GR 93 (4): Archianne - Lus-la-Croix-Haute

GR5Kader ne dit mot, mais ses yeux ronds et accusateurs fixent nos bâtons de marche. OK, pas de pointes métalliques sur le carrelage du refuge. Je sens que c’est mal parti, essaie d’expliquer que j’ai voulu réserver par téléphone ce matin pour le jour suivant et que, n’ayant personne au bout du fil, j’ai laissé un message, et puisque voilà, finalement nous arrivons avec un jour d’avance et, euh, euh, y aurait-il de la place quand même en cette fin de journée?

Le regard se fait plus sombre encore. "De toutes façons, vous ne m’avez pas parlé au téléphone?" Ben, c’est-à-dire que non, mais… "Si vous ne m’avez pas parlé, il n’y a pas de réservation, et nous sommes complets. Et il n’y a pas de place pour camper dans le coin." En fait, le refuge d’Archianne est loin d’être complet, mais Kader, c’est Kader, et il faut qu’il fasse le bougon d’abord. Finalement, pour loger ça ira, et même pour manger, revient-il nous dire dix minutes plus tard, il y aurait une possibilité. Mais nous avons notre ravitaillement, une cuisine à disposition. Petite soupe, fromage sur pain grillé à la poêle, une bouteille de bière pour arroser tout cela, Toblerone pour le dessert: que demande le peuple?

Le lendemain, Kader se déride un peu. Il a été syndicaliste et semble avoir des idées assez arrêtées sur l’humanité, qu’il est allé notamment tester sur les quais de Saint-Tropez, "pour bien connaître ce dont tu parles". Il n’en a pas ramené des conclusions optimistes. "Tu essaies de te battre pour les gens, mais les plus faibles n’osent pas se battre pas, c’est comme ça. J’ai demandé une fois en réunion: selon vous, quel devrait être le salaire minimum? Ils ne savaient pas quoi répondre, ou citaient le SMIC. Je leur ai dit: le salaire de base, c’est 9000 euros. Parfaitement. Tout le reste, c’est le gras du cochon." Je ne lui ai pas demandé comment il partageait la viande.

GR4Pour l’étape suivante, c’est un peu l’inconnue. Les vivres deviennent minces, nous avons repéré un restraurant au village des Nonnières, mais il n’y a rien pour dormir en chemin à part un refuge situé à une heure de marche du GR et de toutes façons complet, et ce serait une trop longue étape que d’aller jusqu’à Lus-la-Croix-Haute, terminus de notre randonnée. Mettons-nous en route quand même avec 400 mètres de montée pour redescendre aussitôt sur Benevise et les Nonnières, telles sont les joies du Vercors. Dans le second village, nous nous offrons apéritif et repas à deux étages. Nous avons repéré plus loin sur le parcours une "ferme du Désert" avec une source et demandons à la tenancière si elle pense que nous pouvons y passer la nuit. Elle nous regarde avec des yeux interloqués: "Ah ça oui, pour sûr il n’y a personne là-bas".

GR3Nous comprenons pourquoi en y arrivant trois heures plus tard. La ferme en question est en ruine, la moitié du toit effondré, des pans de tôle verte s’étant envolés 200 mètres plus loin. Pour y pénétrer, il faut d’abord se frayer un chemin dans un champ d’orties. Mais il y a bien un petit ruisseau à proximité, et pour nous, c’est l’essentiel. Arrivé dans le bâtiment, devant un entrelacs de poutres, je vois tout au fond un bout de terrain plat, abrité sous un pan du toit encore intact et apparemment mieux protégé du vent que le reste. Ce sera notre campement pour la nuit, et les nuages qui roulent par-dessus les crêtes nous gratifient de lumières dramatiques au coucher du soleil.

Je dors plutôt bien jusque vers trois heures du matin. Ai-je rêvé, ou est-ce un bruit de pas très net qui m’a réveillé? Des pas décidés, de quelqu’un qui aurait observé nos tentes un moment avant de s’en aller, sans se soucier du bruit qu’il fait. Je me demande d’abord si c’est ma compagne qui s’est levée, l’appelle. Pas de réponse. Dans un demi-sommeil, je mets une minute à retrouver ma lampe frontale, ouvrir les trois fermetures éclairs du sac et de la tente, une autre minute à enfiler des souliers, sors devant la ferme. Rien, pour autant que le montre le faisceau lumineux de la lampe sur les champs non fauchés qui ondoient. Peut-être ai-je vraiment rêvé. Mais en même temps, les deux bouteilles et le foyer que nous trouvé en arrivant montrent que d’autres sont passés par là avant nous.

Reste à se recoucher et à retrouver le sommeil, en essayant de ne pas trop penser au film "Blair Witch Project". J’y arrive finalement, et nous nous réveillons sans avoir été égorgés, découpés en morceaux ni même chatouillés sous les pieds.

La dernière étape commence par une bonne montée en direction du pâturage du Jiboui et du col de Seysse. Dans un brouillard voltigeant qui joue avec la visibilité, nous rencontrons un couple de Hollandais qui ressemble à s’y méprendre à un couple de Hollandais. Baguette de pain jaillissant de sac, barbe fleurie jaillissant du menton, monsieur paraît aussi décidé que ses fiers ancêtres qui ont conquis l’Indonésie, indique d’un bras ferme la direction à suivre, qui apparaît au bout de cent mètres se situer au total opposé du bon chemin. C’est dans de telles circonstances qu’on aime bien avoir sa boussole, qu’on regarde la carte plutôt deux fois qu’une et qu’on scrute la nappe blanchâtre pour y déceler un piquet, un cairn, une marque quelconque.

GR2Sur l’arête menant du col de Seysse à la Pouyat, nous sommes juste à la limite du brouillard. Celui-ci disparaît totalement après le col, et nous entamons une descente longue mais assez tranquille sur le col de Grimone, puis de là sur Lus-la-Croix-Haute. Arrivés en bas, nous nous renseignons sur les trains qui remontent vers Grenoble. Il n’y a pas de train circulant sur cette voie actuellement en réparation nous informe un aimable guichetier, mais il y a des bus pour lesquels il ne vend malheureusement pas de billets. Peut-être peut-il nous informer sur les correspondances à Grenoble? Sans doute, répond l’employé serviable, qui se met à faire des téléphones, son ordinateur n’étant apparemment pas programmé pour traiter une affaire aussi complexe. Après deux appels - "non Roger, ce n’est pas pour moi, j’ai deux clients ici…" - il nous tend sur un bout de papier quelques horaires griffonnés à la main qui s’avèreront parfaitement inutiles. En fait, il existe des correspondances beaucoup plus rapides de Grenoble vers Genève, découvrirons-nous, mais son pote Roger ne devait pas être au courant.

Ce moment de poésie ferroviaire nous ayant donné soif, nous apercevons tout près de là le camping de la Condamine à l’entrée de Lus-la-Croix-Haute. Pourquoi chercher plus loin? Le gérant est accueillant, le jazz qui bourdonne sur la terrasse montre qu’il a de bons goûts musicaux, le diabolo menthe est servi frais et les douches sont avenantes.

Ce sera notre terminus. Comme nous sommes maintenant rôdés après une semaine de six à huit heures de marche quotidienne, nous grimpons le lendemain jusqu’au col de Jajène, ce qui représente la moitié de l’ultime tronçon officiel du GR 93 avant qu’il quittte le Vercors. Au col, cadeau final, un aigle royal vient prendre les ascendants juste au-dessus de nos têtes. Au camping, les places encore vides hier se remplissent les unes après les autres. Les vacanciers arrivent, il est temps de filer.

GR1

Les trois précédents épisodes de cette randonnée sont consultables ici, ici et ici.

GR 93 (3): Font d’Urle - Archianne

GR2En route pour le troisième épisode du GR 93 (traversée Est-Ouest du Vercors sur 100 km environ), qui condense en fait deux étapes. Après avoir planté nos tentes à Font d’Urle et bu un thé bien chaud le matin, nous voici certes poisseux de sueur refroidie mais gaillards pour continuer notre chemin. Celui de ce matin monte en pente douce dans une belle combe que marque à droite une esplanade recouverte de cairns de toutes tailles (photo ci-dessus).

GR11Nous avons décidé d’éviter le détour par Vassieux-en-Vercors et son mémorial de la Résistance pour rejoindre le fond de la vallée par une route forestière. Il flotte une bonne odeur de foins coupés, les rares maisons campagnardes semblent n’avoir pas changé depuis les années 50. Puis nous remontons par la Combe-de-Nève pour déboucher sur le pâturage de Chironne à 1400 mètres d’altitude. Sur la droite pâturent des centaines de moutons, dont une partie se serre à l’ombre des arbres. Il fait effectivement assez chaud, je me rends compte que mon litre d’eau ne suffit pas pour toute la journée. A défaut de boire celle des fontaines - on ne sait jamais avec toutes ces bêtes alentours - j’y plonge le visage pour le rafraîchir.

De Chironne, le chemin redescend un peu, puis voilà les lacets de la route qui monte de Die (la fameuse clairette) au col du Rousset. Nous la rejoignons mais, contrairement aux voitures, ne passons par par le tunnel sommital. Les marcheurs ont droit au "col naturel", situé 150 mètres plus haut après une montée bien raide. Au total, le dénivelé de ce GR doit bien faire les 5000 mètres. Du col naturel, que faire? Redescendre bien sûr, mais heureusement, le gîte que nous avons trouvé (Le Carnotzet, 04 75 48 24 08) se trouve juste à la sortie du tunnel et non à la station encore éloignée de près d’une demie-heure. Une chambre pour les deux, avec matelas et douche chaude à l’étage: le luxe. Nous en profitons pour faire la lessive, mangeons comme des chefs et dormons comme des loirs.

GR1L’étape du lendemain, qui mène du col de Rousset à Archianne, est la plus longue et la plus belle. Quelques gouttes de pluie nous attendent au réveil, mais elles se transforment vite en un brouillard léger et agile qui, sur ces hauts plateaux, est le compagnon de voyage idéal. Nous montons au But Sapiau, suivons la crête jusqu’au pas des Econdus et, après avoir contourné la Tête du Faisan, entrons dans la réserve naturelle des Hauts-Plateaux du Vercors.

A partir de là, il n’y a pas grand chose à dire. Chaque segment du parcours est un enchantement. Ci-dessus, un jardin de cairns qui joue avec les pins à crochets juste avant d’arriver à la cabane de Pré-Peyret, où nous décidons de ne pas concurrencer les mouches tourbillonnantes.

GR13Plus loin, rencontre avec deux jeunes moutonniers dont l’un semble tout droit sorti d’un épisode de Harry Potter et l’autre avoir servi de doublure (rajeunie) au magicien Gandalf dans le Seigneur des Anneaux. Ils ne maîtrisent pas trop leurs quatre chiens noirs et leurs deux "patous" qui nous reniflent et nous aboient alternativement mais décident finalement que nos mollets méritent de rester intacts. Nous traversons la houle des moutons dans la brume et continuons notre chemin.

GR14Plus loin encore, la nature a littéralement dallé la bien nommée Plaine du Roi de pierres blanches qui, de loin, ressemblent à une étendue de neige. Je m’essaie à la fonction panoramique du Fuji X100S, mon compagnon de voyage, et me rendrai compte plus tard qu’elle dénature trop la qualité des images. Peut-être que je m’en sers mal. Restent les sculptures de racines autour des pierres.

GR15Une autre vue depuis la Plaine du Roi.

GR16Au bout du plateau, l’apothéose: la découverte du cirque d’Archianne. Reste à payer cette splendeur d’une épreuve: 800 mètres de descente dans les éboulis d’abord, puis les chemins humides, raides et traîtres. On n’est pas obligé, comme je l’ai fait, de déraper dès le deuxième lacet et de se fracasser à moitié le genou, mais c’est pénible de toutes façons.

Arrivé en bas, si on n’a pas réservé, reste à se faire accepter au refuge d’Archianne tenu par Kader. Mais ça, c’est une autre histoire, à lire dans le prochain et dernier épisode.

GR 93 (2): Léoncel - Font d’Urle

Un bon berger nous a remis sur le droit chemin - littéralement. Paul, que j’ai photographié ci-dessus avec son chien Samy, nous a vus, guide en mains, nous grattant la tête à un endroit où nous n’étions pas supposés croiser une route départementale. "Le GR vers le refuge du Tubanet? Vous n’y êtes pas du tout, c’est plus haut". Et comme un peu de compagnie ne lui déplaisait pas, il a marché avec nous à travers prés et forêts jusqu’au bon embranchement. C’est ainsi que j’ai su que le retour du loup dans le Vercors ne l’enchante guère. "Il y avait beaucoup de mouflons par ici, et des renards argentés. Aujourd’hui presque plus rien. Les gens qui ont décidé de réintroduire le loup, ils n’ont pas bien réfléchi. Ah non, ils n’ont pas bien réfléchi." Lui en tout cas, il sait compter. Je ne me souviens plus combien de bêtes il lui fallait vendre il y a trente ans pour s’acheter une petite voiture, mais aujourd’hui, ce serait un multiple. Bref, la filière ovine ne se porte pas trop bien, ce qui n’empêche pas Paul d’être fidèle au poste sur le plateau d’Ambel depuis une quarantaine d’années.

Et puisque c’est une erreur de parcours qui nous l’a fait rencontrer, un mot sur la signalisation. Celle des GR est généralement bonne, et le 93 ne fait pas exception. Cela dit, le topoguide et une boussole ne sont pas de trop en certains endroits où le marquage se fait discret. J’ai mis trois jours à découvrir que les poteaux des GR comportaient des plaques sur deux faces, indiquant des destinations différentes, et qu’il vaut mieux regarder les deux pour bien s’assurer où l’on va. L’erreur de parcours se produit d’ailleurs rarement quand on doute, car dans ces cas on vérifie plutôt deux fois qu’une, mais quand on est trop sûr de soi. C’est exactement ce qui nous est arrivé après la halte au refuge d’Ambel. Nous avions d’abord penser y rester pour dormir, profitant ainsi de la source, mais comme l’après-midi était encore long, nous avons repris nos sacs et nous sommes dirigés dare-dare vers un chemin de terre situé à 200 mètres à peu près de la cabane, comme le disait le guide. Sauf que ce n’était pas le bon, ce que nous aurions pu vérifier en regardant la carte, où le trait rouge continuait trout droit, tandis que notre trajectoire effectuait un angle à 45 degrés.

A part le plaisir de rencontrer Paul, cela nous a coûté une heure supplémentaire dans une journée qui s’annonçait déjà longue. Ce contretemps m’a un peu agacé, la rude montée vers le Tubanet encore plus. Quand nous nous sommes retrouvés sur la magnifique arête qui mène au Pas de l’Infernet, j’étais partagé entre la jouissance d’un panorama grandiose et le découragement du chemin à parcourir jusqu’au col. Quoi? Ce n’est pas après ce repli de terrain qu’on y arrive? Le sentier serpentait plus loin, malicieux.

Peu après le col, j’ai jeté un coup d’oeil en contrebas vers Font d’Urle, sa vingtaine de chalets aux volets clos et me suis dit que cela ne présageait rien de bon pour trouver un lit douillet, voire une simple paillasse. Gagné. Le semblant d’hôtel qui, pourtant, hébergeait un autre couple, nous a assurés qu’il était fermé. Le soleil se cachait derrière les sommets, un vent frisquet se levait, nous nous sommes rabattus sur la pelouse d’un centre d’équitation désert. Monter une tente dont on a négligé de lire précédemment le mode d’emploi alors que les jambes disent "stop", il y a de quoi rendre grincheux. Je l’étais. Heureusement, Wendy a sorti le petit réchaud miracle et préparé une soupe de nouilles asiatique qui nous a mis quelque réconfort dans l’estomac et, pour moi, dans la tête.

GR 93 (1): Léoncel

Après huit jours de pause, ce blog reprend du service - en mode estival. Et pour dire tout de suite où il vous emmène, l’image ci-dessus est celle des Petits chanteurs de la cathédrale de Valence photographiés à l’issue de leur concert donné dans l’église de Léoncel, dans le Vercors. Disque à quinze euros ou panier en osier pour la quête.

Ceci est donc un mini-voyage illustré en quelques épisodes pour donner envies et tuyaux à celles et ceux qui envisagent une randonnée dans cette région de France. Il complète mais ne remplace pas l’indispensable "Topoguide Tours et traversées du Vercors". Les grands classiques de ce bouquin très complet sont les GR 9 ou 91 qui traversent le Vercors du Nord au Sud, soit de Grenoble au pied du Mont Ventoux. Comme nous n’avions ni le temps, ni la forme pour une équipée de cette envergure, Wendy et moi avons choisi le GR 93 qui traverse le massif d’Ouest en Est à hauteur de Valence, c’est-à-dire à peu près sur la ligne où on bascule vers les paysages méridionaux. Il faut compter sept jours de bonne marche pour des gens moyennement entraînés comme nous l’étions. Sept jours dans une nature sauvage, ensorcelante parfois.

Mais autant le dire tout de suite: il faut s’équiper. Les gîtes sont rares et, l’été, très vite complets. Le ravitaillement l’est tout autant, y compris pour l’eau sur les hauts plateaux. A moins d’avoir rigoureusement planifié ses arrêts et réservé ferme par téléphone, il est plus prudent - et aussi plus amusant - de viser une autonomie complète pour des périodes de 48 heures. Bref, le sac dans lequel on aura glissé une tente légère, un sac de couchage et un petit matelas, de la nourriture pour trois repas, deux bouteilles d’eau, quelques habits de rechange, une pélerine et quelques autres babioles (dans notre cas, un mini-réchaud à essence et des nouvelles d’Italo Calvino) pèse vite une douzaine de kilos. Les deux premiers jours, on le sent bien sur ses frêles épaules.

Et encore avons-nous été raisonnables. A la première étape, sur laquelle je reviendrai plus loin, nous sommes tombés sur un duo de VRAIS randonneurs que nous appellerons Paul et Robert. Paul est taciturne, réfléchi et porte son sac très haut. Robert décroche de petits rires nerveux, se réfugie derrière la volubilité convenue des timides et porte son sac très bas. Paul marche sans bâtons, Robert ne se sépare jamais des siens - sauf la fois où il a dû finir par en changer, car le ressort des siens faisait "crouiic-crouiiic" à chaque pas, "ce qui effrayait les animaux" dit le taciturne Paul. J’essaie d’imaginer comment je réagirais en marchant quinze jours, huit à dix heures par jour, à côté d’un gars dont les bâtons font "crouiic-crouiiic" à chaque foulée. Je me dis que Paul a dû atteindre un stade élevé de zénitude à force de randonnée.

Les deux compères ont plusieurs points communs. D’abord les quinze kilos que chacun transporte. Tout a été étudié, soupesé, testé pour sa résistance et sa fonctionnalité. J’admire. Ensuite, ils sont l’un et l’autre secs comme des clous, tannés comme le cuir de Cordoue, la soixantaine approchante et tonique. Voilà le genre de citoyens qui vont ruiner l’Etat social français, ces marcheurs en acier trempé qui toucheront leur retraite jusqu’à 110 ans au moins! A peine un petit gorgeon de rouge le soir avant de se glisser dans le sac de couchage en même temps que le soleil, car demain est une autre étape, et elle commence au chant du coq. Pour ça, discrets comme des furets, pas un tintement ou un froissement en se levant, même le mécanisme de la fermeture Eclair semble avoir été préalablement huilé, déjà partis - petit déj’ avalé et vaisselle rangée - quand nous émergeons des plumes. Bonne route donc, Paul et Robert.

Mais j’anticipe. Pour rejoindre le GR 93 depuis la Suisse romande, il faut compter 4-5 heures de train et descendre à la gare TGV de Valence. Là, dans le no man’s land de la grande vitesse, nous faisons la seule concession au transport polluant, nous prenons un taxi jusqu’au départ du sentier au village Peyrus. Par autocar, c’est compliqué et très aléatoire le dimanche. En ce jour du Seigneur et de Son repos, il n’y a d’ailleurs pas à s’attarder à Peyrus et - au fait - aucun endroit visible pour se ravitailler. Non loin du village, un panonceau promet du fromage de ferme bio dans deux kilomètres. C’est sur notre route, nous y allons et mendions en plus une demi-miche de pain à moitié sec. "Ma femme n’est pas revenue de la boulangerie", s’excuse le paysan, déjà bien aimable de nous donner son pain. Ca ira jusqu’à ce soir.

Sur quoi commence l’ascension jusqu’au Pas de Touet, en gros 700 mètres de dénivelé. Même en forêt, ça chauffe assez vite, surtout avec le sac sur le dos. La transpiration m’auréole d’une buée artistique et rend mes lunettes opaques. Ca grimpe sec, sans trop de lacets, droit en haut. Quand on débouche sur le plateau piqueté de fleurs jaunes, avec une première vue panoramique sur la plaine, la récompense n’en est que plus belle. Nous la doublons d’un pique-nique au fromage bio et d’une sieste tandis que non loin, un groupe de jeunes flirte et rit de bon coeur.

La suite est plus calme. Le chemin serpente à travers prés et bois. Le printemps pourri et pluvieux dont tout le monde s’est plaint révèle ici son cadeau tardif: les fleurs qui devaient éclore début juin le font avec quinze bons jours de retard, juste pour notre passage. Et la végétation, d’une manière générale, est absolument somptueuse cette année. C’est un phénomène que j’avais déjà remarqué en Suisse, où les arbres explosent littéralement d’énergie, je vois que ce n’est guère différent ici. Les branches ont pris dix, vingt centimètres de plus que d’habitude et vous chatouillent, élastiques, dans les sous-bois. Le GR continue ainsi tranquillement pendant une bonne heure avant de redescendre sur Léoncel et son abbaye du XIIè siècle construite par les moines cisterciens.

C’est là, dans une annexe où devaient dormir ou travailler les moines, que se trouve le gîte communal (06 83 02 65 45). Il est propre et accueillant, avec matelas et douche fonctionnelle. La première nuit sera donc confortable. On peut même, si on le désire, commander son repas du soir et le petit-déjeuner, préparés par un restaurant non loin de là et amenés par le gardien. C’est ainsi que je goûte à ma première spécialité locale, les "caillettes" qui sont un mélange de viande d’agneau et d’herbes dont le goût évoque un peu les atriaux vaudois.

Et en plus le concert des Petits chanteurs de la cathédrale de Valence, auquel assiste un maigre public. Il n’est pas beaucoup plus dense devant les stands du petit marché dominical qui se tient dans l’allée gravillonnée de l’abbaye. "La météo aura découragé les gens", philosophe une vendeuse contrainte de remballer l’essentiel de sa marchandise.

Eh bien c’est dommage pour les gens, car la météo est radieuse ce soir - elle le restera pratiquement toute la semaine. Et un autre stand vend des fromages délicieux, un troisième encore des abricots et ces cerises, mais alors des abricots et des cerises… Du nectar sucré qui vous coule dans le gosier.

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