sur une fraction de cette somme, étant largement considérée comme « non-résidente ». Le taux était inférieur à 1% en 2009 et 2010, et même de 0,05% en 2011…

Apple se défend en réclamant un environnement fiscal « plus favorable » aux Etats-Unis - le taux officiel d’impôt sur le bénéfice y est de 35%. Le taux effectif payé par Apple oscille entre 24 et 32%, selon les informations de la société aux investisseurs; le sous-comité conteste ces chiffres et arrive avec ses propres calculs à un taux effectif moyen de 20%. Selon le sénateur John McCain, « Apple est peut-être une des compagnies qui paie le plus d’impôts, mais aussi une de celles qui parvient le plus à ne pas en payer ».

A noter que ce n’est de loin pas le seul exemple, rappelle le rapport, qui cite les récentes enquêtes sur Microsoft et Hewlett Packard. Le cas de Facebook en Grande-Bretagne a été médiatisé fin 2012. On estime que les multis américaines ont 1700 milliards de dollars de « undistributed foreign earnings » et 60% de leur cash hors du pays.

La question est au fond de savoir pourquoi le gouvernement américain, si bien informé de ces astuces offshore depuis des années, ne se montre pas plus déterminé à rapatrier et imposer les bénéfices des multinationales, ou à rendre la fiscalité un peu plus attractive. En 2012, le président Obama a exprimé sa « préoccupation » à ce sujet et souhaité des réformes fiscales dont, nota bene, on a très peu parlé dans la campagne électorale. Le rapport Levin rappelle que le président John Kennedy était déjà préoccupé par les prix de transfert et les entités offshore en… 1961. Le gouvernement observe depuis plus de quarante ans et n’agit pas beaucoup, ou alors de manière si maladroite que les réformes créent de nouvelles brèches fiscales où s’engouffrent les sociétés, comme le montre le rapport Levin. L’Etat américain y trouve-t-il son compte d’une autre manière, ou est-il tout simplement sous la coupe des géants de l’économie? A cette question, le rapport ne répond pas.

Actualisation le 22 mai: Selon Bloomberg, les « Double Irish » ou « Dutch Sandwich » de Google n’ont rien à envier aux astuces légales de Apple. L’économie fiscale se monterait à 1-2 milliards de dollars par an. Le patron de Google, Eric Schmidt, contre-attaque en demandant aux Etats de s’entendre pour harmoniser la fiscalité des multinationales

Actualisation le 1er juin: Le grand argentier genevois David Hiler me signale l’existence d’un rapport de l’OCDE publié début 2013 et intitulé « Base erosion and profit shifting » (BEPS) qui recense décortique les pratiques légales mais éthiquement discutables d’optimisation fiscale utilisées par les transnationales, en particulier celles dont les revenus reposent davantage sur un savoir-faire technologique que sur des produits matériels. Ce sont elles qui parviennent le mieux à défiscaliser leurs bénéfices en arguant qu’il s’agit de propriété intellectuelle. La chose est admise, pour le moment, mais comme les sociétés développées se dirigent de plus en plus vers une économie « immatérielle », on peut légitimement se demander si ce traitement de faveur est justifié sur le long terme, en tout cas dans les proportions actuelles.

Suite à la déclaration ministérielle adoptée le 29 mai au niveau de l’OCDE, le G20 mettra ces pratiques légales mais déloyales à son menu en septembre.

En attendant la France de demain

«Patience, a demandé François Hollande lors de sa conférence de presse jeudi. C’est la France de demain et même d’après-demain que nous préparons». On admettra volontiers que la tâche du président français et de son gouvernement n’est pas facile. Car en attendant la France de demain, celle d’aujourd’hui n’a pas bonne mine. Dans le Tages Anzeiger, Mark Dittli la qualifie de « vrai homme malade de l’Europe » et en fait le test de résistance pour l’UE, où l’accalmie actuelle sur le front des taux obligataires est artificiellement entretenue par les interventions des banques centrales. Il n’est pas le premier à affirmer cela. L’intérêt de son texte (en allemand) réside dans les références qui l’émaillent et les graphiques qui l’illustrent. J’en reproduis l’essentiel ci-dessous.

1. Retour à la récession

recessionLe creux est moins marqué qu’en 2008, mais c’est la troisième fois sur cinq ans que le pays est dans le rouge.

2. Le chômage augmente, alors qu’il baisse en Allemagne

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Il est actuellement deux fois plus élevé dans l’Hexagone qu’Outre-Rhin.

3. Trouver un emploi devient toujours plus difficile

NMTM_France_FIG21On comptait en moyenne 330 jours pour réinsérer un chômeur dans le marché de l’emploi avant la crise, contre près de 600 aujourd’hui.

4. Les intentions d’embauche du secteur privé sont en baisse

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Elle atteignent le deuxième creux le plus important sur dix ans.

5. Le coût du travail augmente plus vite qu’en Allemagne

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6. La part aux exportations industrielles européennes diminue

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7. La part de l’exportation dans les services diminue aussi

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8. Le prix moyen des maisons est comparativement plus élevé

NMTM_France_FIG7Il n’a pas connu de baisse, comme en Espagne, et se stabilise à haut niveau.

9. Malgré ces indices défavorables, le taux des obligations d’Etat françaises à 10 ans reste historiquement bas…

NMTM_France_ML10. … Mais, à part les banques japonaises, ce sont essentiellement des banques françaises qui les achètent

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L’ensemble de ces données relativise « l’offensive » qu’a annoncée François Hollande jeudi pour créer un  »gouvernement économique » de la zone euro autour d’un véritable président nommé pour une durée longue ». D’abord, l’idée n’est pas neuve, comme le relève Le Monde (payant). Ensuite, pour qu’elle surmonte les réticences qui l’accueillent depuis vingt ans, il faudrait qu’elle émane d’un pays plus crédible dans ses résultats que ne l’est la France actuelle. La proposition du président est plus à usage interne qu’externe.

Quelques (bonnes) nouvelles du monde

Les « objectifs du Millénaire« , vous vous souvenez? Adoptés en 2000 par les 193 Etats membres de l’ONU, ils sont au nombre de huit et visent, entre autres, à réduire de moitié le taux de pauvreté extrême dans le monde d’ici à fin 2015. Il reste moins de mille jours - 968 exactement en ce 7 mai 2013 - pour atteindre ce but. Au début, les médias étaient partagés entre scepticisme et franche critique, puis ils se sont plus ou moins désintéressés du sujet.

C’est ainsi que le discours prononcé début avril par Jim Yong Kim, directeur de la Banque mondiale, a eu relativement peu d’écho dans nos contrées. C’est dommage, car son message central en surprendra plus d’un: la lutte contre la pauvreté extrême progresse, et l’objectif qui était de réduire ce taux de moitié par rapport à 1990 a déjà été atteint, avec cinq ans d’avance sur le délai fixé. Aujourd’hui, 21% de la population mondiale vit avec moins de 1 dollar 25 par jour, contre 43% en 1990.

Un dollar et 25 cents, direz-vous, ce n’est vraiment pas beaucoup, et il reste encore 1,2 milliard d’être humains qui n’ont pas cela. 870 millions d’individus souffrent de la faim quotidiennement, et 6,9 millions d’enfants de moins de cinq ans meurent chaque année. L’Afrique subsaharienne demeure la région où les progrès ont été les plus modestes.

Reste que dans la décennie écoulée, huit millions de personnes atteintes du sida ont reçu une thérapie (alors qu’on prédisait une véritable hécatombe en Afrique). Le nombre de décès dus à la malaria a reculé de 75%. Le nombre total d’enfants privés d’éducation a reculé de plus de 40%. Ces chiffres ne signifient pas qu’il est temps d’abandonner l’effort pour sombrer dans un optimisme béat, ils disent simplement que cet effort porte des fruits, malgré les obstacles et les déconvenues. C’est une nouvelle importante dans le flot d’informations qui nous submergent chaque jour.

Je la rapproche d’une autre, qui date aussi du début du mois. Le Fonds monétaire international a analysé la situation de 29 Etats dont le taux de croissance du PIB par habitant a atteint ou dépassé 3,5% pendant cinq années depuis 1990. L’étude conclut que les pays à très bas revenus ont mieux résisté à la dernière crise financière qu’ils ne l’avaient fait à celle des années 80. Ils épargnent et investissent davantage, maîtrisent mieux leur dette et leur bureaucratie, sont mieux intégrés dans l’économie mondiale. Globalement, conclut le FMI, ils sont plus stables et mieux armés que leurs prédécesseurs pour résister aux à-coups de l’économie mondiale.

J’ajoute à cela un article de The Economist, « The new New world » (payant). On y lit que les flux migratoires d’Amérique du Sud vers la Péninsule ibérique se sont stabilisés, voire inversés. Le flux des migrants mexicains vers les Etats-Unis est en train de tarir. « Longtemps exportateur de talents, le sous-continent latino-américain se met à les importer », écrit l’hebdomadaire. Cela ne va pas sans à-coups et obstacles, là aussi, mais la tendance est claire.

Autant de mouvements de fond que l’actualité qui mousse nous empêche de voir.

Glencore, Darwin et les apprentis

09022012-IvanGlasenberg« Je veux diriger cette entreprise, non par goût du pouvoir, mais pour bâtir quelque chose et pour que l’entreprise ait du succès », répond à la SonntagsZeitung et au Matin Dimanche Ivan Glasenberg (ci contre), big boss du géant mondial des matière premières Glencore Xstrata. L’interview n’étant pas disponible en ligne, j’en cite les principaux passages ci-dessous.

Mais avant, une petite comparaison de textes. Ivan Glasenberg affirme aux médias suisses qu’il veut « bâtir quelque chose ». Observons comme il adapte son langage à l’interlocuteur. Au Wall Street Journal, il n’a pas parlé de « bâtir », mais de « gains d’efficience ». Quand le journaliste suisse demande à Glasenberg s’il va supprimer des emplois, la réponse est: « En premier lieu, nous voulons croître. Mais nous éliminerons les doublons et nous réduirons les effectifs parmi les cadres intermédiaires ». Dit comme ça, cela semble anodin. Face au Wall Street Journal, M. Glasenberg sait qu’il peut être plus direct. Il va renvoyer « un grand nombre de cadres » dans le secteur du charbon; le groupe songe à désinvestir dans trois mines de cuivre. Il ne chiffre pas les licenciements, mais « it’s going to be big », dit-il au WSJ, qui ne s’y trompe pas et titre: « Glencore Xstrata CEO: expect big layoffs ».

J’aime aussi ce passage du WSJ, que je traduis: « Le patron sud-africain du groupe n’a laissé planer aucun doute sur le fait que la nouvelle société conservera les gènes les plus résistants de l’ADN Glencore. Il ne voit aucune différence entre les pays politiquement volatils qui pourraient saisir ses propriétés et les démocraties stables qui augmentent les impôts (sauf la Suisse bien sûr, observation personnelle). Il a défendu la culture darwinienne dans laquelle les inférieurs attaquent ceux qui sont au-dessus d’eux s’ils sentent que ces derniers faiblissent. »

Ainsi s’exprime le « bâtisseur » à l’oeuvre.

Mais - j’y pense - pour que des « inférieurs » motivés bouffent leurs supérieurs ramollos, encore faut-il les former. Or en lisant cet article de Michael Soukup, j’apprends que Glencore, qui emploie 530 collaborateurs dans son siège mondial de Baar, est une des quatre grandes entreprises de Suisse centrale qui ne forme AUCUN APPRENTI.

Bâtisseur, mon cul!

Sur quoi, comme promis, quelques extraits de l’interview parue dans Le Matin Dimanche:

* * *

« Mon but est d’offrir un rendement maximum à nos actionnaires. »

« Les critiques qui nous sont adressées sont de nature idéologique. Elles proviennent en partie de personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans nos mines en Afrique ou en Amérique du Sud. En réalité, ce que nous réalisons en Afrique est fantastique. Dans les pays où nous opérons, nous nous considérons comme des partenaires à long terme. Toutes les ONG et les politiciens sont les bienvenus dans nos mines. Nous leur avons dit que nos portes leur étaient ouvertes. Mais nous n’avons pratiquement jamais reçu de visite de Suisse. Certaines personnes ne veulent pas voir ce nous faisons de bon pour les gens sur place. »

A propos des faibles impôts payés dans les pays d’extraction: « Ce sont des rumeurs qui portent atteinte à notre réputation. Elles sont simplement fausses. Je ne comprends pas que nos réalisations ne soient pas reconnues. Nous payons des centaines de millions d’impôts et de droits de licence en Afrique (note: le bénéfice net du groupe, lui, était de 3 milliards de dollars en 2012, malgré une assez mauvaise année entraînant une chute de 25% de ce profit). (…) Nous voulons tout naturellement que nos actionnaires gagnent de l’argent, y compris en Afrique. Pour cette raison précisément, nous prenons grand soin d’agir de façon durable et responsable. Nous ne voulons pas nuire à nous-mêmes et à nos affaires. »

« Je ne suis pas inquiet. Les Suisses sont pragmatiques. Mais nous devrions réexaminer la situation si les conditions-cadres devaient se détériorer fortement, si on nous assujettissait à des impôts spéciaux ou si on nous imposait des interdictions qui vont bien au-delà des règles qui ont cours à l’étranger. »

« Actuellement, Glencore est encore au bénéfice de crédits d’impôt. C’est une conséquence de l’introduction en bourse. Avant celle-ci, l’entreprise était en mains d’associés. Ainsi, les associés et non l’entreprise en tant que telle payaient des impôts – et ce au taux d’imposition plus élevé qui frappe les personnes physiques. Au cours des deux dernières années, Glencore et ses collaborateurs ont payé environ 2 milliards de francs d’impôts en Suisse. » (note: chiffre évidemment invérifiable).

« Le sort de la Suisse me tient à cœur. J’ai la citoyenneté helvétique depuis deux ans et ma famille depuis quatre ans. »

« L’acceptation de l’initiative (dite « 1:12″ des Jeunes socialistes, ndlr.) pourrait nous contraindre à déménager à l’étranger, bien que ce ne soit pas ce que nous voulons. De nombreux pays ne demandent qu’à nous accueillir. »

« En fin de compte, ce sont les riches qui permettent la création d’emplois. Et ce sont eux qui ont rendu ce pays aussi riche. »

Et la meilleure pour la fin:

« L’argent me permet d’aider ceux qui sont dans des situations moins heureuses que moi. Au fond, que ma fortune se monte à un ou à six milliards ne change rien. »

* * *

Pas besoin d’aide, M. Glasenberg. Engagez juste des apprentis, et parmi ceux-ci les jeunes loups qui, le jour où vous mollirez, vous déchiquèteront à belles dents. A moins que - terrible insinuation - vous pensiez au fond de vous-même qu’il n’en existe pas dans ce pays fiscalement accueillant mais darwiniennement sans espoir qu’est la Suisse…

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