En longeant le Rhin à vélo depuis Bâle

imageSuivre le Rhin de Bâle jusqu’à… je ne sais pas encore où. Ceci est le récit au jour le jour de cette balade vélocipédique et photographique qui est le pendant germanique de ma traversée de la France en mai dernier. Chaque jour, si le dieu Wi-Fi le permet, je posterai ici des images et des notes de voyage. En selle.Les deux guides sont arrivés mercredi, déposés sans façons par un courrier UPS devant la porte extérieure de mon immeuble. « Rhein-Radweg 2 et 3 », soit de Bâle à Mayence, puis de Mayence à Duisburg, 1100 kilomètres au total. Je n’aurai probablement pas le temps de faire tout le trajet, mais allons-y.

Une bonne carte est le premier compagnon du voyageur, le reste peut s’improviser, et je veux pas dépendre d’un GPS ou autres gadgets qui ont la fâcheuse tendance à manquer de jus juste quand on a le plus besoin d’eux. Tandis qu’un solide porte-cartes vissé sur le guidon résiste à tout ou presque.

Pour traverser la France de Besançon à St-Nazaire, j’avais emporté deux sacoches à bagages et un sac à dos. En étant encore plus sélectif, j’arrive à glisser le sac à dos dans une des sacoches. Une poche à eau - indispensable - quelques vêtements de rechange, une petite trousse de toilette, des tongs…

C’est sur l’équipement électronique que je gagne du poids: l’iPad me servira ici de machine à écrire, de livre (j’ai téléchargé plusieurs ouvrages sur le nouveau site gratuit de la BCU vaudoise) et d’éditeur photos avec la version mobile de Lightroom. Quant à l’appareil photo, c’est le minuscule Canon S120 accroché à ma ceinture.

Premier jour: Bâle-Fribourg-en-Brisgau

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De la gare CFF de Bâle (mon frein arrière grince atrocement à cause de l’huile généreusement mise sur la chaîne ce matin, pardon les passants!), je traverse le Rhin pour en suivre le courant sur la rive droite. En ce dernier jour de canicule, les Bâlois sont assez nombreux à y faire trempette. Tout comme les saumons remontant peu à peu le fleuve, ils semblent faire confiance à l’efficacité des stations d’épuration installées dans ce qui fut le grand dépotoir de la chimie. De fait, l’eau est assez transparente, ce qui ne veut rien dire, je sais, mais donne confiance.

Justement, après les terrasses alignées sous les arbres, voici les blanches constructions de Novartis, lignes claires. Un peu plus loin, les pavés deviennent moins réguliers, des herbes folles et anciennes voies de train se risquent à une touche de poésie. Ces quais constituent un des petits royaumes de la contre-culture bâloise, des containers tiennent lieu de bars, les chaises y sont de bric et de broc, les lieux sont quasi-déserts en ce début d’après-midi.

Puis arrive la zone industrielle, la vraie, avec ses entrepôts monumentaux, son dédale de rails et de bassins. Je me fie plus à mon instinct qu’à la carte pour la longer jusqu’à Weil am Rhein, il y a presque toujours une piste cyclable pour éviter les camions.

Encore quelques zigzags jusqu’à la hauteur de Märkt, et un grand panneau annonçant l’Eurovélo No 15 me confirme que je suis sur le bon chemin. Presque sans transition, les constructions et l’agitation de la ville font place à une nature sauvage. N’était l’autoroute voisine dont le zonzonnement rappelle que la civilisation n’est pas loin, je me croirais seul dans une vaste forêt.

Le chemin rectiligne n’est pas asphalté, parfois même assez caillouteux. Une légère nervosité m’habite: ma roue arrière a subi deux crevaisons ces derniers temps, et je n’ai guère eu le temps de tester la nouvelle chambre à air.

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A Istein, le fleuve, séparé depuis quelques kilomètres du Grand canal d’Alsace, divague entre des rochers et et des ilôts de galets blancs aux buissons bien fournis. Des familles s’y ébattent comme à la piscine municipale, ce n’est pas tout-à-fait l’image que je me faisais de ce géant européen, mais la scène est à croquer.

Après, il faut bien avouer que cela devient un peu ennuyeux. On avance sans fin sur la digue parfois ombragée, parfois non, le fleuve à main gauche souvent hors de vue, les villages invisibles aussi car toujours situés en retrait d’un ou deux kilomètres.

C’est dans un de ces passages terreux, tandis que j’hésite à faire le crochet par Fribourg-en-Brisgau, que mon pneu arrière se met à faire « floc-floc-floc », s’aplatit brusquement, une fois de plus. Trois crevaisons en quinze jours, chaque fois après une cinquantaine de kilomètres, cela ne peut plus être une coïncidence. Je répare sous une chaleur de plomb, cherche attentivement le coupable pointu dans le caoutchouc du pneu, observe la valve avec méfiance, mais rien.

Du coup, ma nervosité a augmenté. Je roule au milieu de nulle part, n’ai plus qu’une chambre à air de réserve et, au rythme où ça va, risque de devoir l’utiliser avant d’avoir trouvé une étape pour ce soir. C’est dé5cidé, je vais bifurquer sur Fribourg-en-Brisgau, ce qui me mettra au moins sur des routes goudronnées.

Chance! Dans le second village traversé, voici l’enseigne d’un magasin de vélos, ouvert et désert à part une vendeuse et un sexagénaire en chapeau de paille que je prends d’abord pour un jardinier local. J’explique mon problème, et le monsieur à chapeau, qui s’avère être mécanicien, a tôt fait de démonter la roue, le pneu, et d’y repérer ce qui m’avait échappé: une minuscule saloperie d’épine complètement enfoncée dans le caoutchouc, dont la pointe ne se sent pas quand on passe le doigt à l’intérieur, mais qui suffit à percer la chambre à air à force de tours de roue et de pression. A ce rythme-là, j’aurais pu continuer d’en changer une à deux fois par jour…

Bon vendeur, le monsieur au chapeau me signale qu’il existe un modèle de pneu « Marathon Plus » renforcé, et me montre un profil avec son bienfaisant boudin bleu incorporé sous la bande de roulement. « Unplattbar » (« increvable »), conclut-il avec l’assurance d’un ministre des finances allemand conversant avec un débiteur grec. Un peu cher, certes, mais: j’achète.

Pour le coup, le jardinier, pardon: le mécanicien me fait la totale. Changement du fond de jante, recentrage de la roue, le tout en quelques minutes. Délesté de quelques dizaines d’euros, mais désormais confiant comme un chevalier qui vient d’enfourcher une monture fraîche, je reprends mon chemin.

Avec tout ça, j’ai pris du retard et arrive à Fribourg-en-Brisgau sur le coup des six heures, sans avoir de chambre et fatigué par ces 80 km à plat, mais sur des chemins parfois peu commodes.

Quelque chose dans l’approche de la ville me dit que ça ne va pas être le coup de foudre. Trop d’immeubles et de centres commerciaux avant d’arriver au centre historique par un interminable boulevard.
Et trop de touristes dans ledit centre. En fait, on ne voit qu’eux dans les rues, à pied ou à vélo, dans les « Biergarten », assis sur les marches en face du musée, à la terrasse des cafés où s’époumonent des folkeux vieillissants et peu inspirés. Bien sûr que les façades du XVe siècle sont délicieuses au-dessus du canal, recouvertes de lierre juste ce qu’il faut, couleurs pas trop pastel.

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Mais tout ceci ressemble à un décor en carton-pâte. Je repense à l’article d’un journaliste croate publié il y a trois semaines dans « Le Courrier International ». Il parlait de sa ville, Split, et d’une polémique à propos d’un jeu de balle et de plage, spécialité de l’endroit, dont certains jeunes se sont mis à monnayer la démonstration, au grand dam des puristes.

« Et pourquoi pas? », demande le journaliste. Tout le monde n’est-il pas en train de monnayer son morceau d’histoire, de tradition, de cuisine, de produits du terroir? Le tourisme est une gigantesque machine à détruire ce qu’il révère. Ca commence invariablement par la découverte d’un « dernier coin de paradis », et finit par des alignements d’Eve en tenue folklorique vendant des pommes importées à des Adam en caleçons fripés.

Le réceptionniste de l’hôtel où j’ai déniché une chambre libre me conseille un parcours « alternatif » pour gagner la fameuse cathédrale de Fribourg-en-Brisgau. Et voilà que la divine beauté est en train de se faire lifter, des échafaudages lui font un drôle de tour de cou. De toutes façons, mes yeux vont du rouge-brun des pierres au brun-rouge des sauces bolognaises nappées de fromage, les assiettes ondulant en file ininterrompue sur les terrasses face à la cathédrale.

J’en ai l’appétit coupé. De toutes façons, le ciel devient noir tandis que de fortes bourrasques font tourbilloner les papiers gras. Un orage aussi soudain que bienfaisant s’abat sur les mortels. Des rires de filles éclatent sous les gouttes qui crépitent.

Deuxième jour: Fribourg-en-Brisgau-Breisach

Au lever, le ciel s’est un peu éclairci, la température agréablement rafraîchie. J’ai le coup de pédale plus léger pour refaire dans l’autre sens le chemin en direction du Rhin. Quand l’humeur s’allège, l’envie de photographie reprend le dessus. Voici donc quelques images glânées au bord des pistes cyclables et chemin vicinaux.

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Beaucoup de champ de maïs, des serres, et une colline de vignes que je contourne à Munzingen.
Un moulin.

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Une cigogne cherchant son déjeûner dans un champ, pas plus effrayée que ça du cycliste de passage.

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Le poulailler rouge, avant que ses occupantes se rassemblent vers la clôture électrique pour toiser le curieux.

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Des rangées de maison familiale bien proprettes et bien équipées qui, je ne sais pourquoi, me font penser à la Norvège où je fus brièvement après l’attentat de Breivik. Pays de mères blondes et imposantes, de zones 30km/heure, pays si pacifié que certains y deviennent fous.

Et, après 25 km seulement, Breisach au bord du Rhin retrouvé. La petite ville est touristique aussi, mais moins que Fribourg-en-Brisgau, et pleine de charme avec son église perchée au-dessus du fleuve. Quelque chose me dit de faire étape ici.

Ce quelque chose, c’est d’abord le pendant français de la ville, Neuf-Brisach de l’autre côté du Rhin, à 6 km.
Tout fluctue ici, à commencer par le cours du fleuve qui plaça Breisach tantôt sur sa rive gauche, tantôt sur la droite, et tantôt au milieu sur une île. Nantie d’une concession des Habsburg qui forçait les commerçants de passage à proposer leurs marchandises à Breisach pendant quelques jours avant de poursuivre leur route, plus un droit à récupérer la marchandise des bateaux échoués, la cité connut des siècles de prospérité.

Et de guerres, bien sûr, étant sur une frontière tout aussi fluctuante que le Rhin. Breisach fut parfois française, parfois germanique. Vauban la fortifia - il n’en reste pas grand chose. En revanche, l’octogone aux défenses étoilées conçu par Vauban à Neuf-Brisach fut la dernière de ses quelque 160 places fortifiées, « le joyau de la couronne », estimait Louis XIV et la seule qui a traversé les siècles pratiquement intacte, ce qui lui vaut aujourd’hui d’être classée au patrimoine mondial de l’Unesco.

Voilà l’autre « quelque chose » qui m’a retenu à Breisach. J’avoue un faible pour ces projets archiecturaux d’une stupéfiante pureté, comme les salines de Ledoux à Arc-et-Senans ou Neuf-Brisach, dont je reproduis le plan ci-dessous.

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Vauban participa à des dizaines de sièges, tous remportés, avant de concevoir les meilleurs moyens d’y résister. Deux à trois murs successifs, séparés par des fossés, reliés par des souterrains et renforcés de tours et d’échauguettes composaient un dispositif complexe, qui fut réalisé en un temps record à Neuf-Brisach - on n’ose imaginer dans quelles conditions pour les ouvriers réquisitionnés.

Cela étant, il est un trait de caractère de Vauban, moins connu, qui mérite d’être relevé. Cet expert de l’art de la guerre pensait qu’il vaut mieux « dépenser la sueur que le sang » et, par ses voyages dans le royaume, s’était convaincu que les pauvres payaient trop d’impôts, les paysans finançant les guerres. Il proposa que chacun s’acquitte des impôts en fonction de ses richesses, rédigea même ses idées dans un livre, « La Dîme royale ». Celui-ci fut saisi et détruit par la police avant sa parution.

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Voici ce que l’on apprend en visitant le musée qui lui est consacré dans le bâtiment où se trouve une des quatre portes de Neuf-Brisach. Elle est photographiée ici depuis l’extérieur de l’enceinte.

Je rentre à Breisach juste avant un nouvel orage et, celui-ci calmé, monte sur le Eckartsberg, d’où on a la plus belle vue sur la cité, le Rhin et, au loin, les Ballons d’Alsace.

« Die wichtigste Stunde ist
immer die Gegenwart.
Der bedeutendste Mensch ist
immer der,
der dir gerade gegenübersteht.
Das notwendigste Werk ist
immer die Liebe. »

(« L’heure la plus importante est toujours le présent. L’homme le plus signifiant est toujours celui qui te fait face. L’oeuvre la plus nécessaire est toujours l’amour. »

Au sommet de la colline, on peut lire ces vers, attribués à « Maître Eckart, mystique, né en 1260 à Hochheim, mort en 1328 (?) à Avignon ».

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Ces sages conseils n’ont pas toujours été suivis. En 1945, Breisach (photographiée ici depuis la terrasse de ma chambre, la 114, à l’hôtel Rheinblick), fut détruite à 85% par les bombardements et les combats. Cela ne rend que plus significatif l’épisode suivant, dont témoigne l’ancienne caisse d’épargne, au pied de l’Eckartsberg.

Dans cette maison qui accueillit provisoirement la mairie, l’autre ayant été anéantie, se tint le 9 juillet 1950 - cinq ans après la fin des hostilités - un référendum consultatif où était posée la question suivante: voulez-vous « la suppression des frontières politiques et économiques au sein de l’Europe, et la réunion de tous les peuples européens en un Etat fédéral européen »? Premiers habitants du Vieux-Continent à se prononcer sur une telle question, les citoyens de Breisach dirent oui à 96%.

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