C’était la treizième étape, la plus courte avec sa soixantaine de kilomètres et, pour être franc, pas la plus intéressante. Le but était surtout d’achever la traversée de la France d’Est en Ouest depuis Besançon, en suivant - pour l’essentiel - l’itinéraire de l’Eurovélo 6 (ou Loire à vélo depuis Nevers).
Au départ de Nantes, les pistes cyclables provisoires longent une interminable zone industrielle qui se prolonge pratiquement jusqu’à Couéron. Là, heureuse surprise, un petit bar nommé Le Paradis permet d’attendre en sirotant un café le bac (gratuit) qui traverse la Loire, dépourvu de pont à cet endroit.
Le tronçon qui suit, le long d’un canal et bien protégé, est le plus agréable de la journée. Il se mue ensuite en une longue ligne droite sur une petite route rugueuse où, à défaut de humer les premiers effluves salés de l’océan, la proximité de ce dernier se signale par un vent contraire dont les rafales obligent à appuyer constamment sur les pédales.
Cela étant, j’aurai eu de la chance pendant cette randonnée: une averse, deux ou trois coups de bruine et, dans l’ensemble, un vent de face plutôt modéré. Ce n’est pas toujours le cas. Les cyclos que je croise sont emmitouflés dans des anoraks de toutes les couleurs, je me rends compte que j’ai été un peu optimiste en laissant le mien dans le sac et en affrontant ce tronçon en chemisette.
Un sandwich dans une boulangerie de Paimboeuf, pour accumuler quelques calories, et les derniers tours de roue m’amènent à St-Brévin-les-Pins. Le nom suggère une accorte station balnéaire, ce que la ville essaie sans doute d’être à la belle saison. En ce 18 mai, le ciel est plombé, un crachin se manifeste par intermittence et, va savoir pourquoi, la première chose que je remarque en arrivant au centre de St-Brévin sont trois entrepreneurs de pompes funèbres. Cela fait beaucoup pour une communauté de 13 000 habitants… Un des secrets les mieux gardés de France serait-il que les cyclistes épuisés par leur périple viennent expirer, tels des baleines, sur la plage à marée basse?
Je rigole, bien sûr. Et à propos de plage, m’y voici. A ma droite, dans la brume, les chantiers navals de Saint-Nazaire où se dessine la silhouette d’un paquebot en construction, et le grand pont arqué qui y mène. Plus loin à droite, des raffineries. Et devant moi, légèrement sur la gauche, euh, enfin oui, il devrait être là. Mais pour l’instant, l’océan Atlantique joue à cache-cache dans la grisaille.
Bref, ce n’est pas franchement le coucher de soleil final, façon Lucky Luke, qui inciterait à la rêverie, assis sur un parapet. Tout est fermé, office du tourisme compris, à part quelques bars. C’est au Goutte-à-goutte que je retrouve Wendy, arrivée pile-poil avant moi en voiture, et nous décidons de prendre illico le chemin du retour.
Nous voici déjà sur le ruban de bitume, avalant les kilomètres dans l’autre sens. Bientôt, les noms des châteaux de la Loire côtoyés il y a quelques jours défilent en accéléré sur les panneaux routiers. Après treize jours hors du temps, je me fais l’effet d’être un de ces mètres métalliques à ressort qui se rembobinent dans leur logement avec un claquement sec.
Belle expérience au final, hautement recommandable. Je ne sais plus combien de cours d’eau j’ai tutoyés - Doubs, Saône, Loire, Louet, Maine, Epte si chère à Julien Gracq, Vienne,Cher, Canal du Centre, etc. Tandis que le bourdonnement des pneus résonne sur l’autoroute, un autre son reste dans mes oreilles: le chant des oiseaux. Je crois que si je retiens quelque chose de ces longues heures à pédaler dans la nature, c’est d’abord cela, cet extraordinaire accompagnement musical. Finalement, toutes ces histoires de paradis perdu, de chute de l’Homme, de rêve d’Icare, etc. reviennent au même: nous autres, pauvres rampants, envions depuis toujours les cousins ailés qui piaillent et rigolent au-dessus de nos têtes. A vélo, justement, c’est un peu différent, comme si on glissait à travers les mouvements successifs d’une symphonie.
Mais assez poétisé. Côté pratique, il faut compter une centaine d’euros par jour (une soixantaine pour le logement en deux étoiles ou chambre d’hôtes), le petit déj’ en sus qui fournit aussi les victuailles pour le pique-nique de midi, vingt euros pour un bon repas du soir, et quelques extras (visites, boissons). Ce ne sont pas des vacances particulièrement bon marché, à moins de choisir la formule campeur indépendant - mais alors, ce sont plusieurs kilos ajoutés au paquetage, et personnellement, je préfère voyager léger.
J’ai été frappé par le nombre et la bonne humeur des personnes croisées sur cet itinéraire. Et par le nombre de nouveaux itinéraires qui se créent chaque année. Il y a là un potentiel énorme dont une petite partie seulement a été réalisée.
Pour terminer, voici la carte approximative de l’itinéraire suivi. Il correspond en gros à celui de l’Eurovélo 6, à part un « raccourci » entre Briare et Blois pour couper l’étape d’Orléans. En tout, cela représente un peu plus de 1000 km, avec des étapes oscillant entre 60 et 120 km par jour. Dernier conseil pour ceux que cela intéresse: ne pas surestimer ses moyens et ses moyennes: avec les inévitables pauses pour se repérer, photographier, grignoter ou simplement souffler, et en tenant compte du poids transporter, qui se fait vite sentir dans les (rares) côtes, une moyenne horaire de 18-20km est déjà honorable.















