Ceci est (encore) un journal

1558535_10152162857389070_122868729_n (1)Quand un quotidien en vient à titrer en page une "Nous sommes un journal", c’est que quelque chose ne va pas bien du tout. "Libération" péclote depuis des années, ses actionnaires proposent d’en faire un "réseau social, créateur de contenus, monétisable sur une large palette de supports multimédias (print, vidéo, TV, digital, forums, événements, radio, etc.). Une sorte de "café de Flore du XXIè siècle". Jouer sur la marque, vendre de l’ambiance, du pschiit, des produits dérivés, c’est à la mode. Les journalistes se sont mis en grève. Libé n’en est pas à sa première crise, peut-être survivra-t-il à celle-là aussi, mais une telle absence de boussole inquiète - au-delà de ce titre.

En Suisse romande, l’heure de vérité approche pour le quotidien Le Temps, mis en vente par ses deux actionnaires principaux Tamedia et Ringier. Voici ce qu’écrit à ce sujet Gabriel Sigrist de Largeur.com. Il avait été le co-animateur du site web anonyme "Innocent" qui avait suivi de l’intérieur la création du Temps en 1997-8. Un travail de pionnier sur le Net à l’époque, même s’il frisait le code du point de vue de la loyauté à l’employeur. Gabriel Sigrist reste aujourd’hui assez bien informé de ce qui se passe, à travers la page Facebook "Quel repreneur pour Le Temps?". Voici ses plus récentes hypothèses:

"C’est depuis peu le nom de Michel Reybier qui circule comme repreneur du Temps. Longtemps surnommé "le Roi du Saucisson" (il a été patron des marques Cochonou et Justin Bridou), ce richissime français a diversifié ses activités dans l’hôtellerie en achetant, à Genève où il s’est installé, l’hôtel La Réserve. Il possède par ailleurs le Cos d’Estournel, un Saint-Estèphe mythique (deuxième Grand cru au classement de 1855). Sa fortune est estimée à 600 millions de CHF. Son intérêt financier pour la presse, qui serait une nouveauté, lui vient peut-être d’Antoine Hubert (propriétaire de l’Agefi), dont il est proche."

Avant d’avoir été un journal romand, Le Temps fut, de 1861 à 1942, un quotidien français proche des milieux d’affaires, et même le titre le plus important avant de se compromettre avec l’occupant nazi. Le Monde lui succéda à la … Libération. Il semblerait que certains industriels ou financiers hexagonaux, par coquetterie ou souci de se préserver une utile porte d’entrée en Suisse, auraient la nostalgie du Temps et envie d’investir dans son rejeton actuel.

P.S.: C’est quoi, au fond un journal? C’est une place de village, un endroit où les gens se rencontrent et se reconnaissent, échangent. Un journal parle d’abord de ce qui arrive dans un périmètre identifiable, proche. Il est par essence LOCAL. Cela ne l’empêche pas d’ouvrir les yeux de ses lecteurs sur des horizons plus lointains, mais sans cette complicité de base il meurt à moyen ou long terme. C’est ce qui arrive à la majorité des journaux aujourd’hui. Ils sont devenus des porte-parole - du pouvoir ou de minorités - ils ne se demandent plus ce qui intéresse le lecteur, sauf ces titres passe-partout et souvent éphémères qui surfent sur les modes consuméristes, ils sont devenus une addition d’intérêts de journalistes.

Le besoin de partager des informations et des émotions de proximité n’est pas moindre qu’avant, au contraire. Voici trois exemples… locaux.

- Une page Facebook "T’es de Nyon si…" a surgi il y a quelques jours sur Facebook. Elle compte déjà plus de 3600 membres (pour une ville de 18 000 habitants).

- Cette page s’inspire - peut-être sans le savoir - de la page FB et du site MyMontreux (21 800 mentions "j’aime", population 24 500 habitants), animés entre autres par Roger Bornand, ancien publicitaire du lieu.

- Le Journal de Sainte-Croix créé en 1988 par Jean-Claude Piguet. Ce dernier exemple est particulièrement intéressant. Il existait déjà un journal dans cette localité, mais celui-ci a été absorbé et supprimé par le Journal d’Yverdon, ville industrielle historiquement concurrente de Sainte-Croix, au nom de la sacro-sainte rentabilité et de la non moins sacro-sainte théorie du regroupement des forces. Il se trouve que Jean-Claude Piguet ne croit pas trop à ce qui est sacro-saint. C’était l’époque des premier MacIntosh, il en a acheté un et a relancé le Journal de Sainte-Croix, lui qui était d’abord enseignant, conseiller communal socialiste, et journaliste pigiste amateur. Cela fait 25 ans que l’aventure dure, et elle a même fait un petit non loin de là avec la Feuille d’Avis d’Orbe que co-réalise Denis-Olivier Maillefer. Accessoirement, les deux hommes dirigent les éditions Mon Village.

Pendant que ces expériences fleurissent, le Journal d’Yverdon a été repris par 24 Heures, qui a aussi avalé l’Est Vaudois à Montreux et d’autres titres. Ces absorptions répétées n’ont pas empêché le tirage de 24 Heures de dégringoler de 100 000 à 70 000 exemplaires. L’éditeur de 24 Heures a été lui-même été avalé par le groupe zurichois Tamedia.

D’un côté, des financiers qui étalent leurs tableaux Excel, parlent "valeur de la marque", "monétisation" et pensent toujours que "big is beautiful". De l’autre des gens mus par l’envie et récompensés par la proximité. A plus grande échelle, Peter Wanner et son groupe AZ Medien en Suisse allemande est un bon exemple. On parie sur l’avenir des médias?

Scénarios pour Le Temps

Petit rappel. En 1998, la fusion du Journal de Genève (créé 171 ans plus tôt) et du Nouveau Quotidien créait une vive discussion publique en Suisse romande et en particulier au bout du lac. Protestations contre la main-mise d’Edipresse, réactions politiques, création d’une association de contestataires, pamphlet, recours, etc. Les deux titres totalisaient alors un tirage de 70 000 exemplaires.

Quinze ans plus tard, la mise en vente du Temps, fruit de cette fusion, suscite jusqu’ici peu de réactions hors des milieux journalistiques. Le tirage de ce quotidien à vocation romande, voire nationale, est de 39 700 exemplaires. Il est inférieur à celui du Nouvelliste valaisan (40 100 exemplaires) et bientôt rejoint par La Liberté fribourgeoise. Edipresse n’existe plus en tant qu’éditeur romand, ayant vendu ses activités au groupe alémanique Tamedia.

Tels sont les faits. Quant au communiqué de mise en vente diffusé mardi par Tamedia et Ringier, les deux actionnaires à part égale du Temps, il est bizarre. Publieriez-vous une petite annonce du genre: "Pour cause fin de mois difficiles, couple en instance de séparation à l’amiable vend service à thé de Limoges, garanti d’origine. Prix à discuter, pas sérieux s’abstenir. Faute d’acheteur, un des partenaires reprendra les tasses et les soucoupes"?

Telle est à peu près la formulation du texte publié. On voudrait dévaloriser la marchandise qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et c’est probablement une partie du calcul. Je partage l’avis du commentateur de la Radio Suisse Romande Fabrice Gaudiano selon lequel le scénario le plus probable est qu’un des deux actionnaires actuels reprenne la part de l’autre. Ce sera plus plutôt Tamedia que Ringier. Il y a quelques mois, des tractations avaient déjà eu lieu entre les deux groupes: Ringier aurait pris dans sa besace Le Matin semaine dont il aurait fait un "Blick" romand tandis que Tamedia aurait repris Le Temps. Les discussions n’ont pas abouti, ce qui ne veut pas dire que rien ne bouge.

Si Tamedia qui possède déjà beaucoup de titres en Suisse romande emporte la mise, la Commission de la concurrence devra s’en mêler (c’est déjà elle qui, en 1998, avait imposé la structure actionnariale compliquée du Temps pour brider Edipresse). Le deuxième but du communiqué publié mardi est de lui prouver que, faute de repreneur "crédible", il faut bien que quelqu’un (Tamedia) se dévoue. Lui dire non reviendrait à endosser la responsabilité de mettre en péril la survie du "quotidien de référence" romand.

Un actionnaire unique est-il une bonne nouvelle pour Le Temps, comme l’écrit le rédacteur en chef de Bilan Stéphane Benoît-Godet? Peut-être. Si c’est Tamedia, l’éditeur alémanique ne s’en tiendra sans doute pas là face à l’érosion de la presse écrite. Ses réflexions pourraient l’amener à imaginer un seul organe de presse à vocation romande, paraissant sept jours sur sept. Il regrouperait Le Temps, Le Matin semaine et Le Matin Dimanche dans un tout nouveau titre qui se positionnerait de façon moins élitaire que Le Temps et moins boulevard que Le Matin. Les petits faits divers, l’info-minute et les "people" deviendraient l’apanage de "20 Minutes", l’offre serait ainsi clarifiée. Ce scénario comporte deux obstacles importants: il faut convaincre le public de ce nouveau média "classe moyenne", et les rédactions.

Qui sont les repreneurs extérieurs potentiels? Le coactionnaire de L’Agefi Antoine Hubert s’est empressé de dire qu’il était intéressé à racheter Le Temps et qu’il l’a déjà signalé aux actionnaires actuels. C’est la meilleure façon d’avouer qu’il a peu de chances. Si Ringier et Tamedia l’avaient jugé crédible, il se seraient épargné la démarche légèrement humiliante du communiqué officiel et auraient discuté directement avec lui. Si l’offre d’Antoine Hubert se confirme, la curiosité se portera logiquement sur l’origine et la suffisance de ses fonds. On n’investit pas dans un journal généraliste comme dans des cliniques privées.

L’autre repreneur extérieur le plus cité est la NZZ, qui ne s’est pas exprimée officiellement. Le public visé est à peu près le même que celui du Temps, il existe déjà un accord publicitaire entre les deux titres. Justement, là est peut-être le problème: la NZZ exploite déjà les synergies les plus évidentes avec Le Temps. Aller au-delà, sur le plan rédactionnel, est beaucoup plus compliqué. L’expérience constante montre que la barrière des langues et des cultures rédactionnelles différentes constituent un défi majeur pour les projets alémaniques/romands.

On peut faire à ce sujet une autre observation. Les milieux économiques (financiers en particulier) qui lisent la NZZ et ont longtemps soutenu le Journal de Genève ont-ils encore besoin d’avoir "leur" organe de presse? En laissant filer le Journal de Genève en 1998, ils ont déjà répondu. Les banquiers les plus futés se doutaient déjà à ce moment-là comment se jouerait à terme la perte de substance du secret bancaire. Un organe d’influence aussi coûteux qu’un journal devenait ainsi moins rentable. Les nouveaux acteurs de la finance (négoce, banques internationales) n’ont plus le même ancrage local. La crise financière de 2008 a ajouté à cela une méfiance générale du public envers les produits financiers complexes qui sont une source de revenu des banques et de publicité pour la NZZ et Le Temps. Enfin, la rente des annonces obligatoires pour les fonds de placement ne durera pas éternellement. Toutes ces raisons font qu’un projet de quotidien national axé sur l’économie devra affronter des recettes en contraction, même si cela ne le rend pas impossible.

Outre les scénarios évoqués ci-dessus, on ne peut exclure l’intérêt d’un ou de mécènes, ou d’un groupe de presse étranger. La question qui se pose dans ce cas n’est pas le prix de vente, mais la capacité de l’investisseur à assumer les risques de l’entreprise à long terme, et ses compétences professionnelles.

Pour compléter le tableau, il ne faut pas oublier les autres acteurs romands de la presse écrite, qui ne vont pas rester bras croisés. Je citais au début les tirages de La Liberté et du Nouvelliste. Les journaux régionaux ont déjà accompli un effort important de rapprochement et n’ont pas dit leur dernier mot. Les chiffres de tirage des dernières années confirment une conviction que j’ai toujours eue: à l’âge d’internet, la bonne information régionale et nationale, la proximité des gens sont les atouts principaux, les seuls peut-être qui peuvent assurer l’avenir de la presse écrite.

Et puis il y a internet, bien sûr, dont notre collègue hyperactif Pascal Décaillet ne cesse de nous répéter sur sa page Facebook qu’il est la seule planche de salut, média réactif et interactif par excellence face aux journalistes encroûtés. J’aime bien Pascal Décaillet, mais je trouve qu’il nous prouve par ses obsessions un peu répétitives et lapidaires les limites de son modèle. Ayant créé il y a vingt ans un des tous premiers sites internet romands à L’Hebdo, je suis totalement convaincu des possibilités énormes de cet outil (note aux initiés: vous souvenez-vous du fantastique écho qu’a connu le site Innocent lors de la fusion du JdG et du NQ?), mais j’ai vu trop d’argent gaspillé dans ce domaine, entendu trop de certitudes assénées par des gens qui disparaissaient de la circulation peu après pour croire au Père Noël.

Un journal écrit est une place de village organisée, parfois un peu morte, j’en conviens. Internet est une place de village vivante mais totalement désorganisée, où il se raconte souvent n’importe quoi. Je n’ai pas encore rencontré de projet fusionnant les deux qui soit économiquement rentable. Ca viendra sans doute, mais l’homme avance moins vite que la technique.

(Précision: employé par Le Matin Dimanche, j’écris ces réflexions à titre personnel, sans en avoir discuté avec mes supérieurs hiérarchiques et, cela va sans dire, sans être téléguidé par quiconque).

Equateur, havre de la liberté de presse… pour les étrangers

Après Julian Assange, Edward Snowden? L’Equateur s’offre une page publicitaire gratuite et planétaire en proposant d’accueillir deux citoyens remuants qui ont révélé au grand jours des secrets d’Etat que l’administration américaine aurait préféré garder pour elle. Bien joué de la part du président équatorien Rafael Correa.

Mais - outre le fait que la décision concernant Snowden ne sera pas rendue avant deux mois, comme vient de le préciser le ministre des affaires étrangères Ricardo Patino - l’autopromotion du pays comme terre d’asile recueillant les courageux reporters pourrait se retourner contre le régime de Rafael Correa. Car elle attire les regards sur la liberté de presse en Equateur même, et celle-ci n’est pas reluisante.

Pas plus tard que ce mois, l’Assemblée nationale a adopté la loi organique de communication qui règle le fonctionnement des médias en Equateur. Ce texte controversé et longtemps discuté contient des éléments inquiétants. Ainsi, relève Reporters sans frontières, son article 23 stipule que “toutes les personnes ont droit à ce que l’information d’intérêt public reçue à travers les médias soit vérifiée, contrastée, contextualisée et opportune”. Qui décidera qu’une information concernant les personnes au pouvoir sera "contextualisée et opportune", et selon quels critères? Ce n’est pas clair. En principe, ce ne sera pas le rôle du Conseil de régulation et de développement de la communication, mais celui-ci pourra imposer des excuses publiques, ou, en cas de récidive, des pénalités financières, à tout média qui n’accéderait pas au droit de rectification (art. 24) ou de réplique (art. 25) exigé par un tiers. Les observateurs craignent qu’une interprétation large de ces dispositions permette au pouvoir de clouer le bec aux journalistes critiques sous prétexte qu’ils ont "diffamé" une personnalité politique, même si l’art. 18 de la nouvelle loi interdit la censure a priori et si deux autres articles garantissent la protection des sources et le droit au secret professionnel.

Les craintes sont fondées sur le comportement récent du pouvoir. L’an dernier, il a fait fermer une vingtaine de chaînes radio, souvent liées à des mouvements d’opposition. Le rédacteur en chef du quotidien El Universo, Gustavo Cortez, a été violemment attaqué par le président Correa lors de ses discours hebdomadaires du samedi, diffusés par la plupart des médias audiovisuels publics. L’éditorialiste Emilio Palacio du même quotidien a été condamné à une amende astronomique. Jean-Paul Marthoz, sur son blog du Soir, énumère la longue liste des pressions et inquiétudes relayées par les organisations de défense des journalistes. Si l’indice de liberté de la presse a nettement progressé en Equateur depuis dix ans, il se situe encore à 28 sur une échelle de 100.

Pour critiquer l’Oncle Sam, Rafael Correa se montre accommodant. Dès qu’il s’agit de lui-même, il mord vite.

Vaud et Genève veulent-ils dicter à Tamedia la façon de gérer ses affaires?

Un communiqué étrange vient d’être publié par le groupe Tamedia, les cantons de Vaud et Genève (avec en-tête "Métropole lémanique") au sujet des mesures d’économies envisagées par le premier dans ses rédactions - dont près de 18 millions de francs en Suisse romande.

On y lit qu’au cours d’une seconde séance de discussion entre des représentants des Conseils d’Etat et la direction de Tamedia, les gouvernements "ont manifesté leur vive inquiétude après l’annonce d’un important programme d’adaptations structurelles au sein du groupe". C’est leur droit le plus strict. Ils ont aussi "attiré l’attention de Tamedia" sur l’importance qu’ils prêtent "à une presse régionale de qualité, plurielle et offrant une diversité de titres et de contenus ainsi qu’aux responsabilités civiques et sociales de l’éditeur". Là encore, c’est leur droit, encore que la notion de "responsabilité civique et sociale" me paraisse un concept vague, ouvert à toutes sortes d’interprétations divergentes.

C’est le dernier paragraphe qui laisse songeur. On y lit que les Conseils d’Etat "ont noté, au sujet de la rentabilité, qu’à terme il convient pour le groupe Tamedia, contrairement à ce qui est ressorti de la communication du 26 mars, de compenser par une approche coordonnée sur les recettes et les charges, l’érosion des revenus, de manière à assurer la pérennité des titres et de privilégier l’emploi".

Derrière cette formule alambiquée et peu claire - qu’est-ce qu’une approche "coordonnée" sur les recettes et les charges? En quoi compense-t-elle l’érosion des revenus? - se cache une intention assez sidérante: des autorités politiques prétendent dicter à une entreprise privée sa façon de gérer ses affaires. Vont-elles déléguer un observateur aux séances du conseil d’administration de Tamedia? Vont-elles exiger un rapport annuel sur la façon dont le groupe de presse redistribue ses pertes et profits entre les titres? Et puisque l’adage veut que "qui paie commande", l’inverse devrait s’appliquer ici: les cantons de Vaud et de Genève sont-ils prêts à subventionner Tamedia pour garantir la diversité de la presse qui leur tient à coeur?

Que la direction du groupe ait agi à la hussarde avec une absence totale de sensibilité est une chose. Cela ne justifie pas pour autant un interventionnisme économique qui n’est peut-être que réthorique ici (et du coup malhonnête) ou alors sérieux, et en rupture avec la tradition libérale de ce pays. Ohé M. Philippe Leuba, où êtes-vous?

Il est vrai que le canton de Vaud, en particulier, a mené quelques coups d’éclats ces dernières années. On pense notamment à Novartis à Nyon, aux Imprimeries réunies et à Bobst. Dans chacun de ces cas, des fermetures d’usines ou des plans sociaux importants étaient clairement sur la table, il y avait aussi la volonté de préserver le tissu industriel. Tandis que là, on s’aventure en terrain inconnu et vaseux au nom de concepts qui le sont tout autant, au risque de créer des illusions au sein du personnel et de la population (pour autant que celle-ci se préoccupe de l’avenir de la presse).

L’intervention du pouvoir politique dans les affaires de la presse a toujours éveillé ma méfiance, celle-ci n’est pas différente. Je ne peux que répéter ce que j’écrivais dans un autre billet en décembre dernier:

"Les mêmes politiciens et administrations qui se lamentent de la baisse de qualité de la presse ont presque complètement retiré les annonces officielles des journaux, créé leurs propres organes d’information, multiplié les sites internet, engagé des wagonnées d’attachés de presse pour se faire passer la brosse à reluire. Je le dis ici haut et fort: les politiciens et administrations sont au premier rang des fossoyeurs de la presse. Ils veulent préserver un espace médiatique de débat démocratique? Alors qu’ils commencent par licencier un tiers de leurs états-majors de comm’, par supprimer les trois quarts des conférences de presse convoquées pour que résonne le moindre de leurs pets. Ah, mais alors que vont devenir les journalistes si on ne leur donne plus leur foin quotidien? Ben ils vont devoir faire preuve de plus d’imagination pour trouver des sujets, se creuser la cervelle, enquêter. Les journaux vont peut-être devenir plus intéressants."

Note à l’intention de Pierre-Marcel Favre: Si tu relis ce billet, tu verras qu’il n’est pas "un peu anti-manif". En critiquant l’intervention des gouvernements, qui feraient mieux de payer des annonces officielles dans les journaux plutôt que d’agiter des promesses qu’ils savent ne pas pouvoir tenir (Charles Beer me l’a confirmé), je ne défends pas les mesures d’économies annoncées par Tamedia. Je trouve l’attitude du groupe inadmissible, et pas seulement dans la façon de communiquer, comme il tente de le faire accroire. Inadmissible le dividende versé aux actionnaires alors qu’on impose aux rédactions de nouvelles coupes drastiques. Inadmissible, l’opacité totale entourant les résultats des titres. Inadmissible, le paternalisme avec lequel la direction prétend régler le problème "entre nous", alors que sa position n’a pas varié d’un iota. Sachez, messieurs, qu’il n’y a pas "d’entre nous" et qu’il n’y en aura pas tant qu’une vraie négociation n’aura pas abouti.
Mon collègue Ludovic Rocchi a bien résumé la situation devant les actionnaires de Tamedia:

Allo? T’as internet et t’as pas de théorie?

Dans le rouleau des messages qui m’arrivent via Facebook, il y avait celui-ci:

"Depuis 2008, nous vivons avec le spectre de 1929 et son macabre enchaînement d’événements: crash boursier, volatilisation de l’économie, explosion du chômage, dislocation sociale, montée des populismes, guerre mondiale. Je me demande si nous n’assistons pas à des événements similaires mais sur un rythme différent, beaucoup plus lent. Nous avons énormément appris depuis 1929, nous maîtrisons mieux le système, nous avons créé de grands ensembles politico-économiques qui fonctionnent mieux. Mais les fondamentaux n’ont pas changé: c’est la même économie spéculative, à court terme, de plus en plus fondée sur de la dette et non du capital, et livrée aux intérêts de la finance et non de l’économie. Depuis 2008, nous assisterions donc, sans vraiment le savoir, à un crash au ralenti, à un slow-motion crash. Les effets sont moins dramatiquement sensibles et immédiats. Mais les conséquences sont strictement les mêmes. Nous nous faisons leurrer par notre propre sophistication."

Son auteur est-il complètement à côté de la plaque, ou simplement clairvoyant? Bien malin qui pourra le dire. J’observe que cette réflexion est publiée en pleine affaire Cahuzac pour la France, coïncidant avec l’opération "offshore leaks" qui fait les grands titres de la presse. La chasse aux fraudeurs du fisc bat son plein, ce qui était prévisible et annoncé depuis que les Etats-Unis et l’Europe voient exploser leur dette publique. Les tricheurs qui ont siphonné le système pendant des décennies doivent payer. C’est normal et cela prendra du temps.

Qui sont ces tricheurs: une minorité maîtrisable ou la grande majorité qui, de fait, contrôle tout et fait que nous nous agitons en vain? De la réponse à cette question dépend celle au message d’inquiétude ci-dessus. Par tempérament plus que par analyse fouillée, je penche pour la minorité maîtrisable. Mais sur le sujet, je veux surtout recommander la lecture d’un texte du professeur de sociologie français Gérald Bronner paru dans Le Monde, intitulé "Que cache l’affaire Cahuzac?". L’auteur se penche justement sur le sentiment de "tous pourris" qui percole derrière les révélations de fraude fiscale et plus largement sur "la société du déluge de l’information".

Les révélations d’"offshore leaks" ajoutées à celles de l’affaire Cahuzac sont en effet un terreau rêvé pour cela. C’est la beauté mortelle d’internet. On y trouve tout, en vrac. Il suffit de tapoter sur son clavier, et des liens finissent par apparaître. Pertinents ou pas? C’est la question qu’on ne se pose pas assez. La mondialisation, en particulier celle de l’information, est propice aux théories du complot. Comme l’écrit Gérald Bronner, "la disponibilité et la massification de la diffusion de l’information, que permet notamment Internet, autorisent tout esprit motivé et partisan à faire des associations entre des éléments disparates. Ces associations favoriseront elles-mêmes une lecture paranoïde (justifiée ou non en dernière instance) de l’actualité."

C’est ce qu’on appelle la "théorie du halo". Je retiens des informations qui confirment une première impression, puis m’en sers pour attribuer les caractéristiques d’un individu au groupe auquel il appartient, et vice-versa ("Il travaille dans une banque? Ha, il doit forcément aider les riches à planquer leur pognon!"; "Les scientifiques se plaignent qu’on n’écoute pas leur avis - plutôt rassurant - sur les OGM? Forcément, ils sont tous vendus à l’industrie"; "Les journalistes? Tous des gauchistes déconnectés de la réalité!"). C’est ainsi ça que croissent les préjugés, le populisme, que pourrissent le respect et la démocratie.

Je l’ai vécu cette semaine à l’échelle locale, dans le canton de Neuchâtel. Au terme d’une législature calamiteuse, marquée par de nombreux conflits de personnes, la campagne électorale se traîne dans l’indifférence générale. A une semaine du scrutin, un électeur sur dix a fait usage du vote anticipé, la chancellerie du canton sera contente si le taux de participation atteint 35%. J’assistais l’autre soir à un débat entre quatre candidats à Couvet. A part moi, il y avait autant de personnes dans la salle qu’autour de la table (en y ajoutant les techniciens de RTN), et encore le "public" était-il probablement composé d’élus locaux. Il est vrai que le débat radiodiffusé n’encourage pas à se déplacer par une fraîche soirée d’avril, mais je pense que la raison principale est ailleurs. A force d’entendre que les conseillers d’Etat "ont encore fait une connerie", voire d’anticiper leur prochain faux-pas, nous (je parle à la fois de l’opinion et des médias en interaction) contribuons au dégoût généralisé.

"La faute aux médias": c’est une vieille rengaine que les décideurs politiques et économiques chantent pour camoufler leurs erreurs ou leurs truanderies. Il est donc logique que les médias grimpent sur leurs pattes arrières quand ils l’entendent. Mais ils ont tort de l’évacuer sans débat. Les affaires Cahuzac et "offshore leaks" sont l’occasion rêvée de rappeler leur double rôle face au "bruit" d’internet et aux théories qui y circulent. Premièrement, ils révèlent des informations que leurs détenteurs voulaient garder pour eux; deuxièmement ils les mettent en perspective. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes journalistes qui le font, ces deux tâches requérant des qualités différentes, voire antinomiques. Ce qui est important, c’est que ce travail se fasse globalement, sur la durée.

Je reviens à l’analyse de Gérald Bronner: "Il ne se passe plus un mois, sans que quelques "donneurs d’alerte", ainsi qu’il arrive qu’ils se nomment parfois, ne nous mettent en garde contre l’air que nous respirons ou ce que nous nous apprêtons à manger. Ces avertissements incessants créent un embouteillage, des craintes, car les démentir prend du temps (notamment lorsqu’il s’agit de questions sanitaires): le temps de la science, le temps judiciaire et même celui de l’investigation journalistique ne sont pas celui, effréné, du marché de l’information. En d’autres termes, les arguments du soupçon sont beaucoup plus aisés à produire et rapides à diffuser que ceux qui permettent de renouer les fils d’une confiance si nécessaire à la vie démocratique."

"On oublie hélas le cimetière gigantesque des suspicions infondées pour ne retenir que celles qui, parfois, touchent leur cible. De ce point de vue, l’affaire Cahuzac risque de nourrir cette amnésie. Soyons vigilants à ce que ceux qui souhaitent décrire le monde avec l’imagination du pire n’instrumentalisent pas cette affaire plus qu’il n’est raisonnable. Ce que cache ce scandale, à la fin, parce qu’il ne la révèle que trop, c’est l’atmosphère irrespirable que favorise le déluge informationnel auquel nos concitoyens sont confrontés."

Le travail des médias consiste aussi à rendre respirable l’atmosphère que favorise le déluge informationnel, comme dit Bonner. Je dirai même que c’est leur grande chance à l’âge d’internet. S’ils ne la saisissent pas, les journalistes seront les premiers à étouffer.

Il y a des gens qui croient à l’avenir des journaux…

… et le prouvent par l’acte. Ce ne sont pas nécessairement des idéalistes ignorant les dures réalités de la finance. Je veux parler ici de Warren Buffet, le légendaire investisseur de Berkshire Hathaway, dont le dernier rapport d’activités mérite quelques citations (le texte original en anglais se trouve aux pages 16 à 18):

"Au cours des derniers quinze mois, nous avons acquis 28 quotidiens pour un prix total de 344 millions de dollars. Cela pourrait vous surprendre pour deux raisons. Premièrement, je vous ai souvent déclaré lors de nos réunions annuelles que les tirages, la publicité et les bénéfices de l’industrie des médias écrits allaient certainement décliner. Cette prévision reste valable. Deuxièmement, les sociétés que nous avons achetées ne satisfont pas le critère de taille minimale prévu par notre politique d’acquisitions.

"Je peux facilement répondre au second point. Charlie et moi aimons les journaux si leur équilibre économique fait sens. Nous les achetons même s’ils n’ont pas la taille que nous demandons pour d’autres industries. En ce qui concerne le premier point en revanche, une explication plus complète se justifie, ainsi qu’un rappel historique.

"Les nouvelles, pour faire simple, sont ce que les gens ne savent pas qu’ils veulent savoir. Les gens puisent leurs nouvelles - ce qui est important pour eux - dans toute quelle source qui combine l’immédiateté, l’accès aisé, la fiabilité, l’information la plus complète et le prix le plus bas. L’importance relative de ces facteurs varie selon le type de nouvelles et les personnes qui les cherchent.

"Avant la télévision et internet, les journaux étaient la source primaire d’une incroyable diversité de nouvelles, ce qui les rendait indispensables pour un très haut pourcentage de la population. Quels que soient vos intérêts internationaux, nationaux, locaux, sportifs ou la bourse, votre journal était en général le premier à fournir l’information la plus récente. En fait, il contenait tant de choses que vous en aviez largement pour votre argent même si une petite partie des pages seulement répondaient à un de vos intérêts. Mieux encore, les annonceurs payaient la plus grande partie des coûts du produit. De plus, les annonces elles-mêmes fournissaient des informations supplémentaires, d’autres "nouvelles". Les éditeurs ne le reconnaissaient pas volontiers, mais pour beaucoup de lecteurs, savoir quels emplois ou appartements étaient disponibles, quelles actions proposaient les supermarchés ou ce que montraient les cinémas étaient plus important que les opinions exprimées dans la page éditoriale. (…)

"Le monde a changé. Les cours boursiers et les résultats sportifs sont des nouvelles périmées bien avant que les rotatives ne se mettent à tourner. Internet offre un large choix d’informations sur les emplois et les appartements, la télévision bombarde les spectateurs de nouvelles politiques nationales et internationales. Les journaux ont perdu, l’un après l’autre, les champs où ils exerçaient leur suprématie. A la chute de leur lectorat a succédé celle des annonces.

"Les journaux restent en revanche les rois dans le domaine de l’information locale. Si vous voulez savoir ce qui se passe dans votre ville - qu’il s’agisse du maire, des impôts ou d’un terrain de football - il n’existe pas de substitut à un journal qui fait correctement son travail. Là où existe un sens de la communauté, un journal répondant aux besoins d’informations de cette communauté restera indispensable à une part significative des habitants.

"Toutefois, même un bon produit peut s’auto-détruire à cause d’une mauvaise stratégie d’affaires. Cela est arrivé ces dix dernières années dans la plupart des journaux d’une certaine taille. Les éditeurs ont offert leur journal gratuitement sur internet tout en faisant payer un montant important pour la version papier. Cela ne pouvait que conduire à une chute brutale et prolongée des ventes de l’édition papier. Un tirage en baisse rend le journal moins attrayant pour les annonceurs. Dans ces conditions, le "cercle vertueux" du passé s’inverse.

"Le Wall Street Journal est devenu payant rapidement. Parmi les journaux locaux, l’Arkansas Democrat-Gazette a fait de même, et son tirage a beaucoup mieux résisté depuis dix ans que celui de n’importe quel grand journal dans ce pays. En dépit de cet exemple, ce n’est que l’année dernière que d’autres titres - y compris les nôtres - ont suivi le même chemin. On ne sait pas encore quel modèle de paiement marchera le mieux, ce qui est sûr est qu’il sera copié partout.

"Charlie et moi croyons que les journaux qui fournissent une information complète et fiable à des communautés liées par des liens solides ET qui suivent une stratégie internet raisonnable resteront viables longtemps. Nous ne croyons pas que le succès viendra en diminuant le contenu ou le rythme de publication. Une couverture étriquée de l’actualité conduit à un lectorat étriqué. Quant à une publication espacée, abandonnant le rythme quotidien comme essaient de le faire nombre de titre, elle améliore peut-être le profit à court terme mais sape à terme la raison d’être du journal. Notre but est de vendre des journaux chargés de contenu et de les vendre pour un prix approprié aux lecteurs que cela intéresse, qu’il soit imprimé ou sur internet."

A lire aussi sur Slate.fr, l’analyse de Mathew Yglesias, "Le journalisme en grande forme: le cas américain". Extrait:

"De nos jours, n’importe quel journaliste peut produire bien plus d’articles que nos prédécesseurs le pouvaient en 1978. Et le public a accès à l’intégralité de notre production. Et pas seulement notre production d’aujourd’hui. Mais celle d’hier, et de la semaine dernière, et du mois dernier, et de l’année dernière, etc. En fait, si l’industrie ne se porte pas très bien, c’est parce qu’elle est très productive. Mais pour ceux qui essaient de vivre du journalisme, le problème est très sérieux. Pourtant, d’un point de vue social, ces problèmes sont le genre de problèmes que tout le monde souhaiterait avoir."

 

Mes grands patrons informent

Leur photo figure en pages 4 et 5 du rapport d’activité 2012 de Tamedia. Celui où l’on lit que le groupe de presse Tamedia "a connu un exercice 2012 exigeant", mais que "nous avons répondu à cette évolution par des hausses d’efficacité" et que "l’année commerciale 2012 a été marquée par une dynamique toujours élevée".

Quant à la "dynamique" 2013-2015, elle consiste à économiser 34 millions de francs, dont 17,8 en Suisse romande. Ce ne sont pas mes grands patrons qui me l’ont appris, mais le site de la Radio-télévision suisse lundi. Pourtant mes grands patrons, soucieux de développer la culture d’entreprise, font parvenir régulièrement à leurs employés par courrier électronique un "télégramme" d’informations internes. J’ai dû mal le lire, je n’y ai rien trouvé sur cette nouvelle légèrement concernante.

Mes grands patrons ont quand même parlé à nos chefs directs, qui nous ont confirmé la nouvelle de la RTS. Tout le monde est invité à donner de bonnes idées pour réaliser ce beau programme d’économies, youakaïdi. C’est magique, de vivre dans un grand groupe spécialisé dans la Communication…

Mais halte-là, STOP PRESS! Je reçois à l’instant à télégramme de Tamedia qui annonce ceci:

"Suite aux annonces de la RTS hier soir, il nous semble important de clarifier la position du Groupe Tamedia. Les chiffres évoqués hier et aujourd’hui dans les médias concernant des suppressions de postes au sein des rédactions sont une pure invention. Et à ce jour, aucune décision de restructuration n’a été prise."

Pure invention? Juste ciel! Lisons plus loin:

"Nous traversons à nouveau un trou conjoncturel depuis 2012 et cette année s’annonce difficile. Une rentabilité moyenne de 15% n’est pas une règle d’or, mais le fait que chaque titre y tende est sa meilleure garantie de pérennité à long terme et augmente également la capacité d’investissement de l’ensemble du groupe pour se repositionner dans le digital. (…) Pour atteindre notre objectif, nous avons lancé un programme de réduction des coûts et de recherche de nouvelles sources de revenus qui nous permette, sur une période de trois ans, de trouver 34 millions de CHF, ce qui représente 3,5% de notre chiffre d’affaires. Des impacts positifs de 6 millions sont escomptés pour 2014, 14 millions pour 2015 et 14 millions en 2016. En 2013, il n’y a pas de changement, notre objectif financier reste celui défini par le budget. Théoriquement, l’effet visé pour la partie romande représente un montant de 17.8 millions."

Les chiffres "purement inventés" ne le sont donc pas tout-à-fait, mais seulement "théoriques". Théoriques jusqu’à quand? "Des solutions doivent être trouvées, poursuit le communiqué, différents scénarios seront étudiés, mais nous voulons nous donner le temps de faire les choses de manière appliquée et sérieuse. Les conclusions de ces réflexions seront soumises pour approbation au Conseil d’Administration d’ici le courant du deuxième semestre 2013. Le Conseil d’administration tiendra compte de l’ensemble des paramètres pour décider des mesures à prendre."

P.S.: Pour ceux que l’avenir de la presse intéresse, cette chronique de Michael Wyler sur le site de L’Hebdo parue mercredi dernier, un jour avant l’annonce des résultats Tamedia et celle du plan de restructuration aux cadres, a un petit parfum prémonitoire.

P.P.S: Pour ceux qui n’ont pas bien compris la différence entre EBIT et EBITDA, l’explication est ici.

Coup de vieux

Ce blog étant, occasionnellement, un outil d’introspection journalistique, je vais y analyser un sentiment qui m’a saisi ces dernières semaines à propos de deux affaires dont on a beaucoup parlé en Suisse: la démission de Philipp Hildebrand et le sauvetage du site Novartis à Prangins. Quant au sentiment, c’est celui de vieillir. Ceux qui attendent une info originale ou de l’humour peuvent s’économiser la lecture de ce qui suit.

Vieillir, c’est d’abord l’instinct qui rate plus de rendez-vous que d’habitude. Bien sûr, l’instinct n’est jamais infaillible, mais on est content quand il se manifeste sur les coups importants. Deux fois de suite, il m’a laissé en plan.

Sur l’affaire Hildebrand, d’abord. Après sa première conférence de presse et celle de Christoph Blocher le lendemain, que j’avais suivies l’une et l’autre, j’avais le sentiment que le président de la BNS ne sortait pas grandi de l’affaire, mais qu’il allait s’en tirer. Ma rédencheffe Ariane Dayer, d’une génération plus jeune que moi, a lâché le samedi 7 janvier où nous bouclions le journal: "Je ne sais pas pourquoi, mais mon instinct me dit qu’il va démissionner". Deux jours plus tard, c’était le cas.

Sur l’affaire Novartis ensuite. Sentant l’issue proche, j’avais commencé à lancer des coups de fil. Une source nous avait glissé que le site de Prangins serait maintenu. Comme elle s’était trompée dans ses précédentes analyses, je n’y ai accordé qu’une confiance limitée. De même que j’ai pris avec des pincettes l’optimisme des délégués du personnel à quelques jours du dénouement: pouvaient-ils afficher un autre visage? Je me suis fié en revanche aux grandes réserves des politiciens travaillant sur le dossier et à un courriel de Novartis qui, avec le recul, se révèle carrément mensonger. Ces gens voulaient tout simplement ménager leurs effets d’annonce, deux jours plus tard. Plutôt que de vendre la peau de l’ours, j’ai trop écouté les grognements de l’animal. Je me suis aussi rendu compte à cette occasion qu’au fond de moi, je n’arrivais pas vraiment à croire au succès de cette lutte contre le rouleau compresseur d’une multinationale. Comme dans l’affaire Hildebrand, mon instinct m’avait tiré du mauvais côté.

Vieillir, c’est aussi se retrouver plus souvent déphasé par rapport à des collègues, généralement plus jeunes, qui lancent des avis tranchants là où vous n’avez que des certitudes érodées à offrir. C’est céder à l’empathie là où d’autres ne manifestent que curiosité impitoyable. C’est laisser la mémoire voiler le présent. Là aussi, les dossiers Hildebrand et Novartis m’ont pris à contre-pied.

En ce qui concerne le président de la BNS, que j’ai rencontré deux ou trois fois seulement, j’étais et reste persuadé qu’au fond, il a dit la vérité. Il a sans doute fait preuve de beaucoup de maladresse, peut-être commis une faute morale, mais je vois mal cet homme très exposé spéculer de façon aussi visible, prendre des risques aussi énormes pour des montants relativement faibles en regard de son salaire. Pour moi, le fait qu’il ait averti le service interne de contrôle de la BNS le jour où il a constaté que les transaction de son épouse pouvaient poser problème est un signe de bonne foi.

Je suis assez seul à le penser dans mon entourage journalistique. Lors d’une récente séance, un collègue n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer "le grand menteur Hildebrand" et réclamer que son salaire 2012 soit confisqué. Un autre ricane chaque fois que j’essaie de discuter de cela avec lui. Ils sont tellement convaincus que je n’insiste pas. Je devrais probablement, mais il faudrait que je sois aussi certain qu’eux de la thèse contraire à la leur, ce qui n’est pas le cas.

Dans le dossier Novartis, que j’ai suivi pratiquement depuis le début, j’étais si content du dénouement, qui n’était pas évident à mes yeux, que j’ai été pris de court, le lendemain, par les attaques de plusieurs collègues de la radio, TV et à l’interne, au sujet des "cadeaux" que le canton de Vaud aurait faits à la multinationale.

Je ne suis pas d’accord avec eux. De quoi parle-t-on? De 20 000 mètres carrés reclassés en zone habitation, ce qui peut rapporter 20 millions de francs à Novartis. Il se trouve que ce terrain est situé dans une zone favorable à l’habitat, où la demande est forte, et que les autorités communales ou cantonales souhaitent développer. Elles auraient pu utiliser leur pouvoir de nuisance réglementaire pour freiner les projets de Novartis si la société avait maintenu sa décision de fermer Prangins, mais cela aurait été idiot du point de vue de l’intérêt général. Elles ont donc simplement renoncé à utiliser cette arme. Pour le reste, les procédures suivront le chemin démocratique normal. Où est le cadeau?

Il est aussi beaucoup question de l’exonération fiscale temporaire. Toutes sortes de chiffres ont été avancés sans la moindre preuve ni la moindre confirmation officielle (ceux qui ont été publiés m’ont été démentis de bonne source). Des conseillers d’Etat de cantons voisins viennent dire qu’eux auraient fait autrement et mieux (je demande à voir). Le "cadeau" à Novartis consiste à appliquer une loi existante (dont a profité Nespresso à Avenches) qui exonère d’impôts pendant 5 ou 10 ans, jusqu’à 100%, une entreprise qui crée des emplois -ce n’est pas le cas ici, ils ne sont que maintenus - ou investit des montants importants. C’est le cas de Novartis, qui va dépenser 40 millions de francs sur un site où elle pensait il y a trois mois économiser 25 à 50 millions de francs, selon les estimations. Cela n’aurait pas seulement entraîné la perte de 320 places de travail et de davantage d’emplois de sous-traitants; à terme, les 350 postes de recherche et développement liés à l’usine auraient aussi été gravement menacés. Que Novartis parvienne à couvrir plus ou moins ses 40 millions d’investissement entre la vente du terrain et l’exonération fiscale ne me paraît pas un scandale. La loi prévoit des garanties, dont une clause dite de "claw back", pour que la société tienne ses engagements.

Ceux qui assènent qu’il "n’y avait qu’à" être intraitable avec Novartis oublient une chose: dans le système capitaliste qui est le nôtre jusqu’à nouvel avis, une société a le droit de créer… et de fermer une usine. Sa seule obligation, sociale, est d’écouter sérieusement le personnel, d’étudier ses propositions et d’offrir un plan social si elle ne les retient pas. Novartis aurait pu prendre le risque de l’impopularité et camper sur sa décision de fermer dans le cadre de sa stratégie mondiale. Maintenir Prangins lui coûte doublement: elle doit y investir, et trouver ailleurs des solutions à ses surcapacités mondiales.

Il y a encore un élément qui a été peu souligné. Si Novartis peut affirmer de façon crédible qu’elle ne vas pas fermer Prangins, mais au contraire développer ses capacités en y investissant 40 millions, c’est que le groupe est actuellement sain, réalise des bénéfices - ces fameux 2,5 milliards du 4è trimestre 2011 qui provoquaient des hoquets de dégoût il y a trois mois. Bref, il y a eu négociations et concessions réciproques entre des partenaires responsables pour trouver une solution qui profite au plus grand nombre - y compris à l’Etat de Vaud en termes de rentrées fiscales des employés, d’économies pour la caisse de chômage. Je ne vois pas ce qu’il y a de honteux à cela.

Se concentrer sur les "cadeaux" au point d’oublier le dénouement heureux d’un conflit social exemplaire que l’on n’a pas suivi, c’est cracher à la gueule de ceux qui ont mouillé leur chemise pour sauver un site industriel et, au-delà, une façon de voir la société.

C’est céder aussi à un cancer des médias: la recherche obsessionnelle de "l’angle", de l’information originale et si possible surprenante, voire choquante par rapport à ce que nous délivre le flux tendu d’internet. Le sauvetage de Prangins a été annoncé un mardi à 14 heures. Le soir même, cette bonne nouvelle était considérée comme obsolète, il fallait en trouver une autre, si possible en rupture avec la tonalité positive entourant l’info originelle. C’est ce qu’a fait le journaliste de la TSR avec qui je rentrais en train. Chacun choisit ce qu’il juge bon, mais j’ai parfois l’impression qu’à vouloir à tout prix se démarquer sur des sujets après lesquels - nota bene - on court quand même en haletant comme le reste de la meute, on perd le sens de ce qui est vraiment important. On entretient le bruit et le mépris sournois des autorités. On ne fait plus un travail d’intérêt public, mais le contraire.

Voilà. Ceux qui sont arrivés jusqu’ici étaient avertis: ce sont les propos d’un journaliste vieillissant, un dimanche soir de janvier.

Ca sent mauvais pour le facteur Blocher

L’informaticien qui a photographié les documents bancaire du président de la Banque nationale suisse Philipp Hildebrand parle pour la première fois depuis que l’affaire a éclaté. Et ce qu’il dit au journal Sonntag ne manque pas d’intérêt. Il affirme que Christoph Blocher "l’a mis sous forte pression" le samedi matin 3 décembre 2011, pour que soient divulgués les documents compromettants qu’il lui montrait, à savoir trois captures d’écran du compte Hildebrand chez Sarasin. "Il y a beaucoup de choses à regarder du côté de Blocher, c’est là qu’il faudrait chercher", ajoute Reto T., qui dément par ailleurs l’information selon laquelle il aurait tenté de mettre fin à ses jours.

Reto T. a rencontré Blocher à son domicile en présence de Hermann Lei, un député UDC thurgovien qu’il affirme avoir contacté comme avocat (Lei assure, lui, avoir été approché en tant qu’ami d’enfance). L’informaticien savait que la divulgation des documents qu’il avait reproduits en violation du secret bancaire pouvait lui valoir une plainte pénale et lui coûter sa place à la banque Sarasin. Selon SonntagsBlick qui décrit aussi la rencontre avec Blocher en se basant sur "deux sources", sans dire si l’une d’entre elles est Reto T., Christoph Blocher a promis à ce dernier de payer les éventuels frais de justice et de lui trouver un emploi en cas de renvoi. Il aurait aussi évoqué la possibilité d’interviews, payantes, "au journal" (probablement la Weltwoche).

Reto T. est sorti assez perturbé et irrité de cette entrevue avec l’homme que Lei et lui-même nommaient "le chef", même si Blocher lui a promis une discrétion absolue au cours de la rencontre. Le 6 décembre au matin, l’informaticien a demandé par courriel à Hermann Lei de lui renvoyer les documents qu’il lui avait laissés et de laisser tomber l’affaire. Quand il les a reçus dans sa boîte aux lettres, il les a détruits. Il ne savait pas que Lei en avait fait une copie et ne la découvert qu’en voyant le facsimilé (falsifié) publié par la Weltwoche le 4 janvier.

Le porte-parole de Christoph Blocher, Silvio Zanolari, n’a pas répondu aux journalistes.

Si les faits révélés par Sonntag et SonntagsBlick sont juste, il en ressort que

1. Christoph a violé sa promesse de discrétion.

2. Il a activement encouragé Reto T. à violer le secret bancaire en se proposant d’assumer les conséquences financières et professionnelles, et en évoquant "des interviews".

C’est un peu beaucoup pour celui qui se présentait comme un simple "facteur"

Et cela le met dans une posture inconfortable dans l’enquête en cours, où il a été entendu jusqu’ici comme témoin. Il reste notamment à éclaircir son comportement après le communiqué de la BNS du 23 décembre, où celle-ci blanchissait Philipp Hildebrand de tout soupçon de délit d’initié. Blocher a-t-il cherché à savoir pourquoi l’enquête arrivait à une conclusion différente que celle qu’il avait tirée de la lecture des trois captures d’écran? En a-t-il parlé à la présidente de la Confédération, qu’il avait alertée trois semaines plus tôt, à la BNS, à un juge? Ou s’est-il simplement dit: "tous pourris", je fonce?

L’affaire ne va pas s’arrêter là. Christophe Darbellay et Christian Levrat, respectivement présidents du PDC et du PS, demandent que l’enquête du procureur zurichois soit étendue au rôle de Blocher, dont les déclarations depuis un mois ne manquent pas de contradictions - que détaillait Blick la semaine dernière. Il est bon de rappeler aussi les propos de Philipp Hildebrand lors de ses deux conférences de presse, évoquant "des attaques personnelles ayant atteint un niveau tel niveau que je dois me défendre publiquement", ou des personnes "qui ont menti dans cette affaire".

On sent tant de rage chez le vieillard zurichois que celle-ci lui fait peut-être perdre les pédales. Lors de sa "fête" de l’Albisgütli, il s’en est pris verbalement et agressivement à un journaliste, entonnant pour la nième fois sa rengaine contre les "médias qui le diabolisent" alors que dans l’affaire Hildebrand, ils l’ont au contraire pris au sérieux. Trop?

Quelle diversité, dis-donc!

Comment se nomme la société du multimillionnaire Tito Tettamanti qui a racheté la Basler Zeitung? "Holding für Medienvielfalt" (holding pour la diversité des médias). La BaZ en a publié l’organigramme, en même temps qu’une interview intéressante du financier tessinois.

Et comment se nomme la fondation de la milliardaire Béatrice Oeri - une des héritières de la dynastie Roche et aussi son enfant terrible - qui soutient financièrement la TagesWoche, un quotidien en ligne doublé d’un hebdomadaire imprimé lancés il y a six semaines? "Stiftung für Medienvielfalt" (fondation pour la diversité des médias).

Les Bâlois sont gâtés. C’est fou ce qu’on s’intéresse à varier leurs sources d’informations depuis qu’a commencé, début 2010, une lutte autour de l’avenir de la Basler Zeitung. Jusque là, la BaZ était un journal pas très excitant et surtout très déficitaire, notamment à cause de son imprimerie. Lors d’une première tentative de rachat par Tito Tettamanti au début 2010, les liens de ce dernier avec Christoph Blocher avaient suscité une levée de boucliers à Bâle, en particulier parmi un groupe d’artistes et d’écrivains qui ont créé le mouvement pompeusement nommé "Rettet Basel" ("Sauvez Bâle").

A part les manifestations de protestation, dont celle de samedi dernier, les actions concrètes de résistance se résument à quelques milliers de désabonnements de la BaZ et à la création de la TagesWoche grâce au soutien généreux (et non chiffré) de Béatrice Oeri - ce qui fait dire à mon confrère Kurt Zimmermann qu’à Bâle, la chimie paie tout, y compris la contestation.

Quant à la BaZ, la deuxième tentative de Tettamanti aura été la bonne. La holding "pour la diversité des médias", créée après la fondation du même nom ("hasard", assure Tettamanti) a nommé le plus UDC des conseillers nationaux radicaux, Filippo Leutenegger, pour assainir le journal, et garde Markus Somm, biographe de Christoph Blocher, comme rédacteur en chef.

"Les lecteurs ont le privilège du choix", disait Tito Tettamanti dans Le Matin Dimanche. Un choix d’autant plus intéressant qu’un troisième cheval essaie de coiffer au poteau la BaZ et la TagesWoche. Il s’agit du groupe argovien AZ Medien, qui a déjà lancé une édition bâloise de son hebdomadaire Sonntag et enrichi le contenu de son quotidien Basellandschaftliche Zeitung pour récupérer les lecteurs déçus de la BaZ. Ce mardi, AZ Medien a annoncé qu’il lancera en janvier un quotidien BZ Basel plus spécifiquement destiné à la ville rhénane. Pour l’instant, on ne sait pas très bien en quoi son contenu le distinguera de son frère "campagnard", l’opération apparaît d’abord comme un bon coup de marketing. Mais le groupe argovien a déjà montré dans un passé récent qu’il faut le prendre au sérieux.

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