UDC: Une Déferlante de Couacs


Si vous ne l’avez pas encore vu, le clip électoral de l’UDC ci-dessus mérite ses 3 minutes 10 secondes d’attention. Ce « Freiheitssong », « chant de la liberté » conçu et déclamé uniquement en allemand - car le premier parti de Suisse ne pense ni ne parle français - s’ouvre comme un livre d’images et aligne les clichés champêtres sur un fond sonore que ne renierait pas un groupe local de télé-évangélistes sous hallucinogènes. Même des ténors effondrés de l’UDC zurichoise ont déclaré que là, le parti avait crevé le mur du çon.

La chose s’intitule « Wo e Willy isch, isch ou e Wäg », c’est-à-dire « Là où il y a la volonté, il y a un chemin ». Cette formule servie à toutes les sauces - par Angela Merkel dans la crise grecque, entre autres - prend ici une saveur particulière, car l’UDC est précisément un parti qui ne semble plus avoir la volonté de rien, à part casser ce qui lui tombe sous la main et venger son chef historique Christoph Blocher. Quant à son chemin, il se perd dans de ténébreuses broussailles.

Qu’une force eurosceptique existe en Suisse, pourquoi pas, j’ai toujours trouvé que c’était bon pour le débat. Face aux idéalistes et idéologues de centre-gauche, il faut quelqu’un qui répète inlassablement: « en quoi cela sert-ils nos intérêts? »; et démonte les scénarios à l’eau de rose préparés dans les officines fédérales. L’UDC a toujours été bonne à ce jeu-là.

Mais depuis 2-3 ans, ce parti est victime d’une lente implosion, s’enferme dans un autisme ombrageux, se crispe dans une opposition jusqu’au-boutiste. Il se caricature lui-même, durcit le discours anti-européen et anti-étranger au point d’effrayer ceux qui lui manifestaient jusqu’il y a peu une certaine sympathie. Dans le sillage des scandales Swissair et UBS, l’UDC avait conquis bon nombre de chefs d’entreprises fatigués par les copinages libéraux-radicaux; un Peter Spühler incarnait cette ligne. En une législature, le parti a gaspillé ce capital; Peter Spühler a renoncé à la politique pour ne pas clamer ses désaccords avec Christoph Blocher.

Le problème est-il là,dans ce père qui n’a plus de fonction officielle sinon celle de vice-président et de « stratège », mais que l’on devine omniprésent? Samedi prochain, Christoph Blocher animera avec sa garde rapprochée - Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche, et Christoph Mörgeli - un débat à Zurich intitulé « Stopp dem Asylchaos » (pas besoin de traduire, je pense). Sous leurs trois photos souriantes figure un rappel en bas de page: « Pour le Conseil des Etats: Hans-Ueli Vogt ».

Eh oui, il s’agit d’une réunion électorale, mais Hans-Ueli Vogt, candidat aux Etats alors que Blocher ne l’est à rien du tout, a appris par la presse que ce podium se tiendrait sans lui. Juste une note de bas de page.

Un couac de plus dans cette machine qui les multiplie. Le président Toni Brunner lance dans la presse dominicale la candidature d’Adrian Amstutz au Conseil fédéral, pour voir celui-ci démentir de façon tonitruante deux jours plus tard. La section vaudoise de l’UDC se déchire à belles dents sur la place publique. Dans ce canton comme dans d’autres, l’UDC a échoué à apparenter ses listes avec celles du PLR, exaspéré par la dérive ultranationaliste de son partenaire. L’UDC n’est plus une force qui amène des solutions, c’est un parti qui ne cesse de créer des problèmes. Un chancre politique.

Tout cela ne sont que des péripéties, veulent croire les commentateurs fédéraux et autres analystes politiques. L’UDC bénéficiera au final du climat anti-réfugiés qu’entretient la vision quasi quotidienne de « boat people » dans les médias.

Eh bien je me méfie de ce consensus-là. D’abord, où est-il cet « Asylchaos » dénoncé par l’UDC? Ah oui: près de chez moi dorment, sur des cartons à l’extérieur du Sleep-in de Malley, une vingtaine de migrants dont la demande n’a quasiment aucune chance d’aboutir ou a déjà été refusée. Quelques autres occupent depuis des semaines une salle paroissiale à Lausanne. Ce sont des situations délicates à gérer, tout comme l’ouverture de nouveaux centres. Mais rien de comparable avec ce que l’on voit à Calais, à Cos ou en Sicile. L’électeur suisse, qui n’est pas idiot, s’en rend compte.

En réalité, la situation de l’asile reste sous contrôle. A ce sujet, Hans-Jürg Käser, président des directeurs cantonaux de justice et police, rappelle dans la NZZ de ce jour deux chiffres que Christoph Blocher se gardera sans doute de citer samedi. Au temps où le tribun zurichois était conseiller fédéral, 8% de toutes les demandes d’asile déposées en Europe l’étaient en Suisse. Aujourd’hui, c’est 3,8%.

Affirmer que la politique d’asile sombre dans le chaos tient de la pure propagande électorale et de la désinformation, insiste Hans-Jürg Käser. Par ailleurs, le projet de Simonetta Sommaruga soumis au Parlement vise justement à raccourcir les délais de traitement en centralisant les demandes, sur le modèle hollandais, donc à rendre le système plus efficace. Or c’est justement ce projet que l’UDC s’apprête à combattre bec et ongles, en proposant à la place des mesures à l’emporte-pièce comme « un moratoire », dont elle omet de préciser comment elle le mettrait en pratique.

Déclamations, éructations, condamnations sommaires et propositions fantaisistes: tel est devenu le programme électoral de l’UDC. La même incohérence se manifeste dans ce qui devrait être son dossier de prédilection, la défense nationale. Elle n’y est pas bien servie par un ministre brouillon et bougon qui n’a pas su convaincre les Suisses de l’utilité d’un nouvel avion de combat et a présenté au Parlement une réforme de l’armée rejetée par son propre parti. Là encore, dans une alliance contre nature avec la gauche, l’UDC n’a fait que retarder une décision raisonnable et appuyée par la majorité, instiller la méfiance et saboter le travail des commissions. Un gâchis dont l’armée ne sortira certainement pas renforcée.

Est-ce à ce parti-là qu’il faut accorder un second conseiller fédéral - alémanique bien sûr, la Suisse romande comptant une fois de plus pour beurre dans son arithmétique électorale? Quelle est la crédibilité d’ne formation politique qui a d’abord assuré que son initiative « Contre l’immigration de masse » n’aurait aucun impact sur les accords avec l’Union européenne et, quand il a été clair que c’était faux, a changé de discours en affirmant que de toutes façons, ces accords n’apportent pas grand chose à la Suisse? Que nous chantera l’UDC demain: « Là haut sur la montagne… »?

Tout au long de la législature qui s’achève, ce parti s’est enfermé dans la triple conviction que la Suisse est gouvernée, pour le pire, au centre-gauche; que le Conseil fédéral et les autres partis sont asservis à l’UE; que nous sommes insupportablement envahis de migrants qui minent notre Etat social. Cela l’a progressivement poussée vers une opposition frontale: qui n’est pas avec moi est contre moi, un vendu. Cette dérive missionnaire porte la marque d’un homme: Christoph Blocher, dont l’arrière-grand-père était missionnaire et le père intégriste protestant.

L’heure des comptes approche. Ceux qui partagent jusqu’à ses conséquences ultimes la triple conviction de l’UDC voteront pour elle. Je prends le pari qu’ils ne représenteront pas 25% des votants.

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