Si Ramuz voyait ça…

Chemin22 juillet 2015, un mois qu’il n’est pas tombé une goutte d’eau (si: quelques-unes le week-end dernier, si rares qu’elles s’évaporaient presque avant de toucher le sol) et que la température de fin d’après-midi dépasse régulièrement les 30 degrés. Les poissons crèvent de chaud dans les rivières réduites à un filet, les vaches épuisées secouent le museau pour chasser le nuages de mouches, les pelouses au bord du lac ont jauni, le champs se craquellent. Records de chaleur.

Pourquoi ce soleil écrasant fait-il penser à une prochaine Apocalypse? A cause de notre éducation chrétienne à l’Enfer, où grillent éternellement les coupables?

Je repense à un drôle de roman de Ramuz, moins connu que d’autres, qui commence par ces mots: « Alors les grandes paroles vinrent; le grand message fut envoyé d’un continent à l’autre par-dessus l’océan. La grande nouvelle chemina toute cette nuit-là au-dessus des eaux par des questions et des réponses. Pourtant, rien ne fut entendu. »

Il y a quelques années, ce début m’avait intrigué: il est si rare que Ramuz parle d’autre chose que de sa terre vaudoise, évoque un mystérieux message venu d’Amérique. Quel est-il au fait? Celui-ci: « Par un accident survenu dans le système de la gravitation, rapidement la terre retombe au soleil et tend à lui pour s’y refondre ».

Damned! Voilà donc la température déjà caniculaire qui se met à monter, d’un degré par jour, sans espoir de retour en arrière, jusqu’à ce que toute forme de vie soit consumée sur la planète…

Ramuz écrit ce texte intitulé « Présence de la mort » en 1922. L’été précédent, nous apprend la notice, a été mémorable par ses chaleurs, il a fait jusqu’à 38 degrés à Genève, comme aujourd’hui. L’écrivain n’est pas très à l’aise financièrement, il travaille beaucoup sur ce texte qui reprend des thèmes abordés dans d’autres récits achevés ou pas ( « Passage du poète, « Salutation paysanne », « Terre du ciel », « Montée à la vie »). Il le transforme, le resserre, le recompose, semble hésiter sur la fin à lui donner.

Le résultat est une sorte d’OVNI, un récit d’apocalypse qui flotte dans l’irréalité. « Il faudrait que ça fut fiévreux, venu du dedans », dit Ramuz à propos de ce manuscrit. Sous cet angle-là, c’est plutôt raté. Bien sûr, il se passe des choses horribles. L’armée mobilise et ne parvient pas à calmer la populace qui pille, brûle des banques, saccage des bistrots. On gagne les hauteurs pour gagner un peu de temps. On se suicide, un avion monte encore plus près du soleil, tel Icare, puis se fracasse dans le lac. Le lac, « couleur de terre mouillée », envahi par les algues, dont le niveau baisse d’abord puis monte quand les glaciers fondent en accéléré. Les gens brûlés de soleil, étouffés par l’absence de vent, y entrent pour s’y noyer en masse. Ailleurs, on enterre les morts, au début, et puis plus. Chacun pour soi, chaque village reconstituant ses défenses contre l’ennemi qui est partout.

Résumé comme ça, « Présence de la mort » semble bien assez fiévreux. Mais c’est compter sans l’approche de Ramuz, son style qu’un critique jugeait « effroyablement singulier », un autre « barbarement écrit ». Le sentiment d’abstraction tient au parti-pris de l’écrivain de suivre quelques destins individuels plutôt que des mouvements de foule, évoqués d’une plume rapide. Le monde en train de mourir de chaud ne semble pas exister en dehors de ces rives du Léman. Et encore certains de ces personnages semblent-ils tirés de la mythologie (le vannier).

Au début, il y a de la dénégation dans l’air. « Qu’elle bêtise, commence alors le menuisier, La nouvelle vient d’Amérique, vous savez bien ce que ça veut dire. les journaux ne se vendaient plus; alors qu’est-ce que vous voulez?… »

Puis l’agent d’affaires Jules Gavillet se dit: « Si c’était vrai pourtant!… » Il ne peut dormir, allume la lumière, « il est tout étonné, à un moment donné, de voir clair entre ses doigts, tandis qu’un grand bruit d’oiseaux commence à se faire entendre ».

Dans les bas quartiers, « on s’est mis à chanter l’Internationale ». Dans le livre s’exprime aussi le narrateur: « J’ai trop aimé le monde; je vois bien à présent que je l’ai trop aimé. A présent qu’il va s’en aller. Je me suis trop attaché à lui, comme je vois, à présent qu’il se détache de moi. »  »

« Ce qui est beau, c’est d’être ».

Certains continuent à travailler, à compter leurs sous, absurdement. D’autres se mettent à détruire, « le goût de la destruction vous vient pour la seule destruction ».

Comment tout cela finit-il? Eh, je ne vais pas vous le raconter. A peine plus de 90 pages à lire, ce n’est pas beaucoup, vous trouverez bien un coin d’ombre pour vous poser avec le livre, en attendant l’orage. A moins que…

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