« Mais regardez ce Q, quelle forme magnifique! »
Bon sang, mon regard n’était pas fixé sur le bon Q et, en tout bien tout honneur, détaillait l’enluminure de la bible voisine. Car nous nous trouvons à Mayence, ville de Gutenberg, justement dans le musée Gutenberg. Et même dans un véritable coffre-fort où, sous de vitres blindées et un éclairage réduit au minimum, s’ouvrent devant nos yeux ébahis trois véritables bibles sorties de l’atelier du maître il y a plus de 500 ans, belles et fraîches comme au premier jour. Une splendeur (photo ci-dessus).
La dernière a été achetée par le musée en 1978 pour 1,8 million d’euros, « une bonne affaire dit le guide », et c’est justement celle qui est ouverte à la page du Q majuscule. « Elle est moins tape-à-l’oeil que sa voisine, visiblement commandée par quelqu’un qui avait de gros moyens vu l’enluminure, mais sa facture est plus précise, voyez la jambe du Q qui part dans la bonne direction… »
Certes, certes. De Gutenberg, j’ai appris plusieurs choses. D’abord qu’il encrait ses plaques avec un tampon recouvert d’une peau de chien, car contrairement à d’autres autres animaux, le chien transpire par la langue et les pattes, pas par la peau. Pas de pores, pas d’effet buvard sur l’encre. Ensuite, qu’il a mis une dizaine d’années à développer son invention, les lettres mobiles et interchangeables de l’imprimerie moderne.
Ce fut, comme je m’en doutais dans le billet d’hier (voir la sixième étape du présent article) une histoire de gros sous, qui se termina plutôt mal pour l’entrepreneur Gutenberg, endetté jusqu’au cou. Son invention devait démocratiser la possession de livres, surtout saints, mais ce ne fut pas le cas tout de suite. Une bible, même selon la méthode Gutenberg, coûtait près d’un an de salaire d’ouvrier, et de toutes façons 5% de la population à peine savait lire. Les nobles et les bourgeois qui achetaient une des 180 bibles sorties de son atelier ne les lisaient pas et étaient souvent mauvais payeurs. Bref, Gutenberg se retrouva en faillite et dut confier l’affaire à son associé Fust.
Une bible Gutenberg faisait quelque 1200 pages, non numérotées. Comment les relieurs, souvent analphabètes, s’y retrouvaient-ils? Grâce à un ingénieux système: le dernier mot de la page était répété sur la suivante, mais en haut, dans la marge qui tombait ensuite sous le massicot. Le livre était donc un produit non fini qu’il fallait encore confier à l’enlumineur et au relieur.
Deux choses encore. La presse de Gutenberg s’inspira fortement des pressoirs de la région, à nette vocation viticole et qui reste aujourd’hui encore le premier Land producteur de vins en Allemagne. Comme quoi la légende selon laquelle les gens de presse ont souvent des tendances alcooliques s’explique par des racines historiques tout-à-fait sérieuses. (Au fait, le premier quotidien a paru à Leipzig en 1650, pile quatre siècles avant ma naissance, alors que Gutenberg a imprimé son premier livre pile 500 ans avant ma naissance. Ce ne sont pas des signes du destin, ça?)
Enfin, le maître imagina une disposition immuable des casses telle que ses ouvriers puissent y puiser les lettres quasiment à l’aveugle. C’est de cette disposition qu’on s’inspira bien plus tard pour concevoir le clavier de machine à écrire, puis d’ordinateur. Des centaines d’inventeurs ont proposé des claviers qu’ils jurent plus pratiques à utiliser, mais aucun ne s’est imposé.
Il reste aujourd’hui 49 exemplaires de bibles Gutenberg dans le monde, sur tous les continents, sauf l’Australie. Pour corriger cette injustice, un Néo-Zélandais de notre groupe aura l’honneur d’imprimer une page avec une forme d’époque, sur une presse similaire à celle de Gutenberg, et de l’emporter avec lui sur un de ces hôtels flottants qui sillonnent le Rhin.
Car les groupes se succèdent à un rythme soutenu dans le coffre-fort à bibles, c’est une affaire qui roule, maître Gutenberg serait content de savoir qu’enfin, elle rapporte des sous et de la notoriété. Cela n’a pas toujours été le cas, le premier imprimeur moderne dont on ne sait presque rien sur sa vie fut presque effacé des mémoires. Ce sont les Sans-culottes qui, amoureux du Verbe et des décrets imprimés, l’ont sacré « héros révolutionnaire » et sorti de l’oubli.
Mais oulà, dix heures du matin déjà, il est temps de faire tourner les manivelles - du vélo, s’entend.
Entre Mayence et Eltville, soyons francs, la piste cyclabe sur la rive droite n’est pas terrible, urbaine, avec beaucoup de petits détours embêtants, des zones industrielles et, quand arrive dans un village, transformée en faux vieux pavés qui secouent le guidon et les roubignolles. C’est marrant, cette manie de faire « à la manière d’antan » entre la sortie des autocars à à touristes et la rive aux terrasses apprêtées.
Avec toutes les secousses encaissées depuis le départ, mon pare-boues avant et le porte-carte commencent à branler, va falloir que je resserre tout ça chez un mécano car, pour économiser quelques grammes, j’ai bêtement oublié d’emporter un de ces outils à tout faire.
Trève de ronchonneries, à partir d’Eltville, on entre dans le gâteau meringué. Et là, je ne persifle plus, je veux vraiment dire que c’est la partie reine du parcours. Enchâssé dans des ondulations de vignes, le Rhin baigne des villages blancs dont chacun mériterait qu’on s’y arrête quelques heures au moins. Où qu’on lève les yeux, on aperçoit des tours et des châteaux. Des vrais vieux et des faux vieux, des noircis comme un chicot et des clairs, des sévères et des délires baroques, des bâtisses en moëllons qui prennent leurs aises en largeur, d’autres qui agrippent les nuages. Des créneaux partout! Pédaler ici, c’est comme passer une langue gourmande sur le dentier de l’histoire.
Et puisque j’y suis, pourquoi ne pas souligner l’avantage décisif du vélo? Outre qu’il est propice à la méditation, comme je le relevais dans ma traversée de la France, ce moyen de locomotion offre aussi le ralenti idéal au cyclo-photographe. Vous approchez du sujet, attendez le bon angle, ralentissez, stop. Ou vous revenez un peu en arrière, vous déplacez de quelques mètres en avant ou en arrière. Allez faire ça sur les palaces flottants qui doivent satisfaire le plus petit dénominateur commun de 500 passagers…
Outil de liberté. La preuve, c’est qu’au dernier moment, je décide, en lisant mon carto-guide, de faire un crochet par l’ancien monastère d’Erberach, sur les hauteurs. Cela me vaut la première montée depuis le début de ce périple, mais une solide avec une pente de 10% sur quelques centaines de mètres.
Construite à partir du XXIIe siècle, l’abbaye cistercienne d’Erberach est unique en Allemagne, une des plus belles d’Europe. L’église abbatiale est d’une pureté romane absolue, l’ensemble magnifiquement restauré, avec ses bâtiments annexes et son enceinte dans un cadre sylvestre. Les lieux sont si évocateurs qu’une partie du film « Le Nom de la Rose », d’après le roman d’Umberto Eco, y a été tourné. Plutôt que des mots, je vais glisser quelques images, puisque ce nouvel article me permet de le faire.
Les voûtes de la salle capitulaire.
Le (très long) bâtiment où sont alignés une dizaine de pressoirs herculéens datant du XVIe au XVIIIe siècle. Cela m’a fait penser à un autre monastère, français, où le bras de serrage du pressoir, un arbre entier en fait, avait été trempé dans un étang saumâtre par une génération de moines… et retiré par la suivante pour être utilisé, devenu quasi indestructible. On avait une autre notion du long terme en ce temps-là.
Un détail du plafond baroque datant de 1738, dans le réfectoire, où l’on constate qu’en quelques siècles, les hommes de Dieu, d’ascètes qu’ils étaient, ont peu à peu succombé aux plaisirs de la vie.
Petite précision pour les couples romantiques: il est possible de passer la nuit en chambre double dans une annexe du monastère pour 145 euros.
Ce n’est pas mon cas, je réenfourche ma bicyclette et, me trouvant bien sur les hauteurs, y reste en suivant des chemins viticoles vivifiants et déserts pour surplomber un moment le Rhin avant de me laisser glisser vers le bac de Winkel pour repasser sur rive gauche.
Sur ledit bac ne se trouvent pas que des touristes, mais aussi un ouvrier agricole avec son tracteur modèle spécial pour passer entre les rangées de ceps.
A Bingen, il faudrait parler longuement de la sainte Hildegarde, dont j’ai découvert l’existence il y a des années de cela en passant par là pour un reportage sur les élections allemandes (qu’avait gagnées Schröder, cela ne nous rajeunit pas). Il y a tellement de choses à voir dans cette étape qu’il faut faire des choix, vite. Je décide de ne pas m’arrêter, sinon pour photographier cette étonnante collision de tours dans ce qui fut le « Binger Loch ». A cet endroit très encaissé entre des parois devenues rocheuses, le Rhin ne fut longtemps pas navigable, il fallait décharger les marchandises et les recharger plus loin. Ce qui, additionné aux quelque 40 postes de douane sur le parcours, ne facilitait pas le transit des marchandises. Créé au XIVe siècle, aggrandi au XVIIe et au XIXe, le « Binger Loch » est aujourd’hui relativement facile à passer pour les péniches, et un des points de vue favoris du parcours.
A propos de trafic fluvial, commercial et touristique, il est intense sur ce tronçon. Je m’amuse à faire la course avec une péniche, la « Kasbah » (enfin, elle ne le sait pas…) et me rends compte que j’arrive à peu près à soutenir son allure si je ne m’arrête pas. Donc elle doit avancer à 20-25 à l’heure. Ci-dessus, une plage de sable à hauteur de Lorch, à peu près.
Le plus gros porte-conteneurs que j’aie vu jusqu’ici (il n’y en a que la moitié sur la photo). Malgré ça, je me demande si, en dépit de toute la fanfare qu’on fait pour vanter le transport fluvial, celui-ci est vraiment concurrentiel. Pendant que je prenais cette photo, un long train de marchandises passait en trombe dans mon dos, tandis qu’un autre, de wagons-citernes, circulait dans l’autre sens sur la rive d’en face…
On est Romantik ou pas! Ce soir, je dors à St. Goar, à l’hôtel Keutmann, ma fenêtre donnant sur la célébrissime Lorelei. Elle a pris quelques rides par rapport au mythe de la belle femme dont la voix ensorcelait les équipages, qui précipitaient leur bateau sur la roche.
La vue ci-dessus est une reproduction du tableau peint en août 1817 par Turner quand il est passé par là. La photo ci-dessous est ce qu’on voit pour de vrai, exactement du même endroit, en août 2015. On constate que le peintre prenait quelques libertés avec la nature: sa Loreilei relève le bout du nez pour paraître plus menaçante, son passage est plus étroit qu’en réalité, et les collines derrière deviennent montagnes rapprochées et plombées par l’effet des nuages. En plus, il n’y avait pas de caravanes à son époque, je me demande ce qu’il en aurait fait.











