Paroles d’Angela, paroles d’Arnaud

Quel contraste! Après que les Suisses ont accepté de justesse l’initiative "Contre l’immigration de masse", la chancelière allemande Angela Merkel reçoit longuement le président de la Confédération Didier Burkhalter, l’écoute patiemment expliquer la situation délicate dans laquelle se trouve le gouvernement suisse (opposé à l’initiative mais tenu de l’appliquer). Si elle regrette la décision populaire, elle observe qu’il faut la respecter, maintenir autant que possible les relations intensives entre la Suisse et l’UE, trouver des solutions raisonnables en avançant pas à pas.

Pendant ce temps, le ministre français du Redressement industriel Arnaud de Montebourg déclare sur France Inter que la votation suisse est "un suicide collectif", "du "lepénisme en vrai".

Outre que les déclarations de M. de Montebourg ne vont guère arranger les relations déjà fraîches entre la France et la Confédération, on observera que le pays d’Angela Merkel, avec son approche nuancée et pragmatique des problèmes, a su contenir son extrême-droite tandis qu’en France, où des ministres à grande gueule font la leçon à tout le monde, Le parti de Le Pen est actuellement crédité d’un tiers des suffrages.

Le pouvoir militaire en un clin d’oeil

MB2014-Top-15-Defence-budgets-NEWDans la série "un graphique vaut mieux que mille mots", voici celui extrait du "Military Balance 2014", publié par l’International Institute of Strategic Studies. On y voit que les dépenses militaires américaines l’an dernier, 600 milliards de dollars, équivalent à peu près à celles des quinze autres pays les plus dépensiers dans ce domaine - pris ensemble.

Le déséquilibre avec l’Europe s’accentue puisque les dépenses militaires du Vieux Continent ont diminué en moyenne de 2,5% par an depuis 2010. Les efforts de coopération censés compenser cette réduction ont un succès mitigé, ajoute le rapport. Pendant ce temps, les pays asiatiques ont augmenté leurs budgets militaires de 11,6% depuis 2010. Globalement, ils ont dépassé l’Europe en 2012 déjà. Les dépenses militaires chinoises sont trois fois supérieures à celles de l’Inde.

Dans les enjeux à venir, l’IISS signale le désengagement international en Afghanistan, qui devrait être effectif cette année. Ainsi s’achèvera une longue période d’utilisation des forces terrestres. Autre tendance, la cyber-guerre dont la Grande-Bretagne entend faire un pilier de ses forces militaires, à côté des troupes traditionnelles. Les engins guidés sans pilotes sont aussi très tendance.

A ce sujet, l’ex-président du Parti socialiste suisse Peter Bodenmann ironisait dans une récente chronique de la Weltwoche sur l’armée suisse qui s’apprête à acheter de nouveaux jets de combats Gripen pour plus de trois milliards de francs mais ne saurait pas comment arrêter un drone chargé de quelques kilos d’explosif dévastateur (coût: quelques dizaines de milliers de francs dans le commerce) que des terroristes ingénieux piloteraient à distance sur le centre de congrès de Davos où se réunissent les "global leaders".

Quand Nelson Mandela remerciait un banquier suisse

topic1_img0001«Cher Dr. Leutwiler, dit le fax daté du 22 juillet 1994 à l’en-tête du Congrès national africain (ANC), vous avez joué un rôle central dans le désendettement de l’Afrique du Sud. Moins connu est le fait qu’avec le premier ministre Margaret Thatcher et le chancelier Helmut Kohl, vous avez fait pression sur le président d’alors Pieter W. Botha pour ma libération et celle de mes camarades. Vous avez accompli ces tâches discrètement, efficacement et sans accepter d’honoraire, cela est louable et je tenais à vous en remercier. Sincèrement, Nelson Mandela. »
Quand il écrit ces mots, le héros de la lutte anti-apartheid est depuis deux mois à peine président de l’Afrique du Sud. Le destinataire de sa lettre n’est autre que l’ex-président de la Banque nationale suisse Fritz Leutwiler (photo), administrateur d’ABB, Ciba-Geigy et Nestlé. Bref, un financier, un représentant en vue de ces milieux d’affaires suisses à propos desquels on entend et lit depuis dix jours que leur collaboration avec le régime raciste de Pretoria fut une page sombre de l’histoire suisse.

Comme toujours, la réalité est plus complexe que les résumés qu’on en construit avec ses a priori idéologiques. Pour en revenir à la lettre de Mandela publiée par la HandelsZeitung, on peut bien sûr se demander si elle fut dictée par la seule reconnaissance ou par une prudente pesée d’intérêts. Après son élection, Nelson Mandela approuva ce que l’historien Peter Hug, associé au programme de recherches (PNR 42+, voir aussi une critique du rapport final) sur les relations Suisse-Afrique du Sud, décrit comme un «cartel du silence»: pas d’enquête sur le comportement des multinationales, des banques et des services secrets; en échange, pas d’enquête sur les crimes de guerre de l’ANC. Mandela avait aussi besoin «d’une économie qui marche, pas d’une économie affaiblie», comme dit l’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart qui le rencontra deux fois en 1992.

Cela étant, le ton et le choix des mots de sa lettre à Leutwiler laissent penser qu’elle dépasse l’acte formel de politesse. C’est un fait qu’en 1984, le régime de Pretoria boycotté par de nombreux pays frôlait la banqueroute. Washington et Londres ne voulant pas s’en mêler, on fit appel à Fritz Leutwiler en tant que président de la Banque des règlements internationaux pour négocier un rééchelonnement de la dette avec 230 créanciers, sous la houlette du Fonds monétaire international. Le premier de trois accords fut signé en février 1985. «Un acte inhumain», dénonçait alors l’ANC – le même acte pour lequel Nelson Mandela remerciait Leutwiler neuf ans plus tard.

Contradiction, opportunisme? Pas forcément. On ignorait, au moment où l’accord fut signé, l’avertissement que Fritz Leutwiler avait lancé au gouvernement Botha: la «stabilité sociale» serait un critère essentiel pour noter la qualité des emprunts sud-africains. En clair: si vous n’entreprenez rien contre l’apartheid, la prochaine crise financière vous pend au bout du nez, et nous ne vous sauverons pas une seconde fois. Dans les mois qui suivirent, des négociations secrètes commencèrent entre le gouvernement blanc et l’ANC.

Fritz Leutwiler avait utilisé le levier à sa disposition – l’argent – pour faire avancer les choses là où les Bührle, Sulzer et autres Blocher ne pensaient qu’à leur porte-monnaie et à leur obsession que Pretoria reste un rempart contre le communisme.

Cette différence d’attitude est le point à retenir dans le débat qui resurgit à propos de l’accord de libre-échange avec la Chine. Commerce et droits de l’homme ne sont pas forcément antinomiques, ils peuvent aussi s’épauler mutuellement.

De quel poids pèserait une Suisse qui s’isolerait en moraliste intransigeant? Peter Hug, qu’on ne soupçonnera pas d’être à la botte des milieux d’affaires puisqu’il travaille pour le Parti socialiste, tient la position suivante: plus un pays a de contacts à l’extérieur, mieux sa population se porte. Un boycott isolé de la Chine par la Suisse n’amènerait rien, contrairement à une pression dans le cadre de l’ONU, utilisant les relations économiques comme levier. C’est la voix de la raison.

Quant à l’Afrique du Sud, par un ironique clin d’œil de l’Histoire, le Conseil fédéral a annoncé vendredi que dès 2014, les statistiques du commerce d’or seront ventilées par pays. Ce n’était pas le cas jusqu’ici, malgré des demandes répétées, pour protéger certaines affaires pas très nettes. Le chemin vers la transparence est long – pensons aux archives toujours bloquées sur les relations Suisse-Afrique du Sud –, mais on y progresse quand même.

(Paru dans Le Matin Dimanche du 15.12.13)

"Nos amis suisses"

Il y a un moyen assez sûr de déceler la condescendance chez un interlocuteur français quand il parle du voisin helvétique. C’est quand il utilise l’expression "nos amis suisses". La séquence du téléjournal d’hier soir à propos de la convention de double imposition entre Berne et Paris en est un assez bon exemple.

"Nos amis suisses" recouvre souvent une bienveillante indifférence ou, plus récemment, un agacement mal déguisé. Les Français qui roucoulent du "nos amis suisses" seront intéressés de savoir qu’ici, ces mots sont généralement compris comme un synonyme de "bande de bouseux". Oh, c’est sans amertume ni jalousie, juste un sourire un peu las.

Citoyen suisse de père français, je suis désolé de voir s’effilocher les relations entre les deux pays. La convention de double imposition rejetée hier par le Conseil national n’est qu’un épiphénomène. C’est un mauvais texte, déséquilibré comme je le relevais il y a plus d’un an, et mieux vaut assumer un désaccord qu’avaler n’importe quelle couleuvre. Cela étant, le malaise est plus large. Si on s’en tient au domaine fiscal, il y a les moulinets de Pascal Broulis avec son sabre de bois à propos de l’imposition des frontaliers. Il y a les récriminations - en bonne partie justifiées - des autorités françaises sur la lenteur de l’entraide administrative suisse. Il y a la différence de philosophie entre un pays qui réclame l’échange automatique d’informations et un autre qui veut s’en tenir aux standards de l’OCDE. Comme l’a dit le président de la Confédération Didier Burkhalter hier, un dialogue général au plus haut niveau serait souhaitable sur ces questions.

Au fond, les histoires de gros sous ne sont pas celles qui me frappent le plus, mais davantage une sorte de désintérêt réciproque qui laisse resurgir les clichés. A l’arrogance de certains Français répond celle de certains Suisses qui se gaussent facilement d’une France ingouvernable et "incapable de se réformer". Les Romands vont moins à Paris; même pour eux, Berlin et Londres sont devenus plus "in". Les liens littéraires se distendent, la culture globalisée nous fait oublier nos racines communes.

Je trouve cela dommage. Un de mes projets pour 2014 est de prendre mon vélo et de sillonner, longuement, les routes de province françaises, jusqu’en Bretagne peut-être. En attendant, je souhaiterais que, d’un côté comme de l’autre, on s’explique franchement mais sans aigreur. Nous sommes dans le même bateau, il n’y a finalement pas de si grandes différences dans le niveau de réussite des deux pays que l’un ait des leçons à donner à l’autre.

Les Etats-Unis ne sont plus fréquentables

Prêt? Top chrono. Pendant que vous lisez ces lignes – disons trois minutes – la National Security Agency américaine aura accumulé 60 terabytes de données, soit 15 000 DVD contenant chacun deux heures de film en HD.

Chaque semaine qui passe montre l’étendue sidérante de la machine à espionner qu’on ne peut même plus qualifier d’américaine, tant les imbrications sont étroites entre les services secrets, ainsi qu’entre ceux-ci et des entreprises privées.

Angela Merkel se fâche parce que son mobile était sous écoute depuis 2002? Ceux qui l’ont élue seront ravis d’apprendre, via un rapport britannique révélé vendredi, que les services secrets allemands sont techniquement au top pour capter la masse de données transitant sur les autoroutes de fibre optique, ce qui leur a valu les félicitations de leurs pairs en 2008. Le gouvernement français s’indigne parce que des dizaines de millions de conversations téléphoniques ont été espionnées en un seul mois? Qu’il explique pourquoi le même rapport britannique salue l’avantage comparatif de la DGSE française, à savoir sa relation privilégiée avec une grande société de télécommunications.

Ce qui se passe est extrêmement grave. Il s’agit ni plus ni moins que de la violation la plus massive de la sphère privée dans toute l’histoire de l’humanité et de la prolifération cancéreuse d’une structure de surveillance échappant à tout contrôle démocratique. J’exagère? En juillet, le Congrès américain a décidé à une courte majorité de maintenir une des formes d’écoutes téléphoniques pratiquées par la NSA. Un journaliste deWired, David Kravets, et l’ONG MapLight ont fait une petite recherche: les députés qui ont voté en faveur de la NSA ont reçu en moyenne deux fois plus d’argent de la part des industries de la défense, de la sécurité et de l’électronique que ceux qui ont voté en défaveur. On peut parler de corruption institutionnalisée.

Les pusillanimes objecteront que la conduite des Etats a toujours eu sa part d’ombre, que Big Brother s’épuisera à trier la masse d’informations et que les innocents n’ont rien à craindre. Qu’ils se détrompent. La NSA est autorisée à épier trois cercles de contacts à partir de chaque cible. Si une cible a 300 «amis» sur Facebook, le potentiel des personnes surveillées atteint l’équivalent de la population suisse. Les cas de personnes refoulées sans explication à la frontière américaine se multiplient. Et personne n’a la moindre garantie que les données ne sont pas utilisées à d’autres fins telles que l’espionnage industriel, financier ou politique.

«Comment Barack Obama veut-il convaincre une délégation européenne d’entamer des discussions franches et approfondies sur un traité transatlantique de commerce et d’investissements? demande l’ex-ministre allemand de l’Economie puis de la Défense Karl-Theodor zu Guttenberg. Pour limiter les dégâts, il doit s’excuser, vite, auprès d’Angela Merkel et des autres alliés. »

En fait d’excuses, l’Europe n’a eu droit qu’à celles mâchonnées vendredi par John Kerry – «certaines actions sont parfois allées trop loin». Elles ne font qu’ajouter l’insulte à l’injure. On retiendra surtout de ce scandale l’attitude hautaine et méprisante d’un président qui ne semble plus contrôler grand-chose.

Si les Etats européens avaient une once de dignité, ils s’empresseraient d’offrir l’asile politique à Edward Snowden, l’homme qui a fait tomber les masques. Cela vaut aussi pour la Suisse, qui s’est montrée si accueillante pour les grandes oreilles américaines. Ueli Maurer devrait relire ce passage du rapport de la Centrale d’enregistrement et d’analyse pour la sûreté de l’information (Melani) paru cette semaine: «Les Etats-Unis occupent une position hégémonique dans le monde unipolaire des entreprises des technologies de l’information actives dans la promotion et l’entretien des réseaux planétaires d’échanges. La question est de savoir jusqu’à quel point un acteur en position dominante est disposé à faire des concessions à autrui, ou s’il est réellement conscient de sa suprématie et des implications qui s’ensuivent. En définitive, l’enjeu est la fiabilité d’un tel acteur – en termes de protection contre l’arbitraire et les abus de pouvoir – pour les autres Etats amenés à le côtoyer. Tout Etat bénéficiant d’une telle position dominante ferait bien d’analyser ce genre de questions de bonne heure et de manière approfondie. »

Les Etats-Unis ayant failli à cette tâche, il est temps de le leur faire savoir, haut et fort, et de leur dire en face: au vu de ce que nous savons, vous n’êtes plus fréquentables.

(Chronique parue dans Le Matin Dimanche du jour. J’y ajoute un lien sur la page du Guardian, le journal où Edward Snowden et Glenn Greenwald - jusqu’à la fin octobre, ont publié en exclusivité les documents de la NSA. C’est un modèle de ce qu’on peut faire avec la vidéo, les graphiques interactifs, etc. sur un site web.)

Pire qu’en Chine, ma p’tite dame!

topelementL’écart entre le salaire le plus bas et le plus élevé d’une même entreprise ne peut être supérieur à 1:12. C’est sur ce principe que voteront les Suisses le 24 novembre. Une première mondiale ?

Pas tout-à-fait, a déniché la NZZ, le quotidien des affaires zurichois qui n’est évidemment pas très favorable à cette « police des salaires ». Un pays a essayé avant nous : la Chine. Et même là-bas, ça n’a pas marché, constate la NZZ avec un certain soulagement.

Elle se réfère à une étude menée par deux chercheurs de l’Université Griffith en Australie. Apparemment, Pékin a introduit en 2002 la règle salariale 1:12 – pour les entreprises d’Etat uniquement, qui représentent tout de même un tiers de l’activité économique. Ce corset a été desserré trois ans plus tard, en passant à un rapport 1:14. Dans la pratique, relève l’étude, les écarts étaient plus élevés. Depuis 2009, la règle veut que le salaire le plus élevé ne doit pas dépasser cinq fois le salaire moyen de l’entreprise. Et le bonus (même la Chine connaît les bonus, sourit la NZZ) est limité à trois fois le salaire de base. Au total, la rémunération la plus élevée ne peut excéder 20 fois le salaire moyen.

En acceptant l’initiative 1:12, la Suisse damerait donc le pion aux Chinois, damned !

L’étude australienne s’est aussi intéressée aux effets de ces règles salariales sur 760 entreprises d’Etat. Elle conclut qu’ile st négatif, dans la mesure où plus l’écart est faible, plus le rendement du capital et la valeur de marché de ces entreprises diminuent, plus les chefs changent et plus il y a de corruption. Seul lot de consolation (du point de vue des initiants 1:12), le salaire moyen dans ces entreprises augmente.

Bon prince, la NZZ reconnaît que, la valeur des statistiques chinoises étant ce qu’elle est, il n’est pas possible de transposer les résultats de l’étude dans un pays dont la structure économique est par ailleurs fondamentalement différente. Sa conclusion n’en est pas moins sèche : « même les dictateurs communistes chinois n’ont pas osé aller si loin que l’initiative 1:12 », qui concerne toutes les entreprises.

En cas de oui, je ne vois plus qu’une solution : déplacer la rédaction de la NZZ à Pékin et éditer le « Drapeau rouge » à Zurich.

La France se réveille face à l’espionnage américain. La Suisse dort encore

Extraits de l’article que Le Monde vient de mettre en ligne (pour abonnés) sur la base de documents qu’il s’est procurés:

"Du 10 décembre 2012 au 8 janvier 2013, 70,3 millions d’enregistrements de données téléphoniques des Français ont été effectués par la NSA."

"Cet espionnage apparaît au titre du programme "US-985D". L’explicitation exacte de ce sigle n’a pas été fournie, à ce jour, par les documents Snowden ni par d’anciens membres de la NSA. A titre de comparaison, les sigles utilisés par la NSA pour le même type d’interception visant l’Allemagne sont "US-987LA" et "US-987LB". Cette série de numéros correspondrait au cercle qualifié par les Etats-Unis de "troisième partie" auquel appartiennent la France, l’Allemagne mais aussi l’Autriche, la Pologne ou encore la Belgique." (Et la Suisse?)

"Les techniques utilisées pour ces interceptions apparaissent sous les codes "DRTBOX" et "WHITEBOX". Leurs caractéristiques ne sont pas connues. Mais on sait que grâce au premier code, 62,5 millions de données téléphoniques sont collectés en France du 10 décembre 2012 au 8 janvier 2013 et que le second permet d’enregistrer sur la même période 7,8 millions d’éléments. Les documents donnent suffisamment d’explications pour penser que les cibles de la NSA concernent aussi bien des personnes suspectées de liens avec des activités terroristes que des individus visés pour leur simple appartenance au monde des affaires, de la politique ou à l’administration française."

"Le graphique de la NSA montre une moyenne d’interceptions de 3 millions de données par jour avec des pointes à presque 7 millions les 24 décembre 2012 et 7 janvier 2013."

"Sollicitées, les autorités américaines n’ont pas souhaité commenter ces documents qu’elles considèrent comme "classifiés". "

"L’un de ces documents, que Le Monde a pu consulter, relève qu’entre le 8 février et le 8 mars, la NSA a collecté 124,8 milliards de DNR et 97,1 milliards de DNI dans le monde dont, bien évidemment, des zones de guerre comme l’Afghanistan, ainsi que la Russie ou la Chine. En Europe, seuls l’Allemagne et le Royaume-Uni dépassent la France en termes de nombre d’interceptions."

P.S.: Le Guardian, premier à révéler au public l’ampleur de la surveillance américaine via les documents de Snowden, est depuis sous pression des autorités britanniques et, plus moche, des concurrents ravis de se mettre au garde-à-vous pour embêter un confrère trop remuant. Par ailleurs, un sondage peu encourageant montre qu’une majorité de Britanniques se moquent d’être surveillés: 42% trouvent les pouvoirs des services secrets "équilibrés", 22% trouvent qu’ils n’en ont pas assez. On connaît l’argument: les gens honnêtes n’ont rien à cacher, et puis de toutes façons les fouineurs étoufferont sous la masse de renseignements bien avant qu’ils puissent m’embêter.

En est-on si sûr? Pas moi. De la même manière que le passage obligé des transactions financières par des serveurs américains me dérange profondément (Swift), le flicage d’internet par Washington est intolérable à terme. Les pays commencent à en prendre conscience.

Lampedusa, Losone

Lampedusa est une île au large de laquelle les migrants se noient.

Lampedusa est le lieu où l’on obtient la nationalité italienne en un jour par la grâce du premier ministre Enrico Letta - à condition d’y être mort par noyade, le sort des survivants n’intéressant pas grand monde.

Lampedusa est un endroit d’Italie auquel le jury de l’obscénité envisage de distribuer le Prix Nobel de la Paix en 2014, sans doute avec la mention "nos excuses pour le dérangement".

Lampedusa est la séquence "émotion" des médias, avant que celle-ci soit remplacée par "Joseph, le chien martyr qui émeut l’Amérique".

Lampedusa est un rituel de compassion qui, selon Claire Rodier ("Xénophobie Business"), "s’accompagne toujours d’un élément qui alimente la peur de l’invasion".

Lampedusa (Tomasi di) est l’auteur du roman "Le Guépard" dont le héros, le prince Fabrizio Salina, prononce cette phrase célèbre: "pour que tout reste comme avant, il faut que tout change".

Cette phrase me trotte dans la tête en voyant le pèlerinage du président de la Commission européenne José Manuel Barroso au milieu des cercueils, un jour après que les membres de l’UE ont passé le plus clair de leur temps à se rejeter les responsabilités en matière de politique migratoire et à décider de ne rien décider - sinon de renforcer la surveillance des côtes avec l’agence Frontex.

***

Retour en Suisse, où les Genevois ont plébiscité le week-end dernier un parti politique dont le fonds de commerce est de rendre le frontalier français coupable de tous les maux (je ne parle même pas de ceux qui viennent de plus loin). En janvier prochain, nous annonce la chancellerie fédérale de la Confédération, nous voterons sur l’initiative de l’UDC "Stopper l’immigration massive".

En attendant, versons une larme sur les morts de Lampedusa. Le président (UDC) de la Confédération Ueli Maurer l’a fait dans un télégramme touchant.

Le même Ueli Maurer, également chef du département de la défense, doit économiser. Alors il se débarrasse de certaines casernes comme celle de Losone, dont le nom fut longtemps associé à une des troupes les plus prestigieuses de l’armée: les grenadiers, Rambos à la sauce helvétique. Défenseurs ultimes de la Patrie en danger.

Que va devenir la caserne de Losone? Un centre de tri pour requérants d’asile, nous apprend le Blick. Symbole de "l’invasion" de la Patrie par des gens foncièrement non désirés.

***

Lampedusa. Losone.

J’essaie de construire pour dimanche un article autour de questions suivantes: L’Europe est-elle capable de construire une politique migratoire commune? Y a-t-il, comme le préconisent le HCR et l’OIM, une alternative "régulée" aux filières clandestines à hauts risques? Peut-on dépasser par des propositions concrètes (et si oui lesquelles) la guerre de tranchée idéologique entre les "droits-de-l’hommistes" et ceux pour qui "on ne peut accueillir toute la misère du monde"?

Il y a des jours où je me dis que j’ai l’art de me poser des questions auxquelles il n’y a pas de réponse.

P.S.: A voir sur Arte, le film de Michael Richter "Les secrets de la forteresse Europe"

P.P.S: Article paru dans Le Matin Dimanche du 12 septembre:

Réponse d’un chacal à Jacob Berger

Enfant, il y avait catéchisme le jeudi. Aujourd’hui, le TJ diffuse chaque vendredi quelques images édifiantes commentées par un cinéaste romand. Cette semaine, Jacob Berger a fait très fort à propos du naufrage de Lampedusa. Citant le roman de l’écrivain homonyme Giuseppe Tomasi di Lampedusa, il a parlé de guépards et de chacals.

Les chacals, c’est nous bien sûr. Coupables de tourner le dos à ceux qui se noient. De nous engraisser sur la misère d’autrui. Arrière-petits-fils de marchands d’esclaves, petits-fils de colonisateurs, exploiteurs nous-mêmes. Coupables, toujours.

Désolé, cette séquence de ciné-morale à deux balles tombe à plat.

Jacob Berger a une excuse. Le pape François n’a-t-il pas titillé nos consciences en dénonçant à Lampedusa la «globalisation de l’indifférence»? Sur quoi Christophe Darbellay lui a demandé dans ce journal combien de familles le Vatican pense accueillir.

La question est impertinente, mais elle me plaît. Il y en a d’autres. Avec un jeune sur deux au chômage en Espagne et en Grèce, comment le pape François et Jacob Berger convaincront-ils ces Etats en premières lignes de l’immigration d’ouvrir davantage les frontières?

Au Nord de s’engager? C’est déjà le cas! L’Allemagne est le No 1 de l’asile en Europe – quatre fois plus de requêtes acceptées qu’en Italie. Qu’a fait celle-ci des centaines de millions d’euros versés par Bruxelles?

La «forteresse Europe» est un échec, disent ceux qui réclament l’ouverture des vannes, répétant que notre continent vieillissant a besoin de forces vives. Parlons démographie: en 1950, l’Europe comptait deux fois plus d’habitants que l’Afrique. Dans quelques années, ce sera l’inverse. L’Europe est-elle l’avenir des Africains? L’avenir des Africains est en Afrique.

Si nous avons le devoir moral d’aider les personnes en détresse, pourquoi l’Europe n’accueille-t-elle pas davantage de réfugiés syriens, entassés par centaines de milliers au Liban et en Turquie? Ceci est un vrai scandale. Pourquoi en est-il ainsi? Parce que notre système est engorgé par des migrants principalement économiques, avec la complicité active des droits-de-l’hommistes.

Il serait temps que les sempiternels donneurs de leçons se posent quelques questions sur les effets collatéraux de leur épaisse bonne conscience. De la même façon que notre aide au développement a coûté des centaines de milliards profitant plus à la bureaucratie coopérante et aux entreprises occidentales qu’aux populations concernées («Dead Aid» de Dambisa Moyo reste une lecture stimulante sur le sujet), les lobbies de l’asile multiplient les fausses incitations, plombent les budgets sociaux et font le lit du populisme.

A propos de fausses incitations, quel effet ont les images chocs de Lampedusa? Celui-ci: l’Europe renforce la surveillance de ses frontières maritimes – exactement ce qu’attendent les passeurs qui peuvent rassurer leurs passagers en leur promettant d’être pris en charge par les garde-côtes. Le dernier bateau chaviré l’a été par les mouvements des malheureux qui voulaient attirer l’attention des sauveteurs. Telle est la mortelle logique du système: plus on sauve de vies, plus on amène d’autres personnes à mettre la leur en péril.

Tant que nous mènerons une guerre de tranchées idéologique sur les questions d’asile et de migrations nous n’avancerons pas. Trop de bla-bla et pas assez d’action, comme dit le député socialiste européen Hannes Swoboda.

Plus pragmatiques, les Anglo-Saxons ont des longueurs d’avance sur nous. Ils essaient de mettre sur pied des filières régulées, analysent les besoins, collaborent. Des lobbies dirigés par les migrants eux-mêmes – pas par des porte-parole autoproclamés – y contribuent.

Et pour la boussole morale, je préfère à celles de Jacob Berger et du pape cette phrase de Michel Rocard: «On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais nous devons en prendre notre juste part. »

Mauvais perdants

Il me semble déceler un point commun entre les crises italienne et américaine dont je ne crois pas (l’avenir le dira) qu’elles menacent les équilibres planétaires, même si on nous serine le contraire depuis une semaine. C’est, au fond, une affaire de mauvais perdants.

En Italie, Silvio Berlusconi a été condamné par la justice après avoir consacré le plus clair de son énergie, pendant ses années au pouvoir, à l’éviter puis à lui mettre des bâtons dans les roues. Depuis, il clame que le verdict est politique, nul et non avenu. On ne peut exclure que des arrière-pensées politiciennes aient influencé le travail des juges, mais contester avec une telle véhémence et sans nuance la légitimité même du troisième pouvoir était une erreur. Dans l’Italie d’aujourd’hui, les doutes que celui-ci peut inspirer aux citoyens sont moindres que ceux suscités par le premier et le deuxième pouvoir, trustés par des oligarques cacochymes dont Botox’Berlu est la caricature la moins appétissante.

Protégé de la prison par son âge - comble d’ironie pour le Vieux Beau - Silvio aurait pu minimiser la défaite en la ruminant discrètement, voire en se contentant de viser une hypothétique revanche politique. Il s’est cru assez fort pour exercer un chantage sur les ministres de son parti. Démissionnez avec moi! Démissionnez avant moi! Que la République se liquéfie avant mon fond de teint!… Deuxième erreur grossière. Silvio Berlusconi a si bien dressé ses dogues à aimer le pouvoir qu’ils ont retourné leurs crocs contre le maître affaibli. Lequel, gémissant, va se cacher dans la niche.

Et l’Italie dans tout ça? Comme disait Michel-Ange: "Dieu a donné une soeur au souvenir et il l’a appelée espérance".

Aux Etats-Unis, les Républicains pris en otage par la frange hystérique du Tea Party mélangent un combat nécessaire (éviter l’explosion thermonucléaire de la dette américaine, si c’est encore possible) avec un combat d’arrière-garde (couler la réforme du système de santé dénigrée sous le nom d’Obamacare). Je ne suis pas un spécialiste des questions de santé mais, ayant la chance de vivre dans un pays où aucun malade n’est abandonné à lui-même parce qu’il n’a pas d’assurance, je considère comme légitime l’objectif qui consiste à élargir la couverture du système de santé. Il était même assez logique de la part d’un président démocrate et démocratiquement élu jusqu’à preuve du contraire. Encore une fois, on peut contester tel ou tel aspect concret du plan - ce qui a été fait plus qu’abondamment - mais la discussion a abouti à un vote final qui a entériné le principe. Point barre.

Prendre prétexte du débat récurrent sur la dette pour revenir sur une décision démocratique revient à mépriser les citoyens, qui s’en souviendront. Obama n’est sans doute pas le grand président que d’aucuns attendaient, mais je prédis plutôt des lendemains difficiles aux Républicains. Le plus affligeant dans cet étripage public est que les Etats-Unis n’avancent pas d’un pouce dans le débat sur la dette publique et que le spectacle de l’agressivité politique érigée en système, diffusé en mondiovision, exerce le même effet délétère sur d’autres pays que les pires séries B produites par Hollywood.

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