Kader ne dit mot, mais ses yeux ronds et accusateurs fixent nos bâtons de marche. OK, pas de pointes métalliques sur le carrelage du refuge. Je sens que c’est mal parti, essaie d’expliquer que j’ai voulu réserver par téléphone ce matin pour le jour suivant et que, n’ayant personne au bout du fil, j’ai laissé un message, et puisque voilà, finalement nous arrivons avec un jour d’avance et, euh, euh, y aurait-il de la place quand même en cette fin de journée?
Le regard se fait plus sombre encore. "De toutes façons, vous ne m’avez pas parlé au téléphone?" Ben, c’est-à-dire que non, mais… "Si vous ne m’avez pas parlé, il n’y a pas de réservation, et nous sommes complets. Et il n’y a pas de place pour camper dans le coin." En fait, le refuge d’Archianne est loin d’être complet, mais Kader, c’est Kader, et il faut qu’il fasse le bougon d’abord. Finalement, pour loger ça ira, et même pour manger, revient-il nous dire dix minutes plus tard, il y aurait une possibilité. Mais nous avons notre ravitaillement, une cuisine à disposition. Petite soupe, fromage sur pain grillé à la poêle, une bouteille de bière pour arroser tout cela, Toblerone pour le dessert: que demande le peuple?
Le lendemain, Kader se déride un peu. Il a été syndicaliste et semble avoir des idées assez arrêtées sur l’humanité, qu’il est allé notamment tester sur les quais de Saint-Tropez, "pour bien connaître ce dont tu parles". Il n’en a pas ramené des conclusions optimistes. "Tu essaies de te battre pour les gens, mais les plus faibles n’osent pas se battre pas, c’est comme ça. J’ai demandé une fois en réunion: selon vous, quel devrait être le salaire minimum? Ils ne savaient pas quoi répondre, ou citaient le SMIC. Je leur ai dit: le salaire de base, c’est 9000 euros. Parfaitement. Tout le reste, c’est le gras du cochon." Je ne lui ai pas demandé comment il partageait la viande.
Pour l’étape suivante, c’est un peu l’inconnue. Les vivres deviennent minces, nous avons repéré un restraurant au village des Nonnières, mais il n’y a rien pour dormir en chemin à part un refuge situé à une heure de marche du GR et de toutes façons complet, et ce serait une trop longue étape que d’aller jusqu’à Lus-la-Croix-Haute, terminus de notre randonnée. Mettons-nous en route quand même avec 400 mètres de montée pour redescendre aussitôt sur Benevise et les Nonnières, telles sont les joies du Vercors. Dans le second village, nous nous offrons apéritif et repas à deux étages. Nous avons repéré plus loin sur le parcours une "ferme du Désert" avec une source et demandons à la tenancière si elle pense que nous pouvons y passer la nuit. Elle nous regarde avec des yeux interloqués: "Ah ça oui, pour sûr il n’y a personne là-bas".
Nous comprenons pourquoi en y arrivant trois heures plus tard. La ferme en question est en ruine, la moitié du toit effondré, des pans de tôle verte s’étant envolés 200 mètres plus loin. Pour y pénétrer, il faut d’abord se frayer un chemin dans un champ d’orties. Mais il y a bien un petit ruisseau à proximité, et pour nous, c’est l’essentiel. Arrivé dans le bâtiment, devant un entrelacs de poutres, je vois tout au fond un bout de terrain plat, abrité sous un pan du toit encore intact et apparemment mieux protégé du vent que le reste. Ce sera notre campement pour la nuit, et les nuages qui roulent par-dessus les crêtes nous gratifient de lumières dramatiques au coucher du soleil.
Je dors plutôt bien jusque vers trois heures du matin. Ai-je rêvé, ou est-ce un bruit de pas très net qui m’a réveillé? Des pas décidés, de quelqu’un qui aurait observé nos tentes un moment avant de s’en aller, sans se soucier du bruit qu’il fait. Je me demande d’abord si c’est ma compagne qui s’est levée, l’appelle. Pas de réponse. Dans un demi-sommeil, je mets une minute à retrouver ma lampe frontale, ouvrir les trois fermetures éclairs du sac et de la tente, une autre minute à enfiler des souliers, sors devant la ferme. Rien, pour autant que le montre le faisceau lumineux de la lampe sur les champs non fauchés qui ondoient. Peut-être ai-je vraiment rêvé. Mais en même temps, les deux bouteilles et le foyer que nous trouvé en arrivant montrent que d’autres sont passés par là avant nous.
Reste à se recoucher et à retrouver le sommeil, en essayant de ne pas trop penser au film "Blair Witch Project". J’y arrive finalement, et nous nous réveillons sans avoir été égorgés, découpés en morceaux ni même chatouillés sous les pieds.
La dernière étape commence par une bonne montée en direction du pâturage du Jiboui et du col de Seysse. Dans un brouillard voltigeant qui joue avec la visibilité, nous rencontrons un couple de Hollandais qui ressemble à s’y méprendre à un couple de Hollandais. Baguette de pain jaillissant de sac, barbe fleurie jaillissant du menton, monsieur paraît aussi décidé que ses fiers ancêtres qui ont conquis l’Indonésie, indique d’un bras ferme la direction à suivre, qui apparaît au bout de cent mètres se situer au total opposé du bon chemin. C’est dans de telles circonstances qu’on aime bien avoir sa boussole, qu’on regarde la carte plutôt deux fois qu’une et qu’on scrute la nappe blanchâtre pour y déceler un piquet, un cairn, une marque quelconque.
Sur l’arête menant du col de Seysse à la Pouyat, nous sommes juste à la limite du brouillard. Celui-ci disparaît totalement après le col, et nous entamons une descente longue mais assez tranquille sur le col de Grimone, puis de là sur Lus-la-Croix-Haute. Arrivés en bas, nous nous renseignons sur les trains qui remontent vers Grenoble. Il n’y a pas de train circulant sur cette voie actuellement en réparation nous informe un aimable guichetier, mais il y a des bus pour lesquels il ne vend malheureusement pas de billets. Peut-être peut-il nous informer sur les correspondances à Grenoble? Sans doute, répond l’employé serviable, qui se met à faire des téléphones, son ordinateur n’étant apparemment pas programmé pour traiter une affaire aussi complexe. Après deux appels - "non Roger, ce n’est pas pour moi, j’ai deux clients ici…" - il nous tend sur un bout de papier quelques horaires griffonnés à la main qui s’avèreront parfaitement inutiles. En fait, il existe des correspondances beaucoup plus rapides de Grenoble vers Genève, découvrirons-nous, mais son pote Roger ne devait pas être au courant.
Ce moment de poésie ferroviaire nous ayant donné soif, nous apercevons tout près de là le camping de la Condamine à l’entrée de Lus-la-Croix-Haute. Pourquoi chercher plus loin? Le gérant est accueillant, le jazz qui bourdonne sur la terrasse montre qu’il a de bons goûts musicaux, le diabolo menthe est servi frais et les douches sont avenantes.
Ce sera notre terminus. Comme nous sommes maintenant rôdés après une semaine de six à huit heures de marche quotidienne, nous grimpons le lendemain jusqu’au col de Jajène, ce qui représente la moitié de l’ultime tronçon officiel du GR 93 avant qu’il quittte le Vercors. Au col, cadeau final, un aigle royal vient prendre les ascendants juste au-dessus de nos têtes. Au camping, les places encore vides hier se remplissent les unes après les autres. Les vacanciers arrivent, il est temps de filer.
Les trois précédents épisodes de cette randonnée sont consultables ici, ici et ici.







