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Qu’il reste!

Sepp-blatter-006Je ne veux pas que Joseph Blatter démissionne.

Je le veux plongé dans la merde, jusqu’à étouffement.

Depuis des années, je suis convaincu que le président de la FIFA représente un risque réputationnel pour la Suisse, et que celle-ci devait discrètement le pousser dehors. Elle a choisi de ne rien faire, attendant que les Etats-Unis l’obligent à envoyer, au petit matin, ses pandores dans un palace zurichois.

L’affaire du secret bancaire se répète, Dame Hélvétie sous-traite à la justice américaine les sales affaires où elle n’ose mettre les doigts, puis fait semblant de se réveiller au dernier moment.

Qui est dupe? Mercredi matin à l’Hôtel Baur au Lac, des reporters du New York Times (le même quotidien qu’avait tuyauté l’IRS en matière d’évasion fiscale) attendaient les flics helvétiques. Alertés par qui? Probablement par le FBI qui voulait s’assurer que les Suisses feraient bien le boulot qu’on leur demandait. Il est d’ailleurs piquant d’apprendre que l’informateur qui a permis aux enquêteurs américains de coincer les pontes de la FIFA est Chuck Blazer, une sorte de Bérurier de luxe travaillant pour ladite FIFA et attrapé lui-même, comme c’est amusant, pour évasion fiscale. Comme quoi tout se rejoint. En échange d’un traitement clément, le bon gros Chuck a fait tout ce qu’on lui demandait pour piéger ses ex-copains. Et la police suisse a répondu « Présent! ».

Non seulement la Confédération n’avait rien fait avant cela, mais le ministre des sports Ueli Maurer, grand défenseur de la souveraineté devant l’Eternel, lâchait mercredi encore, jour des arrestations à la FIFA, cette phrase culte: « contrairement à la culture, le sport n’est pas élitiste ». Ce jeudi soir, il va trinquer, solidaire avec les pourris qui se sont mis des millions dans les poches sur le dos du sport « non-élitiste ». Santé Ueli, mes amitiés à Sepp!

La responsabilité de Blatter dans le scandale frappant l’organisation qu’il préside saute aux yeux de tous ceux qui l’ont suivie. Pour mémoire, pareil tremblement de terre avait secoué le CIO en 1999 - votes achetés par des villes candidates sous forme d’argent, de cadeaux ou d’invitations à des voyages luxueux. Les montants en jeu représentaient des cacahuètes en comparaison de ceux articulés aujourd’hui à propos de la FIFA, l’affaire avait néanmoins fait vaciller le CIO et son président. Après une première réaction d’hébétude et de dénégation, le CIO avait pris les choses en mains. S’excuser. Enquêter. Punir. Réfléchir. Se réformer. Avec le temps, il y a regagné une crédibilité. Le contraire de ce qu’a fait la FIFA jusqu’ici.

J’assistais au congrès houleux qui s’était tenu à Lausanne en 1999 au beau milieu de cette tempête. Qu’il s’agisse de corruption ou de dopage, deux fédérations du CIO s’étaient distinguées par leur opposition têtue à toute réforme: celle du cyclisme incarnée par Hein Verbruggen, et celle du football représentée, déjà, par Sepp Blatter. Deux fédérations considéraient, au lendemain d’une sévère déculottée infligée par une brochette de ministres européens, que les problèmes sportifs devaient se règlera exclusivement entre sportifs, la politique et la justice n’ayant rien à dire: l’UCI et la FIFA.

Tout a déjà été dit sur ce personnage. Plus il patauge dans le cloaque, plus il s’y épanouit. Rappelons juste qu’il a réussi à faire censurer en Suisse - en 1999, année du scandale CIO - un livre de David Yallop qui racontait, un des premiers, les dérives de la FIFA. A l’époque, j’avais lu cet ouvrage dont une quinzaine d’affirmations avaient dû être supprimées sur les injonctions d’un juge. Même en les enlevant, il en restait suffisamment d’autres, accablantes pour le boss de la FIFA. Mais Blablatter est le roi de l’esquive, du verbe creux et du cliché, de la non-réponse, de la larme à l’oeil facile et des manoeuvres byzantines. Il a aussi fait censurer la publication du rapport d’enquête Garcia sur les zones d’ombres de la FIFA. Quand il s’est rendu compte que l’organisation ne parviendrait plus à cacher longtemps la merde au chat, il a lui-même déposé plainte au nom de la FIFA « contre inconnu » - la bonne blague - pour poser en victime quand les affaires éclateraient au grand jour. La justice suisse n’a, à ce stade, pas jugé utile de l’interroger.

Eh bien que Blatter reste. Démissionner à ce stade serait trop facile. Laisser la ventouse à d’autres pour déboucher les chiottes débordant de merde? Mais qu’il la prenne lui-même! qu’il plonge les deux mains dans la cuvette s’il le faut. Que les langues des sous-fifres se délient, que chacun vide son sac, qu’on en sache encore plus sur les coulisses du vote et que Sepp Blatter vienne dix fois, vingt fois devant les caméras nous dire « je ne savais pas », « je n’y suis pour rien ».

C’est de ce spectacle dégoûtant dont, au fond. nous ne nous lassons pas. Les pontes de la FIFA savent qu’ils sont universellement détestés, méprisés, et cela pas depuis hier, mais depuis des années. Ils le savent et ils s’en foutent, car l’odeur de l’argent est plus forte que celle de la merde. Ou plutôt, les millions sont le plus puissant des déodorants. On se dit entre soi que c’est la faute aux médias, aux envieux, et on partage un dernier whisky au bar du Baur au Lac. Santé Sepp, bonne élection!

Oui, le spectacle de cette inhumanité fascine. Restez, monsieur Blatter, d’ailleurs Vladimir Poutine le demande, c’est une référence. Que votre visage navré tourne en boucle. Que nous voyions, le plus longtemps possible - au ralenti comme pour les buts de légende - jusqu’où on peut descendre.

Actualisation le 29 mai: Selon la NZZ, le voeu de Sepp Blatter exprimé dans une récente interview serait que l’on dise de lui un jour: « son héritage vaut mieux que sa réputation ». J’imagine qu’il entend par là: avoir fait de la FIFA la puissance financière qu’elle est aujourd’hui, avoir donné la première Coupe du Monde à l’Afrique, avoir augmenté les fonds pour les pays en développement.

Je ne sais pas s’il sera exaucé, d’autres que nous feront ce bilan, plus complexe à dresser que ne le suggère le président de la FIFA. Oui, l’Afrique du Sud a organisé la « fête mondiale » du foot en 2010, mais que deviennent les méga-stades construits à cette occasion, cet argent aurait-il pu être mieux investi? Quand aux fonds alloués aux pays en développement, que représentent-ils par rapport aux dépenses de l’organisation pour ses dirigeants, ses palais administratifs?

Je vois surtout dans les propos « intimistes » de Sepp Blatter, où il se compare aussi à une chèvre des montagnes têtue et résistante, l’expression d’un narcissisme doublé d’une confondante naïveté: croire qu’à ce niveau, dans sa position, ses pseudos-confessions de Haut-Valaisan-resté-au-fond-si-simple font encore recette.