Médias: le premier million est le plus dur à gagner, dit-on

street-art-graffiti-messages-4Le chiffre fait saliver plus d’un journaliste: le New York Times compte 1 million d’abonnés numériques payants. C’est mieux que le Wall Street Journal (900 000) ou le Financial Times (520 000) récemment racheté par un groupe japonais. C’est aussi nettement supérieur aux 625 000 abonnements payants de l’édition papier du NYT. A noter qu’en additionnant les deux chiffres (1 mio + 625 000), on obtient à peu près le nombre d’abonnements que comptait le journal - uniquement papier - il y a vingt ans (les données sont tirés de cet article de Newsonomics).

Cinq ans après que son éditeur a fait le choix du « paywall », les abonnements numériques du NYT génèrent désormais 185 millions de dollars par an, ce qui permet d’entrevoir un avenir pour un journalisme de qualité survivant à la contraction de la publicité qui, elle, se poursuit (les revenus lecteurs du NYT représentent désormais 55% du total, contre 39% pour la publicité).

Avant de sabler le champagne, il faut néanmoins tenir compte de quelques réalités moins réjouissantes.

Tout d’abord, le NYT génère 59 millions de visiteurs uniques par mois. Ce qui veut dire que moins de deux pour-cent de ceux qui le consultent sont des abonnés payants. Le reste se faufile parmi les failles béantes du « mur payant ». Il y a celles qu’a ouvertes le journal lui-même: dix articles gratuits par mois et par appareil, ce qui en fait trente si vous avez un ordinateur, un iPhone et une tablette. S’y ajoutent celles que créent les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, avec la complicité de l’éditeur. Il suffit souvent de recopier le titre d’un article dans Google pour que le texte soit disponible intégralement et gratuitement.

Tout cela n’est pas trop grave. Nous sommes encore en période de transition, les 59 millions de visiteurs uniques permettent de vendre de la publicité en ligne et, dans la mesure où une partie deviennent fidèles et le montrent en ouvrant leur porte-monnaie, cela suffit à équilibrer les comptes. Après tout, la bonne nouvelle est que pas mal de gens sont prêts à payer pour une information vérifiée et de qualité.

Je serai plus prudent quand il s’agit d’extrapoler le modèle en Suisse, où les éditeurs se sont mis plus récemment au « mur payant ». Le problème est celui de la taille critique. Ce n’est pas un hasard si les champions des revenus par les lecteurs en ligne sont trois titres de référence anglo-saxons. Les No 2 et 3 ont un penchant clairement économique, visant un public plus élitaire et souvent fortuné, le NYT est le plus généraliste des trois. Sa riche couverture internationale et ses « op-ed » en font un outil mondialement utilisé, ne serait-ce que parce que les Etats-Unis sont encore la première puissance et que se qui s’y passe intéresse un lecteur averti. Son réservoir de ses lecteurs numériques s’étend ainsi bien au-delà des quelque 320 millions d’Américains.

Plus près de nous, le Guardian qui a investi des efforts et des sommes considérables dans le numérique annonçait l’an dernier des revenus de 70 millions de livres dans ce secteur (un peu plus de 100 millions de francs suisses), pub et abonnés confondus, en hausse de 25% sur un an. C’est encourageant, même si les pertes de l’imprimé en mangent une bonne partie. le Guardian a fait le choix d’être une sorte de porte-voix du centre-gauche bien au-delà du territoire britannique, et cela semble fonctionner.

En Suisse, je ne vois actuellement guère que la NZZ (payante en ligne depuis 2012) qui puisse prétendre à un tel statut pour un public germanophone, d’obédience plutôt libérale et intéressé par sa riche rubrique internationale. Elle reste très discrète sur ce que lui rapportent les abonnements en ligne.

En Suisse romande, le phénomène est encore plus frais, le marché encore plus restreint. S’y ajoute un obstacle majeur: les prix. Un abonnement numérique d’un an au NYT et à son vaste contenu coûte à peine plus de cent francs alors que Le Temps, nettement moins fourni, me demande 322 francs premier prix. Trois fois plus! C’est à peine moins cher pour des journaux comme La Liberté (249 francs) et Le Nouvelliste (240 francs). Quand on sait que près de la moitié des coûts d’un journal sont liés à sa fabrication et à sa distribution, rien ne justifie de tels tarifs en ligne, même pas l’amortissement des investissements numériques.

En plus, chaque éditeur se comporte sur le web comme si le lecteur devait s’abonner à son journal, et rien qu’à celui-là. Cette mentalité héritée des chasses gardées qui s’étaient constituées au temps des éditions papier est totalement anachronique. Si j’observe ma propre consommation de médias, pas forcément représentative je l’admets, je constate ceci depuis que je suis à la retraite:

  • Plus de 80% de mes lectures se font en ligne, sur tablette, iPhone ou ordinateur. Le seul abonnement papier qui me reste est « 24 Heures », gracieusement offert par Tamedia à ses anciens employés.
  • Sur ces 80%, une part non négligeable, difficile à chiffrer mais que j’estime à un tiers environ, est suggérée par les réseaux sociaux qui font en l’occurrence fonction de rabatteurs, de revue de presse.
  • Les seuls abonnements en ligne que j’ai contractés sont anglo-saxons (Economist), français (Courrier international) et alémaniques (NZZ). Les offres romandes, qui m’intéressent pourtant, sont bien trop chères par rapport au contenu.

J’aimerais pouvoir continuer à suivre, moins assidûment qu’avant, ce qui se passe en Valais, à Fribourg, dans le Jura. Je ne peux le faire parce que personne ne propose un système de porte-monnaie électronique où, d’un clic, je pourrais acheter pour un prix modique (50 cts maximum), un article qui m’intéresse dans Le Nouvelliste un jour, l’Impar le lendemain, La Liberté quelques jours plus tard… Un peu comme les câblo-opérateurs vendent des « bouquets » de chaînes, sauf qu’ici ce serait à la pièce.

J’imagine bien que les éditeurs ne sont pas pressés d’investir dans un tel système de porte-monnaie collectif peut-être compliqué à gérer (quoique: en est-on si sûr?), qui ne leur rapporte pas grand chose. Mais les petits ruisseaux ne font-ils pas les grandes rivières, comme l’a montré Google? Avec la politique du tout ou rien pratiquée aujourd’hui, le risque est que le lecteur choisisse le « rien ».

Le NYT l’a bien compris en multipliant les prix d’appels, les formules d’abonnement à la semaine ou au mois pour que la douloureuse soit plus facile à digérer. On dirait que les éditeurs romands (ce qu’il en reste, les autres étant à Zurich) ne souffrent pas assez pour se montrer créatifs dans le numérique dont ils vantent pourtant le potentiel à la moindre occasion.

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