La perplexité m’envahit à propos de l’attitude des autorités suisses face aux deux scandales qui agitent les gazettes en ce moment, à savoir celui de la FIFA et celui des moteurs diesel VW.
La FIFA d’abord.Lundi 14 septembre,le procureur fédéral de la Confédération, Michael Lauber tenait conférence de presse à Zurich aux côtés de la ministre de la justice américaine Loretta Lynch pour faire le point sur les enquêtes en cours. Rappelons qu’à ce moment-là, quatorze responsables de la FIFA étaient déjà inculpés aux Etats-Unis pour « faits de racket, fraude, corruption, escroquerie et blanchiment d’argent », contre zéro en Suisse. L’enquête suisse découle de la plainte déposée… par la FIFA elle-même en novembre 2014 et ne s’est vraiment ébranlée, publiquement en tout cas, que lorsque les Américains ont sorti la grosse artillerie.
Le 14 septembre, Michael Lauber a répété que tout cela est long, compliqué, il a même osé une pointe d’humour footballistique: « on n’en est pas encore à la mi-temps ». Mais il n’a pipé mot des révélations qu’avait faites la télévision alémanique trois jours plus tôt montrant, document à l’appui, que la FIFA a vendu à la Fédération de football des Caraïbes et à son président Jack Warner les droits TV du Mondial, à un prix de faveur défiant toute concurrence.
Onze jours plus tard, le 25 septembre, à la surprise générale, le Ministère public de la Confédération communique qu’il a ouvert, la veille, une procédure pénale contre le président de la FIFA Joseph Blatter pour « soupçon de gestion déloyale et abus de confiance ». On remarquera d’emblée - peu de journaux l’ont fait - que les motifs juridiques diffèrent beaucoup de ceux invoqués par la justice américaine. Le MPC précise qu’il « soupçonne Joseph Blatter d’avoir signé un contrat défavorable à la FIFA avec l’Union caribéenne de football ». Tiens, tiens: exactement ce qu’avançait la TV alémanique le 11 septembre déjà, trois jours avant la conférence de presse américano-suisse donc! Pourquoi Michael Lauber n’en a-t-il pas parlé alors? Comment expliquer la coïncidence entre ces révélations et le sursaut du MPC? Mystère. Et comment qualifier la notion de « contrat défavorable » en droit suisse? Mystère encore.
Le MPC reproche également à Joseph Blatter d’avoir effectué en 2011 « un paiement déloyal de CHF 2 millions en faveur de M. Michel Platini, Président de l’Union des Associations Européennes de Football ». Kézako, un « paiement déloyal »??? C’est la première fois que j’entends parler d’un tel animal juridique. Escroquerie, fraude, corruption, blanchiment: ça oui, je comprends. Mais un « paiement déloyal », je ne sais pas à quel article du Code pénal ça renvoie. Et comme le MPC précise en caractères gras qu’il ne communiquera pas davantage, on en reste là.
J’ai déjà écrit ici ce que je pense de Sepp Blatter et n’y reviens pas. Ce qui me frappe ici est le comportement de la justice suisse face à la FIFA, qui me semble relever de l’amateurisme, du suivisme et de l’improvisation totale. Depuis des décennies, les autorités judiciaires de ce pays ferment les yeux sur les magouilles des grandes fédérations sportives qui s’y sont installées. Ce qui se passe dans le monde sportif relève d’une sorte de sphère extra-judiciaire, c’est de l’argent privé qu’on se partage entre amis, selon des règles qui nous échappent, et il ne nous appartient pas d’y fourrer notre nez: telle était la philosophie. Quand le scandale des « cadeaux » offerts par les villes candidates aux JO aux gérontes du CIO avait ébranlé la planète il y a vingt ans, c’est, déjà, des Etats-Unis qu’il était parti. La Suisse n’avait pas touché le puck.
Je ne suis pas convaincu que, sur le fond, son attitude ait vraiment changé. Notre ministre de la Défense Ueli Maurer ne s’affichait-il pas l’an dernier aux côtés de Sepp Blatter au Brésil, quitte à prendre un vol privé qui a coûté la bagatelle de 200 000 francs aux contribuables? N’a-t-il pas soutenu publiquement, à plusieurs reprises, le président de la FIFA?
« La justice travaille en toute indépendance! », direz-vous. Je n’en suis pas si sûr. Il y a un climat, une ambiance, des priorités. Jusqu’à très récemment, celles-ci ne visaient clairement pas la FIFA. Il a fallu que la justice américaine s’en mêle pour que la nôtre bouge (ça devient une habitude, voir les affaires bancaires). Il a fallu une révélation de la TV alémanique pour que Michael Lauber accélère un peu le rythme du match, par une communication qui crée plus de brouillard que de clarté. Je ne serais pas autrement étonné que Sepp Blatter et Michel Platini, qui s’entendaient comme larrons en foire avant que les affaires de succession ne les opposent, trouvent une explication commune à peu près satisfaisante au « paiement déloyal » évoqué par le MPC.
Le 12 octobre doit s’ouvrir le procès Falciani à Bellinzone. L’accusé a fait savoir la semaine dernière qu’il n’y serait pas présent, parce qu’il « a une confiance relative dans la justice suisse », a dit son avocat. D’après ce que je sais de lui, je considère Hervé Falciani comme un escroc cynique plus que comme un « whistleblower » persécuté, mais je comprends sa défiance. Depuis que les banques ont admis, sous la pression, qu’elles géraient des dizaines de milliers de comptes non déclarés, la plupart du temps au mépris de leurs propres règles, combien de directeurs ont été condamnés, ou seulement inquiétés par la justice suisse? Là encore, il y avait un climat, une ambiance, des priorités.
Ma confiance dans la justice suisse est comme celle de Hervé Falciani: relative.
L’autre affaire est celle des moteurs VW aux logiciels truqués. Là, c’est le l’Office fédéral des routes qui a fait preuve d’une (sur)réactivité étonnante. Le 25 septembre, il était le premier au monde à interdire la vente de nouveaux véhicules équipés des moteurs diesel incriminés. La nouvelle, comme on pouvait s’y attendre, a fait le tour de la planète et provoqué un vent de panique parmi les clients suisses de VW.
Trois jours plus tard, rétropédalage hâtif dans un communiqué: l’OPFROU « prépare des décisions visant à empêcher la mise en circulation de nouveaux véhicules et de véhicules d’occasion étrangers. Grâce à cette mesure, il évitera l’admission à la circulation routière suisse de véhicules supplémentaires potentiellement manipulés, contribuant ainsi à calmer le jeu et rassurer les consommateurs ». Par ailleurs, « les véhicules suisses d’occasion et tous les véhicules déjà immatriculés en Suisse ne sont pas concernés par cette décision et peuvent continuer de circuler ou être mis en vente sur le marché de l’occasion ».
En bon français, ça s’appelle un magistral cafouillage.
Quel rapport y a-t-il entre les zigzags du MPC et ceux de l’OFROU? J’y vois celui-ci: pendant très longtemps, la Suisse, semblable à ces singes qui se bouchent les yeux, les oreilles ou les lèvres, a manifesté un désintérêt massif, assumé et connu loin à la ronde pour toutes les activités pas très nettes qui trouvaient sur son territoires des conditions accueillantes. Mais le monde change, certaines pratiques fiscales ou de lobbies automobiles qui étaient jugées acceptables ne le sont plus, la pression monte.
Alors les autorités s’adaptent. A contrecoeur. Maladroitement. Comme tous les amateurs, elles commettent des excès de zèle parce qu’elles connaissent mal les nouvelles règles du jeu qui leur sont imposées. Elle tâtonnent, un grand pas en avant, deux en arrière. Il en sera ainsi tant que nous n’aurons pas eu une discussion de fond - et probablement celle-ci n’aura-t-elle jamais lieu - sur la place que doit tenir la vertu dans notre « modèle d’affaires » national à l’avenir. La vertu a un coût, écrivais-je il y a trois ans. Je le pense toujours. Des avantages aussi. Mais cette comptabilité-là continue de nous échapper. Alors nous patrons au plus pressé, parfois avec un zèle maladroit.