La nécrologie est un genre délaissé par le journalisme. Il y voit à tort une corvée de complaisance envers ces morts qui, comme chantait ironiquement Brassens, « sont tous des braves types ».
Hier dans la galerie d’Olivier Evard à Nyon, où l’on peut voir en ce moment une exposition de cinq photographes sur les coulisses du Paléo Festival, je suis tombé sur un tiré à part de Libération qui fait mentir la vision restrictive résumée ci-dessus. Il s’agit, justement, d’un recueil de nécrologies signées Christian Caujolle, l’homme qui dirigea le service images de Libé à l’époque où ce journal ouvrait tout grand ses pages à ce qui se faisait de mieux dans la photographie française.
Parmi les nécrologies de Brassaï, André Kertesz, Lisette Model, Gerrmaine Krull, Bill Brandt et autres maîtres morts dans les années 80-90, j’en ai retrouvé une sur Ansel Adams, datée du 25 avril 1984, qui m’avait marqué à l’époque. Disons plutôt qu’elle avait flanqué un sacré coup de pied au cul à l’admiration que je portais alors au pape américain de la photographie de paysage, et à ma propre pratique. Les bonnes nécros ne servent pas qu’à se pâmer mais aussi à remettre en cause sa vision du monde, et je vais citer de larges extraits de celle-ci, qui fut et reste un modèle du genre.
Tapez « Ansel Adams » sur Google, et vous aurez sous les yeux une brassée de ces superbes images en noir et blanc du grand Ouest américain, en particulier du parc Yosemite, certaines devenues mythiques, reproduites année après année par des épigones plus ou moins talentueux. Adams travaillait à la chambre grand format et avait mis au point une façon hyperprécise de développer les négatifs (le « zone system ») qui rendait le détail aussi bien dans les recoins les plus sombres que sur les coupoles blanchies à la chaux réfléchissant le soleil. Je m’étais construit ma propre chambre 20x25cm, j’avais appris le « zone system », bref j’étais un fan.
Et voilà ce qu’écrivit Christian Caujolle à la mort d’Ansel Adams.
« A quatre-vingt deux ans, le mythe barbu mais vivant de la photographie américaine vient de s’éteindre, en quelques heures, à l’hôpital de Monterrey. Lui qui s’était engagé aux côtés des écologistes, défendant une nature qu’il s’attacha, sa vie durant, à mettre en forme dans des clichés monumentaux, lui qui fonda, dans une tradition sans faille, l’un des courants formalistes de la photographie Outre-Atlantique, lui qui défraya la chronique par des records absolus en ventes publiques, a droit, dans le monde entier, aux mentions des télévisions: le grand photographe américain, bla-bla-bla…
« (…) Cet hommage unanime, trop unanime pour être honnête ou réfléchi - ne fera pas oublier que ce mois-ci, pour conclure un hiver riche en disparitions de premier plan, Gjon Mili, le talentueux chroniqueur de jazz, de Picasso, de Casals, le cinéaste qui nous révèle Cartier-Bresson au travail et Billie Holliday sous les spots, le magicien du flash électronique et du mouvement, a quitté la scène sans qu’une seule dépêche d’agence le signale. Comme si l’Amérique était loin ou que la photographie n’existe toujours pas, sa disparition, tout comme celle de Gary Winogrand, l’un des fondateurs de la photographie américaine moderne et, entre autres, auteur d’une remarquable exposition consacrée aux animaux dans les années 70 au MOMA de New York, est passée inaperçue. Dérision, archaïsme. Et règne du spectaculaire.
« Mais c’est Ansel Adams qui vient de mourir. Autant faire le point. Et essayer de le mettre en place. De le regarder, de savoir quelle place il s’est mis à occuper, à grands coups de rochers et de nature, de cascades et de végétaux, de monumental et de panthéisme. »
On sent d’emblée que Caujolle ne se laisse pas écraser par ces rochers. C’est peu dire. Après avoir résumé son début de carrière (« sentimental, déjà incorrigible, Adams nous laisse de cette période quelques images d’enfant, à faire fondre, embuées, nostalgiques avant même d’avoir débuté »), le chroniqueur passe au coeur de l’oeuvre, qui s’inscrit dans la philosophie du groupe « f/64″ cofondé par Edward Weston et ainsi nommé parce qu’il se réfère au plus petit diaphragme des objectifs pour chambres grand format, assurant une netteté maximale sur tous les plans. L’importance de ce groupe est « indéniable », écrit Caujolle, il a « donné naissance à une tradition du paysage en grand format, architecturée et volontiers formaliste, souvent caricaturée par les enseignements universitaires actuels ».
Adams, précisément, « resta fidèle à une attention obsessionnelle pour la forme, à une rigueur parfois trop froide qui vous écrase sous la maîtrise, à un sens respectueux et religieux des volumes et des teintes. Il impressionna, séduisit, conquit. Il fit école, trop même, jusqu’à lancer dans les parcs américains des dizaines de photographes contrôlant parfaitement leur matériel et n’ayant rien à dire. Il était à la fois gourou et exemple de réussite, sympathique, bourré d’humour et maître insupportable, l’un des meilleurs connaisseurs, tant techniques qu’esthétiques, de la photographie, auteur répétitif et satisfait de nostalgies qui risquent, dans le temps, de se muer en sublimes cartes postales. Croulant sous les honneurs et les décorations qu’il recevait avec un plaisir non dissimulé, enseignant infatigable, il a imposé un style à la limite supportable du pompier. »
Bing! Et ce n’est pas fini: « Ecrasant, imposant, affirmant son amour des plantes et des rocs, il s’est lui-même construit un monument, inlassablement enfermé dans son laboratoire, plaisantant et se prenant au sérieux, écrasant les pauvres humains coupables de non-respect de la pureté de ses tonnes de rocs, de l’architecture des troncs d’arbres, de la finesse de ses lumières, à la fois naïf et faiseur, construit et piégeant les brumes, les neiges, les glaces, les étendues. »
Rarement on aura placé autant de bâtons de dynamite sous un cercueil.
Caujolle reproche à Adams et à ses épigones « imbus de leur savoir-faire » de répéter immuablement « les mêmes paysages mythiques dans lesquels Adam et Eve n’oseraient fauter de peur de faire rater la photographie ». Passage « obligé » de l’histoire de la photographie, il laisse en mourant le portrait d’une Amérique « qui n’a jamais existé que dans les images d’Epinal ». Et ce n’est pas parce que cet « agitateur de la photographie avait reçu la légion d’honneur que nous sommes en deuil. Les disparitions moins remarquées de Gjon Mili et Winogrand, frappant des hommes impliqués dans les développements du quotidien, nous semblent bien plus tristes. A preuve la lune qui se lèvera toujours au même endroit, même si le village de Hernandez est pollué. »
Inutile de dire que la lecture de ce texte m’avait secoué. Outre qu’il secouait le cadavre encore chaud d’Ansel Adams dont le grand tort était de me faire rêver devant des paysages peut-être mythiques mais néanmoins magnifiques, il passait au marteau-piqueur mon propre rapport à la photographie.
Une partie de la critique me paraissait injuste, voire mesquine. Caujolle reprochait à Adams d’être un bon homme d’affaires, d’avoir du succès. Et alors? J’y voyais et y vois encore le syndrome de certains Français qui préfèrent sacrifier au culte de la misère et des perdants.
Adams (comme Salgado après lui) nous donne à voir une nature qui n’existe plus que dans des réserves? Peut-être, mais est-ce une raison pour ne pas rechercher cette beauté et la partager dans l’espoir que l’écosystème sera mieux respecté? A ma toute petite échelle, j’ai beaucoup photographié les rivières de ma région - parce qu’elles m’attirent, parce que je les sais menacées, parce que malgré tout, on y trouve encore selon les moments et la lumière des endroits sublimes. J’ai montré ces images à un photographe canadien de la nature qui m’a encouragé à continuer parce que, dit-il, il faut que les gens voient ce qu’ils sont en train de détruire.
Enfin, Ansel Adams n’est pas plus responsable des imitateurs imbus de leur technique que Cartier-Bresson ne l’est des mauvais photographes de rue.
Cela étant, la critique de Caujolle me touchait parce qu’elle est juste sur bien des points, en particulier sur celui-ci: outil de la modernité au début du 20ème siècle, la photographie est progressivement devenue celui de la nostalgie. Le « ruin porn » (photographie de vestiges industriels et autres) est devenu un genre en soi, tout comme l' »urbex » ou « urban exploration » (photographie de lieux abandonnés et restés quasiment intacts). Côté style, on travaille de plus en plus « à la manière de », les smartphones proposent moult programmes pour recréer du grain, des griffures. Le numérique a révolutionné la technique et facilite paradoxalement la technique du « faux vieux ». Pour la créativité (à part les as de Photoshop), c’est plutôt du côté de la vidéo qu’il faut se tourner.
Je continue de photographier la nature « hors du temps », comme je photographie les paysages transformés par l’homme (mais cela aussi a été beaucoup fait). Je ne suis pas dupe de mes limites, et Caujolle a raison de vitupérer ceux qui se satisfont de peu. Grâce à lui, j’ai au moins découvert le travail de Gjon Mili et de Gary Winogrand.
Tout cela est tellement subjectif. Il n’y a pas un art, une manière de faire et on peut aimer Brahms ET Count Basie ET le rock’n roll sans avoir besoin de démolir les autres. Sauf si on est Français, bien sûr, ce peuple adorateur de la guillotine…
Décidément, ces pôv’ Français sont détestés par ici. Avec Géo j’ai l’habitude, mais je vois qu’il n’y a pas que lui, quoique Jean-Claude (vous permettez? j’appelle les gens que j’aime bien par leur prénom) vous, précisez » « certains » Français préfèrent…. ».
Mais « nom de bleu » comme disent « certains » Suisses, que vous ont fait ces Français?
Les Français ne sont pas détestés par ici, Ambre. Mais la mentalité des deux « peuples » est très différente. La société française est marquée par une certaine violence sociale, que certains font dater des suites de la Révolution de 1789. Il suffit de suivre un débat sur une chaîne française pour voir à quel point il n’est pas important de convaincre, mais de supplanter (pour ne pas dire écraser…) son adversaire. J’ai trouvé cette attaque du critique d’art français très typique de cette mentalité. A mon avis, celle-ci est le fruit d’un manque évident de démocratie dans votre pays. On élit une majorité au pouvoir et elle fait à peu près ce qu’elle veut, le seul moyen de s’y opposer étant de descendre dans la rue. On impose le mariage pour tous, on change les régions d’un claquement de doigt…
Imaginez un peu ça en Suisse…
Cela dit, tout ça s’appelle une relation amour-haine très habituelle entre gens proches et néanmoins différents. Et puis nous, nous n’avons jamais eu de plateau d’Albion avec des fusées à ogive nucléaire dont la portée ne dépassaient pas, précisément, la Suisse…
Tiens, à propos de nécro, le maître de céans n’a pas intérêt à lire celle que lui concocterait Fernand Melgar (aujourd’hui dans medialogs, RTS la première)…
Bonjour Ambre,
Pas de problème pour l’usage du prénom, j’aime bien. Les Français sont-ils « détestés », ou disons souvent critiqués? La question mérite qu’on s’y arrête un peu. Géo assume bien entendu ses opinions, pour ma part je précise d’abord que je suis en partie Français par la famille de mon père, naturalisé Suisse quand j’étais jeune. Ceci pour souligner que les imbrications entre les France et la Suisse romande sont telles, depuis les guerres de religion et même bien avant, qu’il me paraît difficile sinon impossible de se détester. Les Vaudois n’oublient pas que c’est Napoléon - même s’il poursuivait des objectifs bien personnels et s’est largement servi au passage - qui les a libérés de l’Ancien régime bernois. Pendant la guerre 14-18, la Suisse a traversé une grosse crise interne à cause de l’opposition entre Romands francophiles et Suisses alémaniques germanophiles. Je n’ai pas connu celle de 39-45, mais ce qu’on m’en a raconté montrait beaucoup de sympathie et de connivences avec la France.
Voilà pour l’Histoire, résumée à l’arraché. Plus récemment (je parle de ces 10-20 dernières années) c’est vrai que j’ai observé une prise de distance critique des Romands à l’égard de la France. A quoi tient-elle? Peut-être au fait que Paris n’est plus l’horizon culturel indépassable, la référence obligée. Comme tout le monde, les Romands se sont imprégnés de culture anglo-saxonne, ont voyagé plus loin et plus varié. Politiquement, ils sont majoritairement plus à droite que les Français, ce qui élargit le fossé quand ces derniers se donnent un gouvernement de gauche (quoique Nicolas Sarkozy, q
Bonjour Ambre,
Pas de problème pour l’usage du prénom, j’aime bien. Les Français sont-ils « détestés », ou disons souvent critiqués? La question mérite qu’on s’y arrête un peu. Géo assume bien entendu ses opinions, pour ma part je précise d’abord que je suis en partie Français par la famille de mon père, naturalisé Suisse quand j’étais jeune. Ceci pour souligner que les imbrications entre les France et la Suisse romande sont telles, depuis les guerres de religion et même bien avant, qu’il me paraît difficile sinon impossible de se détester. Les Vaudois n’oublient pas que c’est Napoléon – même s’il poursuivait des objectifs bien personnels et s’est largement servi au passage – qui les a libérés de l’Ancien régime bernois. Pendant la guerre 14-18, la Suisse a traversé une grosse crise interne à cause de l’opposition entre Romands francophiles et Suisses alémaniques germanophiles. Je n’ai pas connu celle de 39-45, mais ce qu’on m’en a raconté montrait beaucoup de sympathie et de connivences avec la France.
Voilà pour l’Histoire, résumée à l’arraché. Plus récemment (je parle de ces 10-20 dernières années) c’est vrai que j’ai observé une prise de distance critique des Romands à l’égard de la France. A quoi tient-elle? Peut-être au fait que Paris n’est plus l’horizon culturel indépassable, la référence obligée. Comme tout le monde, les Romands se sont imprégnés de culture anglo-saxonne, ont voyagé plus loin et plus varié. Politiquement, ils sont majoritairement plus à droite que les Français, ce qui élargit le fossé quand ces derniers se donnent un gouvernement de gauche (quoique Nicolas Sarkozy, qui lui détestait la Suisse, ait été le plus prompt à la dénigrer. Finalement, ce sont deux présidents de gauche qui ont accordé la plus grande attention à la Suisse).
Au risque de tomber dans la psychologie collective de bistrot, j’ai le sentiment que depuis quelque temps, les Suisses romands dont le pays a relativement bien traversé la crise financière et, jusqu’ici, la non-intégration à l’Europe, citent plus volontiers le « contre-exemple français » (dans le domaine économique et syndical surtout). J’y lis une forme de revanche sur une certaine condescendance hexagonale qui provoquait ici un complexe d’infériorité. Les Français ne se rendent pas compte l’expression « nos amis suisses » est assez mal reçue, même quand elle part d’une bonne intention.
Ce sentiment ne me paraît toutefois pas très profond, il est à la merci d’un retournement de conjoncture qui menace à tout moment la pointe d’arrogance helvétique.
En ce qui me concerne, j’espère ne pas tomber dans ce travers, mais je suis évidemment mauvais juge. Tout ce que je peux dire pour ma défense est qu’une de mes premières initiatives, après avoir terminé ma vie professionnelle, a été de traverser la France à vélo pour mieux me reconnecter avec ce pays qui est en partie le mien.
Cela dit, j’observe que les critiques les plus virulentes des travers français viennent souvent de France. Dans son dernier livre « Berezina », Sylvain Tesson vitupère plusieurs fois ses compatriotes « qui vivent dans un paradis et ne cessent de se plaindre de leur enfer ». C’est dans ce sens-là que je relevais que le reproche fait par Caujolle à Adams de bien vendre ses oeuvres relève à mes yeux d’un a priori politique.
Bonsoir,
Merci de votre réponse Jean-Claude (et à Géo aussi).
Il y aurait en effet beaucoup à dire et, à contredire dans ce que vous écrivez et, je n’en ai pas le courage.
A « l’arraché » (puissance dix), je ris souvent dans ma barbe quand j’entends « certains » Français dire « nos amis suisses »;-) mais, le pensent-ils réellement? Hum! En tout cas, dans les blogs suisses (TDG, 24 heures), j’ai rarement lu « nos amis Français », c’est pourquoi j’ai cette nette impression de détestation des Suisses pour les Français, qu’il s’agisse des « chroniqueurs » et des commentateurs.. Mais je précise aussi que Paris n’est pas la France toute entière!
Bref, je n’ai pas de sang suisse dans les veines mais j’ai épousé un Suisse qui vivait en France. Depuis qu’il « n’est plus là » je n’ai de cesse de découvrir votre pays par tous les moyens mis à ma disposition : Internet, la RTS, la littérature, les écrivains suisses (qui n’ont rien à envier aux écrivains français), les blogueurs suisses et quand j’ai pu (je peux devient plus aléatoire), par des escapades dans ce pays de lacs et de montagnes que j’ai fini par aimer, presque autant que celui que j’avais épousé…
Je n’ai plus la « fibre politique » en vieillissant et ce qui m’intéresse dans les blogs ce sont les « mots » et ceux qui savent s’exprimer avec passion et élégance (il semblerait que vous en êtes), la photographie (c’est par elle que je vous ai découvert), et c’est un régal.
Géo : votre réponse est très mesurée et élégante;-). Je vous ai connu plus décoiffant sur ce sujet… de, vos « ennemis Français »! Je ne m’embarquerai pas sur celui de Melgar avec vous.
L’histoire de Melgar concerne exclusivement J-C Péclet, traité sur les ondes à une heure de grande écoute de Vaudois caqueux et protestant par un type qui se veut un ennemi du nationalisme et de la généralisation. Et qui est issu de l’aristocratie espagnole, qui plus est…