Réfugiés et migrants (suite)

Le billet « Merci, Madame Merkel » a été lu près de 3000 fois, ce qui est beaucoup pour un blog comme celui-ci. C’est dire si les questions posées par le nombre inhabituellement élevé de migrants et réfugiés arrivant en Europe travaillent les esprits. Parmi les réactions que j’ai reçues figure celle de M. Rodolphe Weibel, ingénieur, qu’il m’a paru intéressant de publier ici, avec l’échange qui a suivi.

« Si je vous ai bien compris, votre idée serait que l’annonce d’une ferme et définitive volonté européenne et suisse de recevoir un contingent important, - vous écrivez 500 000, mais j’imagine que vous seriez prêt à discuter d’un autre nombre, - serait de nature à apaiser la crise en toute dignité.

Je ne sais pas. Il est possible, sinon même probable, que le nombre de personnes qui demanderont de trouver un cadre de vie sûr et digne en Europe et en Suisse sera supérieur au chiffre publié. Que répondront alors l’Europe et la Suisse à ceux qu’elles refuseront d’accueillir ?

Tellement d’autres choses m’étonnent.

  1. Madame Sommaruga propose une répartition des demandeurs entre les différents pays de L’UE et la Suisse. Mais demandera-t-elle à ceux qui sollicitent l’accueil leur avis sur le pays de destination qui leur est attribué?
  2. Le rideau de fer posé par la Hongrie est jugé scandaleux. C’est un rideau exactement de même nature, provoquant des violences tout aussi graves, répétées à maintes reprises, qui a été établi depuis de nombreuses années par un autre pays d’Europe, l’Espagne, à Ceuta, sans susciter aucune réaction de ceux-là mêmes qui dénoncent aujourd’hui la Hongrie, Madame Sommaruga en tête. Elle a peut-être du cœur, mais un cœur très sélectif : la Hongrie est nettement droitière, l’Espagne l’est moins. Comme je la juge très intelligente, je ne puis imaginer qu’elle n’est pas consciente de cette attitude tendancieuse.
  3. L’Allemagne et la Suisse, (ces deux pays au moins,) ont besoin de gens qui travaillent, le chômage y est très bas. Sans s’en cacher, elles espèrent la venue d’étrangers. Pour elles, l’accueil de gens qui veulent quitter leur pays parce qu’il ne leur offre plus un cadre de vie acceptable est source de profits. Pour la Bulgarie, pour prendre un exemple de pays au chômage important, l’arrivée d’étrangers provoquera probablement beaucoup de problèmes sociaux, et peu de bienfaits. Sans s’en préoccuper, l’Europe entière, y compris la Suisse, dénonce cette absence de solidarité ! (chaque fois que je rencontre ce mot, je me demande s’il s’agit de solidarité à l’égard des migrants qu’il s’agit, ou de solidarité des Bulgares envers l’Allemagne, puisqu’il faut son accord pour modifier le système européen d’accueil).
  4. La Suisse n’a de frontière avec aucun pays ne faisant pas partie de l’UE. Mais l’aviation permet d’y accéder directement depuis n’importe quel pays du monde, sans passer par aucun membre de l’UE. Il semble que nombre de gens qui veulent être accueillis ne sont pas dépourvus de moyens financiers, puisqu’ils paient des passeurs à des prix exorbitants. Pour moins de 1’000 francs par personne sans doute, ils pourraient être amenés en Suisse sans risque. La Suisse, elle, (antienne : traditionnel pays d’accueil ! Sauf entre 1938 et 1945 !), interdit aux compagnies aériennes de transporter en Suisse des voyageurs qui pourraient être des solliciteurs d’accueil : la Suisse a installé son propre rideau de fer, sans rougir, Madame Sommaruga n’a pas soulevé la plus légère objection publique, ce qu’elle a fait pour la Hongrie. La Suisse a forcé les gens qui souhaitent venir chez elle à prendre les risques que tout le monde sait désormais.
  5. Jusqu’aujourd’hui, il fallait des années pour trancher de l’accueil. Désormais, 140 jours suffiront. Comment donc ? pendant des années, il a fallu des années pour décider, alors que des solutions existaient pour le faire en 140 jours ?

Que de mystères!

Rodolphe Weibel »

Réponse:
« Cher Monsieur,
Merci pour vos remarques. Vous soulignez nombre de contradictions dans l’attitude des politiciens ou mes propos, et vous avez raison de le faire. La question qui nous est posée est d’une affreuse complexité et suscite des réactions elles-mêmes contradictoires, du moins chez ceux qui ne l’abordent pas en chaussant leurs lunettes idéologiques.
Le chiffre de 500 000 « réfugiés » à accueillir en Europe correspond grosso modo aux passages illégaux enregistrés depuis le début de l’année jusqu’à mi-septembre. Je pense qu’il correspond à la fourchette haute de ce que peut fournir l’Europe à court et moyen terme, logistiquement parlant. Par Europe, j’entends principalement l’Allemagne, les pays nordiques, la France, les Pays-Bas et la Suisse. Dans Le Temps, Alexandre Casella écrit que la fameuse clé de répartition imaginée par l’UE ne fonctionnera jamais, les arrivants cherchant à rejoindre des parents, des amis. Peut-être. Il faudra pourtant essayer, faire pression sur les migrants/réfugiés, ce sera aussi un test de leur coopération et bonne foi.
Comme vous, je réprouve les indignations sélectives de Mme Sommaruga contre la Hongrie et, d’une manière générale, ceux qui se pincent le nez, confortablement assis devant leur télévision. Les Hongrois font, mal sans doute, avec la brutalité que leur ont enseigné des décennies de pauvreté au régime communiste, le sale boulot que leur confie le système Schengen-Dublin. C’est ce que qualifiait sans rire de « solidarité européenne » le directeur de Frontex à la RTS. Où il nous a appris que le système d’enregistrement électronique déployé en urgence n’est pas compatible avec celui de l’UE, un « projet pilote » devant y remédier… Des têtes devraient tomber, si nous n’étions pas en république bananière.
Toute la difficulté de l’exercice est de concilier charité et fermeté. Pour l’instant, les signaux envoyés - par l’Allemagne en premier - sont si contradictoires que nous ne sommes ni charitables, ni fermes. Cela ne veut pas dire que nous n’y arriverons jamais, c’est mon (mince) espoir. Cela commence par une remise à plat du concept même de réfugié tel que codifié dans les Conventions de Genève en 1951 sauf erreur, sous l’influence psychologique de l’Holocauste et de la guerre 39-45. Il ne faisait guère de doute dans les esprits que les réfugiés dont on parlait étaient menacés dans leur vie, et que les circonstances exceptionnelles dont ils étaient victimes ne dureraient pas éternellement.
Aujourd’hui, la majeure partie de ceux qui déposent des demandes d’asile ne sont pas directement menacés dans leur vie, mais marqués par des guerres interminables, la misère, des régimes répressifs - conditions qui n’ont hélas rien de passager dans le pourtour méditerranéen. S’il fallait, comme l’exigent les défenseurs des « droits » des réfugiés, accorder l’asile (avec toutes les prestations sociales et éducatives qui vont avec aujourd’hui, autre différence fondamentale avec les années 50) à toutes les personnes répondant à ces conditions, ce n’est pas pas 500 000 réfugiés qu’il faudrait accueillir, mais 500 millions.
A mon avis, nous n’échapperons pas à une redéfinition des critères de ce qu’on appelle un « réfugié », ses droits ET ses obligations. Comme c’est parti, je crains que cela se fasse dans la rancoeur, le désordre et peut-être la violence.
Vous évoquez aussi les vols et le rideau de fer aérien qui s’est abattu, en même temps d’ailleurs qu’on supprimait la possibilité de déposer une demande d’asile dans les ambassades suisses. Vous avez raison sur le principe, mais faciliter l’arrivée en avion ne résoudrait pas la question du tri, au contraire à mon avis. Bien sûr que celui-ci a pris bien trop de temps jusqu’ici. Il serait intéressant de savoir pourquoi: lenteurs de l’administration, ou zèle de l’industrie droit-de-l’hommiste qui multiplie les recours et les prolonge? »
Réponse de Rodolphe Weibel:

« Je ne sais pas si l’arrivée par avions de gens qui cherchaient le refuge en Suisse aurait été possible, et dans quelle mesure cela aurait résolu une partie des problèmes. Si j’ai évoqué ce système, c’est pour placer les bonnes âmes (quelques fois trop bonnes pour être honnêtes), devant leur responsabilité : punir les compagnies d’aviation qui transporteraient des gens qui cherchent le refuge est du point de vue moral très proche de la construction de rideaux de fer, parce que les deux mesures poussent de manière absolument semblable les gens à prendre les risques que l’on sait. Le Conseil fédéral a eu la même réaction que le gouvernement hongrois, bien avant lui !

Pour le reste, je pense que le droit d’immigrer, comme d’ailleurs le droit d’être naturalisé, ne devrait pas dépendre de décisions de justice. L’acceptation dans un pays d’une personne découle de considérations de même nature qu’un mariage, ou que l’acceptation d’un colocataire, ou qu’une élection : les citoyens devraient pouvoir choisir ceux que le pays accepte de la même manière qu’ils choisissent ceux qui les représentent, ou les gouvernent.

Ce n’est pas dans cette direction que va le monde, ni la Suisse. Je me fais une raison. »

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