Il faut parfois lire un poème pour rattraper l’actualité en retard. Voici donc l’information que souligne Günter Grass dans “Ce qui doit être dit”, info qui n’avait pas fait les gros titres de la presse jusqu’ici.
L’Allemagne va livrer à Israël un sixième sous-marin Dolphin dont on lit qu’ “il s’agit d’appareils d’attaque conventionnelle parmi les plus sophistiqués au monde. Ils sont équipés de missiles à tête nucléaires”. Un bijou de technologie, lit-on dans “Schweizer Soldat”: «Les sous-marins israéliens de la classe Dolphin sont les premiers sous-marins au monde qui seront équipés d’un système de protection actif contre les torpilles, comparables aux systèmes installés sur certains véhicules blindés. Le «Hard-Kill-Torpedo-Defence-System», développé par les industries «Rafael Ltd», s’appelle «Torbuster». A la différence de l’ancien système de leurre acoustique permettant de dévier la trajectoire de torpilles («Soft Kill»), la nouvelle génération de missiles «Torbuster» permet également de détruire les torpilles avant qu’elles n’atteignent leur cible («Hard Kill»). Il est prévu d’équiper chaque sous-marin de 10 «Torbuster». Un de ces missiles pèse 150 kg, dont 50 kg reviennent à l’ogive.»
Mieux, l’Allemagne paiera un tiers du coût de l’engin, soit 135 millions d’euros, au titre de réparations de guerre de l’ex-RDA pour les spoliations dont ont été victimes les juifs pendant la Seconde guerre mondiale. Offrir une arme de destruction massive est une façon originale d’honorer la mémoire des morts et de restituer les biens volés par la violence. Je croyais naïvement qu’une des leçons tirées de la dernière grande boucherie était “plus jamais ça”. Et voici que l’Allemagne contribue à donner à Israël les moyens de perpétrer une autre boucherie - plus technologique et plus froide, désincarnée en quelque sorte - mais une boucherie quand même.
C’est cela que dit Günter Grass, parce que cette information lui pose problème depuis que le Spiegel l’a révélée l’an dernier. A moi aussi. Israël a le droit de se défendre contre des voisins et des groupes terroristes dont certains ont encore dans leur programme officiel l’élimination pure et simple de l’Etat hébreu, mais il y a une question de proportionnalité. L’escalade atomique avec les cinglés islamistes n’est pas une solution.
Voilà ce que dit Günter Grass, et qui lui vaut d’être interdit de séjour en Israël. On pensait jusqu’ici que ce qui différenciait ce pays de ses voisins était la vigueur de son débat démocratique et la liberté d’expression qui y règne. Peut-être faudra-t-il revoir cette appréciation. En prononçant la mesure, le ministre de l’intérie Elie Yishai a accusé l’écrivain “d’attiser les flammes de la haine contre l’Etat d’Israël et contre le peuple israélien”, lui conseillant de distribuer ses oeuvres “déformées et mensongères depuis l’Iran”. Avant, on disait “Allez voir à Moscou!” Grass lui-même ne se faisait aucune illusion en écrivant son texte, puisqu’il y mentionne que le “verdict d’antisémitisme est courant”. Le gouvernement israélien n’a pas manqué de rappeler que l’écrivain allemand s’était engagé dans les Waffen SS en 1944 (à l’âge de 17 ans) et qu’il l’a tu jusqu’en 2006. Comme si une erreur de jeunesse invalidait toute critique ultérieure.
Le passage du poème qui a provoqué la virulente réaction israélienne se situe peut-être à la fin, où Grass propose un contrôle international sur l’Iran et Israël pour prévenir l’escalade nucléaire. On ne traite pas de la même manière un pays qui a hérité non seulement de la politique d’extermination nazie mais aussi des conneries coloniales européennes au Proche-Orient et un régime opaque, animé par le fanatisme religieux. Là, Grass fait preuve sinon d’antisémitisme, pour le moins de simplisme. Quand il ajoute que ce contrôle devrait être “accepté par les gouvernements des deux pays”, c’est comme s’il ne croyait pas lui-même à ce qu’il écrit.
Mais on reprochera difficilement à un poète de manquer d’imagination là où la politique a échoué depuis plus de cinquante ans.
Extrait:
“Pourquoi me taire, pourquoi taire trop longtemps
Ce qui est manifeste, ce à quoi l’on s’est exercé
dans des jeux de stratégie au terme desquels
nous autres survivants sommes tout au plus
des notes de bas de pages
C’est le droit affirmé à la première frappe
susceptible deffacer un peuple iranien
soumis au joug d’une grande gueule
qui le guide vers la liesse organisée,
sous prétexte qu’on le soupçonne, dans sa zone de pouvoir,
de construire une bombe atomique.
Mais pourquoi est-ce que je m’interdis
De désigner par son nom cet autre pays
Dans lequel depuis des années, même si c’est en secret,
On dispose d’un potentiel nucléaire en expansion
Mais sans contrôle, parce qu’inaccessible
À toute vérification ?
Le silence général sur cet état de fait
silence auquel s’est soumis mon propre silence,
pèse sur moi comme un mensonge
une contrainte qui s’exerce sous peine de sanction
en cas de transgression ;
le verdict d’“antisémitisme” est courant.
Mais à présent, parce que de mon pays,
régulièrement rattrapé par des crimes
qui lui sont propres, sans pareils,
et pour lesquels on lui demande des comptes,
de ce pays-là, une fois de plus, selon la pure règle des affaires,
quoiqu’en le présentant habilement comme une réparation,
de ce pays, disais-je, Israël
attend la livraison d’un autre sous-marin
dont la spécialité est de pouvoir orienter des têtes explosives
capables de tout réduire à néant
en direction d’un lieu où l’on n’a pu prouver l’existence
ne fût-ce que d’une seule bombe atomique,
mais où la seule crainte veut avoir force de preuve,
je dis ce qui doit être dit. (…)”
