Deux jeunesses

JeunessesDans le cadre d’un projet sur le Buffet de la gare de Lausanne, j’ai passé une heure ce dimanche matin plongé dans une expérience particulière et peut-être en voie d’extinction: la concentration des Jeunesses campagnardes vaudoises sur le trottoir devant ladite gare, avant la montée au Comptoir, où c’était leur journée.

Je ne sais de quand date cette tradition, aucun des jeunes avec qui j’ai discuté n’a pu me le dire. Avant, elle consistait à faire la tournée des bistrots ouverts le long du parcours au centre-ville et, de bière en café-prune, d’arriver à Beaulieu dans un état où les pupilles enflammées contrastaient avec la mollesse des jambes. Aujourd’hui, la plupart des estaminets ferment le dimanche, et les Jeunesses ont donc pris l’habitude de se retrouver devant le « Freeport », ancien Buffet 2è classe, la grande majorité amenant leurs propres munitions, qui vont de la Smirnoff au tonnelet de bière en passant par le thé froid et la traditionnelle bouteille de blanc.

A partir de dix heures, le nombre de décibels rivalise avec celui d’un match du LHC, les groupes se retrouvent en puissantes embrassades. Certains sont costumés. Les plus fragiles commencent à tanguer et glissent sur les bouteilles dont plusieurs se retrouvent en miettes sur le trottoir. « C’est dangereux pour vous, vous devriez ramasser les briques de verre », dis-je. « Oui, me glisse une jeune fille. Vous savez, nous ne sommes pas vraiment comme ça, il ne faut pas mal nous juger. »

Ne pas donner une « mauvaise image ». L’expression revient de façon obsessionnelle chez ceux avec qui je parle. « Les Jeunesses campagnardes organisent des voyages, du sport, des girons, des sorties. Et puis c’est vrai, une fois l’an, nous nous retrouvons au Comptoir, et ça dérape parfois un peu. Mais ce n’est pas bien méchant, nous sommes différents de l’image que nous donnons ici. »

Dont acte. L’ambiance est d’ailleurs bon enfant, personne ne se montre agressif envers le photographe sexagénaire qui se mêle aux groupes, et qu’on pourrait soupçonner de montrer des scènes peu flatteuses. En fait, ils sont ravis que je discute avec eux. Reste leur réflexe de se justifier. Comme si les Jeunesses campagnardes, tout en se gaussant de « ceux de la ville », cultivaient le complexe du regard que ces derniers portent sur eux.

Si certains me lisent, je leur dis ceci: il n’y a pas de quoi.

De toutes façons, la tradition s’effiloche. Déjà, ils sont nombreux à monter au Comptoir en bus, et plus en cortège.

Et puis le quotidien « 24 Heures » a parlé il y a quelques jours de ce projet inconcevable: il serait question de fermer les caves du Comptoir. Autant dire, le Comptoir lui-même. La manifestation « se cherche », lit-on. Le problème est qu’elle se cherche depuis vingt ans et n’a rien trouvé de convaincant. Et si elle avait tout simplement fait son temps face aux centres commerciaux, aux foires spécialisées, aux comptoirs régionaux qui, eux, ont su garder leur convivialité?

Alors, le raout des Jeunesses campagnardes sur les quais de la gare pourrait disparaître avec lui. J’y ai fait cette image qui montre le choc de deux jeunesses. L’affichette du « Courrier » annonce une réunion d’altermondialistes qui refont le monde à Genève. La jeune fille appuyée dessus et le copain s’apprête à lui donner un bisou défendent le leur.

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