Comment le socialisme cubain creuse sa tombe

« Vous accepteriez de travailler en Suisse pour 500 francs par mois? », m’a demandé un Cubain.

Le plus grand danger menaçant le régime castriste, ou ce qu’il en reste d’aparatchiks cacochymes et de comités de quartiers, n’est pas l’impérialisme américain - bien que la seule présence du géant yankee suffise à maintenir tous les Cubains, même critiques, en état d’alerte - mais l’apartheid économique et monétaire introduite par le gouvernement lui-même.

A Cuba, il existe donc deux monnaies: le peso « national » et le peso si mal nommé « convertible », qui n’est accepté nulle part ailleurs qu’à Cuba. Le second (aussi abrégé CUC, prononcé « kouk ») est en principe destiné aux touristes et vaut environ 25 fois plus que le premier. Il a remplacé le dollar depuis que le billet vert a été déclaré monnaie non grata dans l’île suite à un des nombreux différends avec les Etats-Unis.

Dans la théorie prolétarienne, ce racket touristique se justifie par le fait que les visiteurs étrangers, très riches par rapport aux Cubains, peuvent payer des prix vingt-cinq fois supérieurs. La discrimination est ostensible et assumée dans les lieux culturels: l’entrée à un concert coûte 5 pesos « nationaux » aux Cubains et 5 pesos « convertibles » (donc 25 pesos cubains) aux touristes. L’affaire se complique quand vous mangez avec des amis cubains dans un restaurant. Soit vous les invitez, et on vous facturera le tout en CUC, au prix fort; soit chacun paie sa part, et le repas sera précédé d’une messe basse avec le tenancier pour négocier le prix facturé, dans chaque monnaie, aux uns et aux autres.

C’est gênant, mais beaucoup moins grave que ce qui arrive aux Cubains depuis quelques années. La paroi CUC - monnaie nationale n’a évidemment aucune chance de rester étanche, d’autant plus que l’Etat facture à la population un nombre croissant de produits en CUC. Cette sournoise contamination de l’économie nationale par la devise prétendûment convertible a un effet inflationniste dévastateur. L’autre conséquence, pour le moins paradoxale au pays de l’égalité forcée, est de creuser un écart vertigineux entre ceux qui résistent à l’ inflation parce qu’ils peuvent se procurer des CUC auprès des étrangers, et les faibles qui n’ont que leurs misérable revenu en pesos nationaux (salaire mensuel moyen: 250 à 400 pesos).

Le système cubain, horriblement complexe, défie l’entendement. L’Etat pourvoit, théoriquement, aux besoins de base. Curieusement, beaucoup de Cubains sont propriétaires de leur logement, pour l’équivalent de quelques dizaines de francs suisses, et l’entretiennent comme ils peuvent. Jusqu’ici, ils ne pouvaient que l’échanger contre un autre, pas en acheter un supplémentaire par exemple; il paraît que c’est en train de changer, mais comme pour beaucoup de choses, le diable se cache dans les détails de lois qui font encore défaut ou changent du jour au lendemain. L’accès à l’éducation et aux soins est gratuit (il se paie d’une autre façon, j’y reviendrai), on peut considérer cela comme un succès du régime par rapport à ce qui existait avant.

Pour la nourriture, les Cubains connaissent l’institution du « libreta », le carnet de ravitaillement qui permet de recevoir, moyennant 5 pesos nationaux symboliques, dix oeufs, une demi-livre de viande, sept livres de riz, 600 grammes de haricots, 1 litre d’huile, etc., par personne et par mois. Ces chiffres m’ont été transmis par un voyageur français qui s’était lui-même renseigné, je les donne sous toute réserve. Ce que je sais en revanche de manière sûre de plusieurs Cubains qui me l’ont confirmé, c’est que ces vivres de base - généralement de mauvaise qualité, pour lesquelles on fait la queue devant de sinistres boutiques officielles - ne suffisent largement pas pour tenir le mois.

Que faire alors? Acheter le reste au marché, à un vendeur de rue, en pesos nationaux (rappelons que le budget mensuel total est de 250-400 pesos, alors que le moindre lot de légumes coûte plusieurs pesos). Les choses se gâtent dès que le Cubain veut acheter un produit « de luxe »: de plus en plus, il est obligé de le payer en pesos convertibles. Or le « luxe » inclut, par exemple, une simple bouteille de shampoing (2 CUC), une paire de tennis pour un écolier (10 CUC), et une foule d’autre choses. A Santa Clara, j’ai noté quelques prix dans deux supermarchés qui - j’insiste sur ce point - n’étaient pas réservés aux touristes:

Bouteille d’eau de 1,5 l.: 0,7 CUC

40 couches-culotte (fabriquées au Mexique): 9,5 CUC

1 short femmes: 10,35 CUC

1 paire de souliers hommes: 20,5 CUC

1 kg de riz (mexicain): 1,95 CUC

100 gr. de crackers Nestlé: 1,95 CUC

2,5 kg de lessive: 5,85 CUC

1 vélo enfants (made in China, garanti 7 jours…): 97 CUC

1 TV à écran plat 50 cm (made in China): 860 CUC

Tout cela pour des salaires mensuels de 10 à 20 CUC. Comment les Cubains y arrivent-ils? Beaucoup n’y arrivent pas. Si les gens ne souffrent plus tout-à-fait autant que pendant la terrible « période spéciale » de rationnement qui a suivi l’effondrement de l’URSS, plus d’un ne mange pas à sa faim, la mendicité est omniprésente. Ceux qui y arrivent, comme je l’ai dit plus haut, ont accès aux fameux pesos convertibles. Un chauffeur louant ses services et sa voiture à la journée peut espérer gagner 50 à 80 CUC. Déduction faite de l’essence (qui coûte 1,4 CUC le litre), il lui reste largement plus à la fin de la journée qu’à un ingénieur, un architecte ou un médecin qui a travaillé pendant un mois. La même chose vaut pour le tenancier de « casa particular ».

Le tourisme est l’activité économique No 1 de l’île, l’autre apport important de devises provenant des familles émigrées. Le reste est, pour l’essentiel, une gigantesque faillite amortie par un système complexe de survie basé sur la débrouille. « Même la santé et l’éducation ne sont pas aussi gratuits que le prétend le gouvernement, affirme un Cubain bien informé des transactions officielles. L’Etat prend une marge de 200 à 300% sur les produits qu’il importe. En plus, il y a des gaspillages énormes. Une usine fabriquant des CD éducatifs pour l’exportation produit à perte depuis que Castro l’a inaugurée. Une autre, pour laquelle une machine-outil informatisée de 400 000 euros a été importée, ne tourne plus parce que la matière première ne suit pas. »

Un système aussi mal foutu aurait dû s’effondrer en même temps que les régimes d’Europe de l’Est. Il est toujours debout, c’est peut-être pour cela que les Cubains deviennent si prudents quand on les interroge sur l’avenir. On les sent désabusés aussi. Il y a longtemps qu’ils ne lisent plus les slogans triomphalistes régulièrement rafraîchis sur les murs (un des seuls entretiens réguliers dont le régime soit capable). Comme ailleurs, les jeunes sont plus individualistes que leurs aînés, ils pensent à la façon dont eux ou leur famille pourra s’en sortir. Le reste…

Ce bilan est sans doute sévère. Pour le nuancer, il faudrait aussi parler de la « révolution énergétique », qui a pratiquement mis fin aux coupures de courant - les fameux « apagones » qui empoisonnaient la vie des Cubains. Pour les ampoules à économie d’énergie, Cuba a dix ans d’avance sur la Suisse. Les routes ne sont pas si mal fichues que cela. Mais le CUC est comme un coin de métal trempé au feu qui s’insère dans les rouages rouillés d’une mécanique obsolète.

Maria, garde-barrière de l’improbable

Normalement, mon chemin n’aurait pas dû croiser celui de Maria. La garde-barrière de 54 ans, dont 34 au service de l’Etat, travaille près de Santa Cruz del Norte, dans une région ignorée par les touristes, et d’une manière générale par les activités qui rapportent de l’argent. Ce ne fut pas toujours le cas: au début du 20è siècle, la province vivait un boom sucrier, et le baron américain du chocolat Milton Hershey y fit construire non seulement une grande raffinerie, nationalisée et rebaptisée Central Camilo Cienfuegos en 1959, mais aussi un chemin de fer pour acheminer la marchandise au port de la Havane et qui reste, à ce jour, la seule ligne électrifiée de Cuba.

On m’avait vivement déconseillé de monter dans ce tortillard d’époque qui prend une journée pour parcourir la distance que l’on avale en une heure et demie de voiture, mais je suis têtu. De mon périple sur le cacao, j’avais gardé un souvenir de lecture à propos du train Hershey, et je voulais voir l’usine Camilo Cienfuegos désaffectée depuis 2002 - un des vestiges d’une industrie dont la production s’est effondrée des trois quarts depuis les années 70.

C’est ainsi qu’en roulant, nous sommes arrivés à ce passage à niveau, le seul de tous ceux que j’ai traversés à Cuba qui soit muni de barrières (hors d’usage), le seul aussi qui soit flanqué d’une cabane en béton et de sa garde-barrière, qui semblait attendre quelque chose avec ses deux drapeaux vert et rouge délavés et, signe de modernité, une sorte de walkie-talkie. Nous nous sommes arrêtés, j’ai échangé quelque mots avec Maria avant de faire quelques photos. Quand elle m’a annoncé qu’un train allait passer dans dix minutes, j’ai cru à une de ces promesses cubaines, en me disant qu’après tout, dix minutes d’attente, même vaine, étaient peu de chose.

Ernesto, le chauffeur, s’est mêlé à la conversation et m’a appelé à l’intérieur de la cabane: « Venez voir ce qu’est le socialisme! » Il n’y avait qu’une chaise et une prise électrique dans le cube de béton nu surchauffé par le soleil, pas d’eau ni de toilette. C’est là que Maria passe 12 heures par jour, pour un salaire mensuel de 250 pesos cubains - dix francs suisses.

J’observais ces trois mètres carrés de pénombre quand elle m’a appelé à son tour: contre toute attente, le train était à l’heure, roulant ses 30 à l’heure. Agitant ses drapeaux, Maria l’a fait encore ralentir pour que j’aie le temps de prendre mes photos. Je lui ai laissé dix pesos convertibles, avec un sentiment de gêne à double sens: c’était à la fois peu de chose (une dizaine de francs suisses) et l’équivalent de son salaire mensuel. Je trouvais que cette femme dont une fille de vingt et quelques années venait d’être licenciée de son travail de réceptionniste d’hôtel, dans une de ces nombreuses restructurations que mène le gouvernement cubain, méritait d’avoir un peu de chance une fois dans sa vie. Elle n’a pu retenir ses larmes; je ne savais pas si c’était de surprise reconnaissante, ou de sentir soudain l’accablante pauvreté de sa condition face à l’étranger de passage.

« Une bonne action n’est jamais perdue », a philosophé Ernesto tandis que nous regagnions la voiture. Cet ingénieur informaticien qui importait pour l’Etat des machines de haute technologie et a voyagé plusieurs fois en Europe a lui aussi été victime des restructurations quand le gouvernement a décidé de réduire le nombre de sociétés (plus de 170!) qui s’occupaient d’import-export, mais il s’en est mieux sorti que Maria, car comme chauffeur, il est un des privilégiés qui a accès aux pesos convertibles des étrangers.

Nous n’avons pas beaucoup parlé sur le chemin du retour. Mais je me suis souvenu pourquoi, pendant toutes ces décennies, le désir de visiter Cuba ne s’était pas imposé à moi: je ne voyais pas la raison de célébrer un régime qui, au nom du peuple, réduit sa population à une telle misère.

Casa particular

Rafael Requejo est architecte. Comme beaucoup de Cubains, il n’exerce pas le métier qu’il a appris - enfin, pas de la façon qu’il imaginait au départ. Ce n’est pas étonnant lorsque l’on observe le paysage construit: entre les palais bourgeois aux plafonds vertigineux qui tombent en ruines et les HLM modulaires, version bon marché de ce qui se faisait en Allemagne de l’Est dans les années 70, il reste peu de place pour des esprits créatifs et entrepreneuriaux.

Alors, comme beaucoup de Cubains, Rafael gère une « casa particular », c’est-à-dire qu’il loue deux chambres de sa maison de Camagüey aux visiteurs de passage. Sa demeure étant un ancien couvent à l’architecture coloniale, restauré avec un goût exquis, y faire escale est un délice pour les yeux, les papilles gustatives et les muscles qui se détendent sur le rocking chair du patio aux cinquante plantes différentes. Tout cela pour à peine plus de vingt francs la nuit et la chambre double, petit-déjeûner non compris.

Comment Rafael a-t-il fait pour conserver sa splendide maison familiale après la révolution? Apparemment, elle était convoitée par les autorités, surtout quand il a commencé à lui redonner une nouvelle jeunesse. Il a fallu discuter ferme, probablement graisser quelques pattes. Mais il l’a gardée.

Rafael ne transige pas sur les détails. Il aurait pu rénover les salles de bains avec les catelles blanches que l’on trouve sur le marché; il a attendu des mois et s’est déplacé en bus jusqu’à Pinar del Rio (1000 km aller et retour) pour aller prendre livraison de celles qu’il voulait. A Cuba, sortir du standard de mauvaise qualité est un exploit qui consomme une énergie considérable. Pour l’instant, Rafael a cette force. Il montre un pan de mur attaqué par l’humidité: « il faut sans cesse avoir l’oeil, sinon tout se délite ».

A Santa Clara, Denis est aussi architecte, il a aussi rénové une maison familiale, avec simplicité et goût. Chaque matin, cinq fruits frais (mangue, ananas, goyave, papaye, banane) nous attendent sur l’assiette servie dans le patio aux colonnes bleu pâle, plus tout le reste… Denis est plus âgé que Rafael. « J’ai 54 ans, et cela fait 30 ans que j’attends que les choses changent dans ce pays. Je ne sais pas si cela se produira encore pendant ma vie active. » Son regard est dubitatif. « Ils disent que nous devons tous être égaux… », poursuit-il avec un geste significatif de l’index. Mais comment y croire quand on voit les dirigeants se déplacer dans de belles voitures à plaques spéciales, collectionner les résidences, tandis que les esprits entreprenants se voient interdire d’entreprendre, ou alors se se font racketter par l’Etat.

Le tenancier d’une « casa particular » paie 200 pesos convertibles d’impôt (près de 200 francs suisses) par chambre et par mois, soit quasiment la recettes des dix premières nuitées. S’y ajoute un dix pour cent sur les revenus à la fin de l’année. Comment fait-il pour s’en sortir? Il propose des repas, la lessive, des services annexes comme un guide, une voiture, etc. - le tout en principe illégal, non taxé et toléré par les autorités. Pour le touriste étranger, c’est le rêve: dès qu’il entre dans le réseau des « casas particulares », il n’a qu’à s’en remettre aux Cubains; il se trouvera toujours quelqu’un pour répondre à ses désirs, quels qu’ils soient. L’économie informelle est de loin la plus importante et la plus performante. Pour le propriétaire de la maison, c’est l’occasion en or d’avoir accès aux fameux pesos convertibles, les CUC (prononcer « kouk »), qui seront l’objet du prochain message.

Cela crée des tensions avec ceux qui n’ont pas cette possibilité. « Il y a beaucoup de jalousie, dit Yoan, qui possède avec son épouse Yarelis une des meilleures « casas particulares » de Vinales. Les gens croient qu’on gagne notre argent sans rien faire, et les fournisseurs nous facturent leurs services plus cher qu’aux autres. » Lui aussi pratique plusieurs métiers: barman, économiste, agriculteur, taximan. Il promène les touristes dans la Plymouth 51 qu’il bichonne, « une passion », dit-il. Pendant que nous rentrons de Cayo Jutias en traversant un paysage de pins phosphorescents au soleil couchant, l’autoradio emplit l’habitacle d’une version revigorante de « Maria Christina ».

Inutile de dire que pour une visite individuelle ou en couple de Cuba, les « casas particulares » sont une formule infiniment préférable aux hôtels. Non que ces derniers soient déplaisants. La Havane en compte plusieurs de la belle époque, bien refaits, exhibant leur galerie de photos-souvenirs avec Hemingway ou le mafieux Meyer Lanski qui louait un étage entier d’où il organisait ses activités de casinos - sans parler de la chambre 501 au Séville, celle mentionnée par Graham Greene dans « Notre homme à La Havane ».

En province aussi, il existe des hôtels de bonne qualité. Mais ceux dans lesquels nous avons pénétré, généralement pour monter sur le toit-terrasse et prendre un « mojito » en profitant de la vue au crépuscule, semblaient souvent déserts ou presque. Et pour cause: les prix (70 à 120 dollars la double, en moyenne) sont très supérieurs aux quelque 25 dollars que coûtera la « casa particular ». En plus, celle dernière est l’occasion de partager un moment de vie familiale et, pour autant que l’on parle espagnol, d’apprendre une foule de choses sur l’île. Les gens que nous avons rencontré étaient attentionnés, intéressants. Et certains endroits, comme ce ponton privé à l’extrêmité de Punta Gorda à Cienfuegos, sont simplement magiques.

Apprentissage de la douceur

J’allais claquer la portière de voiture pour être sûr qu’elle serait bien fermée, le chauffeur a retenu mon geste. La pièce de métal tordue, bosselée, sans poignée, maintes fois repeinte, s’est refermée dans un souffle, le pêne s’enclenchant pile poil dans la cavité prévue.

A Cuba, tout se répare, se récupère, se lime, ponce, brase, ajuste et s’adapte; le métal s’y réincarne en permanence. L’île a, paraît-il, été bien notée par Greenpeace dans une étude internationale sur la durabilité, on comprend pourquoi. Ce n’est pas un choix, mais une question de survie. Les touristes, moi compris, ramènent des images de Buick, Pontiac et autres Oldsmobile des années 50, souvent munies de moteurs Mitsubishi et parées de couleurs pastel semblables aux pâtisseries locales. C’est faire injustice aux Moskovitch des années 80 auxquelles un moteur Lada donne un second souffle de vie. Même dans le commerce de la nostalgie, le communisme perd la bataille face au capitalisme.

L’une de ces vénérables voitures de fabrication soviétique nous a pourtant emmenés au sommet de El Nicho, près de Cienfuegos. Hosachi, notre guide-chauffeur s’arrêtait tous les dix kilomètres pour verser de l’eau sur le radiateur. Au retour, il s’est arrêté dans une petite ville pour négocier avec un vieil homme maigre et moustachu la rénovation du volant dont le revêtement paraît en lambeaux: 80 pesos, soit 2 francs 50 suisses. Le lendemain, il est venu s’excuser de ne pouvoir nous conduire à l’endroit qui avait été discuté la veille: la direction avait lâché juste après notre retour. J’ai repensé à la succession de virages que nous avions enchaînés en descendant de El Nicho.

Les Cubains savent ce qui plaît aux étrangers. C’est donc une Américaine vert pomme qui nous attendait à la sortie de l’aéroport José Marti de La Havane. Au démarrage, le levier de vitesses a gémi à fendre l’âme, son bouton (une tête de mort, qui n’était pas d’origine), est resté dans la main droite d’Ernesto, le chauffeur.  »Juste un petit réglage », a-t-il souri d’un air rassurant. En attendant, il ne roulait qu’en troisième, ralentissant avant les feux rouges pour anticiper le changement de phase, faisant cogner les pistons en réaccélérant. « On passe juste chez mon frère pour arranger ça, l’affaire de cinq minutes », a-t-il ajouté. Effectivement, le frangin s’est glissé sous le moteur avec une clef à mollette et a règlé l’affaire en quelques minutes, ce qui nous a permis de découvrir sous un auvent une Ford T de 1929 en voie de restauration tandis que dans la rue, un gamin s’amusait avec une moto pétaradante de marque et d’âge indéfinissables.

Bienvenue à Cuba. Comme chaque fois qu’il débarque dans un pays pauvre et tropical, le visiteur du pays nordique se prépare au stress que représente la pression combinée de la chaleur humide et surtout de la foule vociférante cherchant à capter son attention et ses devises par cent trucs différents. Or malgré ses 2,4 millions d’habitants, La Havane dégage d’emblée une impression différente, moins encombrée, plus décontractée. La raison est sans doute que même antédiluviens, les véhicules privés y restent un luxe rare et les transports publics farouchement dissuasifs, d’où le nombre élevé de « bici-taxis » qui, au centre-ville, assurent encore une part importante des déplacements. Nous roulons depuis une petite demie-heure depuis l’aéroport, sans que le trafic se densifie vraiment alors que nous sommes à l’heure de pointe du soir, et nous voici déjà sur la parallèle du Malecòn, le boulevard baigné par les vagues.

Nous sonnons à la « casa particular » de Julio et Elsa Roque, rue Consulado. Comme annoncé dans le Lonely Planet, une clef descend en se dandinant au bout d’une ficelle. La formule des « casas particulares » sera l’objet du prochain message.

Réponse à Michael

Tu as tout-à-fait raison, les points d’accès internet ne manquent pas dans les hôtels cubains ou les centres Etecsa (à 6 francs l’heure, quand même). La vérité, c’est que je n’avais pas envie de m’y précipiter. Voyager à Cuba, c’est faire un saut en arrière dans le temps, parfois de plusieurs décennies, parfois davantage. Alors, pendant un mois, nous n’avons pas touché à un ordinateur, pas envoyé d’autres messages téléphoniques que ceux nécessaires pour dire à la famille que tout allait bien, pas regardé la télévision (sauf une fois, pour voir à quoi ressemble la voix officielle du régime), pas lu de journaux sauf un ou deux exemplaires de « Granma », qui de toutes façons n’informent sur rien.

Bref, un mois complètement débranché du monde, des polémiques sur DSK ou du conflit libyien. Le plus étonnant - pour un journaliste - c’est à quel point on s’y fait vite. Il y a tellement de choses à voir et à comprendre sur place qu’après un ou deux jours déjà, c’est comme si le reste de l’actualité n’avait jamais existé.

Comme en témoigne ce message, les vacances sont terminées. A partir de demain, donc, notes cubaines. Et, pour te mettre en appétit, ce coucher de soleil photographié à Punta Gorda, ville de Cienfuegos, à quelques mètres d’un groupe de jeunes Cubains qui prenaient l’apéritif en costume de bain, dans la mer, en se passant la bouteille de rhum.

 

Préparatifs cubains (4)

Ma ché préparatifs? Le sac est prêt, et DJ Pepe nous a raconté son pays d’origine depuis le balcon surplombant les voies CFF. Départ demain matin, sans ordinateur mais avec deux appareils photos

Ce blog va donc se mettre en sommeil jusque vers mi-juin (sauf accès occasionnel à un internet café). Au retour, promis, carnet de route et portfolio. Hasta luego!

Sauvons le Doubs!

Je partage la colère des pêcheurs et de Pro Natura à propos du Doubs. Cela fait des années que cette rivière souffre de pollutions diverses et les éclusées excessives des barrages sur son cours. Cela fait des années que les autorités minimisent le problème en affirmant que sa santé n’est pas si mauvaise. L’autre jour, la TV romande révélait qu’un énorme dépôt de munitions de la première guerre mondiale sur lequel s’écoule de l’eau qui va ensuite dans le Doubs est probablement source de produits toxiques, selon une étude scientifique… dont le préfet français niait froidement avoir connaissance devant la caméra. Quand le journaliste a essayé d’insister, le préfet a coupé court à l’interview. Ce qui n’empêche pas les notables de vouloir vendre le « parc naturel du Doubs » aux touristes.

Il y a des coups de pied au cul qui se perdent. En attendant de pouvoir faire plus, je ressors ci-dessus une image du Doubs prise il y a trois ans au petit matin, pour rappeler que la région peut être bien belle si on en prend soin.

DSK, ce satyre

Dominique Strauss-Kahn arrêté juste avant de prendre l’avion pour une réunion du FMI et interrogé par la police de New York sur l’assaut sexuel qu’il aurait fait subir à une employée du Sofitel dans cette ville. Les faits se sont produits samedi après-midi, selon le New York Times. Ce qui est curieux, c’est qu’ils correspondent à une rumeur qui circulait depuis des mois, selon laquelle Strauss-Kahn ne serait jamais président de la république à cause d’une affaire sexuelle qui allait lui sauter à la figure… (voir notamment les accusations de Tristane Banon sur ce lien). Autre coïncidence, ils surviennent juste après la révélation des luxueux appartements possédés par DSK et de son goût pour les belles voitures.

Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy et madame « protègent leur bonheur », nous apprend la presse people parisienne.

Actualisation le lundi 16: c’est un article de Sylvain Besson dans mon propre journal, Le Temps, qui était le plus précis concernant les frasques sexuelles de SKK, et cela en octobre 2008 déjà. Sylvain était alors correspondant à Paris. Quant aux théories du complot selon lesquelles tout aurait été orchestré par les proches de Sarkozy, elles me laissent un peu sceptique. En fait, tout est bizarre dans cette affaire, le comportement de DSK s’il a bien fait ce qu’on lui reproche - un homme se sachant surveillé de près commet-il pareille bêtise, à moins de ne plus se contrôler? - ou celui des prétendus comploteurs, qui courraient des risques énormes. A propos de théorie du complot, la plus hardie est celle d’un lecteur français affirmant que tout a été organisé… par les Etats-Unis, craignant qu’après le déficit grec, le FMI ne s’occupe sérieusement du leur…

Le plus gros combat d’Obama…

… n’est pas de maintenir la suprématie mondiale de l’armée et du dollar américains (déclinante dans un cas comme dans l’autre), ni même peut-être d’empêcher que la dette publique envoie le pays par le fond. La lutte suprême, c’est le combat contre l’obésité. C’est-à-dire contre la malbouffe, la déchéance d’un peuple. Ce combat-là est surtout mené par sa femme Michelle. Le site de Rue 89 publie ce jour un atlas des « déserts alimentaires » américains, qui indique les endroits où il est impossible de trouver dans un rayon de deux kilomètres, sans moyen personnel de transport, autre chose que des chips, confiseries, sodas, conserves et autres saloperies. Hélène Crié-Wiesner, qui écrit l’article, habite à Raleigh (Caroline du Nord). L’épicerie la plus proche est à 3,5 km de chez elle. Pas de souci pour elle, elle a une voiture. Mais à deux rues de là, la carte indique un de ces « déserts alimentaires »: 3 708 personnes y vivent, dont 1 203 enfants de moins de 17 ans et 235 personnes âgées. Un foyer sur deux n’a pas de véhicule, et les réseau de transports publics est minimal. Pour ceux que cela intéresse, on trouve l’atlas ici.

Préparatifs cubains (2)

De bons souliers de marche, pour la ville et la campagne. Des chemises légères. Une lampe de poche pour les coupures d’électricité. Une ficelle pour étendre la lessive. Du cash en suffisance (dollars exclus), à répartir sans susciter les tentations. Un linge de bain. Des bouquins. Le Lonely Planet.

Dilemme: prendre le Nikon avec ses deux optiques fixes 35 et 85 mm, ou juste le petit Lumix LX5 passe-partout? J’hésite. Je me connais: dès que je serai sur place, je serai excité comme un pou par toutes les scènes de rue à photographier, l’architecture art-déco, etc.

T’emballe pas, mec. Comme cadeau d’anniversaire, j’ai reçu un livre de photographies si vivant et divers sur Cuba qu’il me fout d’avance des complexes par rapport à tout ce que je pourrai ramener. Ne pas tomber dans le piège des citations de citations - le Cubain souriant au volant de sa vieille Chevrolet sur fond de façades décrépites et bariolées…

J’ai aussi reçu la « Trilogie sale de la Havane » de Pedro Juan Gutiérrez, qui parle justement du regard des touristes et de son immeuble de huit étages sur le Malecon, qui prend des allures magiques au coucher du soleil, en tout cas dans les revues de voyage qui lui tombent parfois sous les yeux, alors que vécu de l’intérieur, le même immeuble prend des allures de trou à rats menaçant ruine où deux cents paumés se partagent des chiottes bouchées.

Une des photos les plus originales que j’ai trouvées (sur Habana Guide) est celle de compteurs électriques au sous-sol d’une maison. Qu’il n’y ait pas plus de coupures de courant est un vrai miracle. Santeria, disent les Cubains.

Ce qu’il y a de bien quand on prépare un voyage sur cette île, c’est qu’un certain nombre de soucis de l’homme moderne sont vite résolus. L’accès internet, par exemple. Il est rare, lent et très cher: c’est ainsi que les régimes autoritaires freinent la progression des idées vénéneuses. Plutôt que de me stresser à trouver des accès et à craindre que les sautes de courant ne fassent fondre le processeur de mon portable, je crois que je vais le laisser à la maison - ce qui entraînera la suspension momentanée de ce blog. J’ai déjà acheté mon petit calepin de notes noir à élastique.

Pour le téléphone, c’est à peu près pareil. Oublions le mobile et les données 3G, retour à l’époque des cabines téléphoniques. Pour réserver d’une casa particular à l’autre, ce sera amplement suffisant.

Un chapeau de paille pour se protéger du soleil?

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