L’Europe va mal? Au moins on s’y parle

L’Union européenne traverserait la pire période de son histoire: diktat allemand face à la Grèce, cacophonie généralisée face à la pression migratoire, impuissance face aux guerres d’Ukraine et de Syrie, perplexité face à la Grande-Bretagne qui menace de quitter le club.

Si l’on s’en tient à ces faits brutalement résumés, il n’y a effectivement pas de quoi être très optimiste. Une chose frappe pourtant dans cet été caniculaire qui échauffe les esprits: jamais les Européens n’ont autant débattu entre eux de questions communes. Sur les réseaux sociaux, dans les médias, par politiciens interposés qui, eux-mêmes, abandonnent toute langue de bois sur Twitter.

Prenez la Grèce. La crise y est certes loin d’être résolue, tout peut encore déraper, mais quel formidable débat s’est déroulé - et se déroule encore - entre tenants de l’austérité budgétaire et partisans keynésiens de la relance, entre démocrates et technocrates, entre défenseurs et adversaires de la puissance germanique. En quelques semaines, des Français, des Espagnols et même des Suisses, non-membres de l’UE, se sont mués en « spécialistes » de la TVA grecque, des impôts payés ou non par les armateurs, l’église orthodoxe et les îles paradisiaques… J’ai passé une partie de la soirée d’hier à en discuter avec deux amis qui en revenaient: ils en avaient parlé avec les Grecs, comparé leurs impressions avec ce qu’ils lisaient dans les journaux ou sur internet. Yannis Varouflakis, ministre grec des finances, a réglé ses comptes sur les réseaux sociaux, des collègues lettons ou slovaques lui ont répondu du tac au tac. Extraordinaire leçon de choses en direct.

Mon excellent confrère Pascal Décaillet pourfend l’Empire allemand et convoque l’Histoire sur son blog. Je ne suis pas toujours d’accord avec lui mais apprécie sa voix tonitruante, ne serait-ce que par principe de précaution. Comme lui, je garde en travers de la gorge les errements du rouleau compresseur allemand au début des tragiques années 90, quand la fin du communisme et de la Yougoslavie ont dégénéré en guerre fratricide. J’ai encore en mémoire le débit de mitraillette et l’assurance, pour ne pas dire l’arrogance d’un diplomate allemand expliquant à quelques journalistes, un soir de confidences, les plans de son pays pour la Slovénie et la Croatie. On sait ce que cela a donné.

La différence avec cette époque est, précisément, que la discussion se déroule aujourd’hui sur la place publique, alors qu’elle se cantonnait alors aux cercles d’initiés. L’Europe va peut-être mal, mais on en parle, de ce qu’on aimerait en faire, de ce qu’on ne voudrait pas qu’elle devienne, on s’y parle. Bien sûr, des clichés et des stéréotypes ressortent, mais ne vaut-il pas mieux qu’ils s’expriment plutôt que de les laisser enfler dans le secret des coeurs?

Le ping-pong des opinions sur Facebook est fascinant. Un inernaute vous explique comment Alexis Tsipras s’est fait moucher au Parlement européen, le suivant vous démontre le contraire avec un autre extrait de vidéo. Le référendum grec (dans lequel je dénonçais une maladroite prise en otage du peuple pour appuyer une position de négociation, et qui s’est révélé totalement contre-productif) a permis au final une sorte de catharsis supranationale. J’avais sous-estimé cet aspect des choses. Ce fut, certes dans l’improvisation et l’exagération, un beau moment de débat. Les Grecs y ont été vilipendés, ou soutenus… Je ne sais pas s’ils y ont regagné leur dignité bafouée - cet ingrédient si souvent sous-estimé et pourtant essentiel - mais je suis prêt à parier qu’ils se sentent aujourd’hui moins seuls et, paradoxalement, plus européens.

Crise = chance: vieille rengaine, je sais. Pour ce qui est des migrants, on ne voit pas l’ombre du début d’une solution, plutôt des pays qui se ferment les uns après les autres. Ce défi-là est peut-être le plus difficile (voir le dossier de Courrier international sur le sujet et les articles toujours bien documentés de The Economist), il prendra du temps, mais la discussion, là aussi, prend de l’ampleur dans l’opinion, et les points de vue, pour ce que je peux en percevoir de ma petite fenêtre sur internet, ne sont pas aussi figés qu’on pourrait le croire à première vue. Une robuste franchise s’exerce contre les largesses incompréhensibles des autorités, tant mieux. Et un réflexe d’humanité s’affirme contre les généralisations abusives appliquées aux migrants, tant mieux aussi.

Quant à l’euro, que des économistes anglo-saxons enterraient il y a deux ans, il n’est pas encore mort, au contraire. Pour la première fois, sauf erreur, un chef d’Etat européen a ouvertement plaidé pour un budget commun européen digne de ce nom (François Hollande dans son interview du 14 juillet). Petit à petit, les éléments du puzzle se mettent en place (article en allemand, un peu ardu mais fouillé sur les avatars politiques de la monnaie unique, signé Albrecht Ritschl dans la NZZ) . Cela prend du temps. Le professeur Thomas Cottier rappelait dans la NZZ il y a quelques jours (texte en allemand) qu’il a fallu plusieurs décennies à la Suisse pour passer de la création d’une monnaie commune à sa concrétisation efficace par une banque nationale.

Le temps, c’est ce qu’il faut pour construire des solutions durables. Le défi de l’Europe est peut-être là. Les nouveaux outils de communication lui permettent aujourd’hui de mener des discussions sur une échelle et selon des modalités impensables quand le traité de Maastricht a été signé. En même temps, l’opinion qui s’y forme comme un mille-feuilles est souvent volatile et superficielle. Nous devons apprendre à gérer cette tension entre l’émotion et la raison, entre le temps court et le temps long.

P.S.: « Sans vouloir paraître cynique », Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche et candidat UDC au National pour les prochaines élections fédérales, se demande ce que la Suisse pourrait tirer des turbulences européennes. Sa réponse est simple: « Le Conseil fédéral n’aurait-il pas pu, au vu de cette kyrielle de problèmes, signifier sobrement à l’UE qu’il se voyait forcé en raison des circonstances graves en Europe d’appliquer de toute urgence les restrictions migratoires démocratiquement décidées par le peuple et les cantons le 9 février 2014? Il va sans dire, tout en conservant nos excellentes relations bilatérales. » L’UE « sanctionnerait-elle, pour sa démocratie directe, une Suisse tout à fait solvable qui n’en est pas membre? »

Lui semble convaincu que non. Je n’en sais rien. En écrivant cela, Roger Köppel est non seulement prévisible, il révèle le fond de sa pensée, de sa philosophie: profiter en douce des malheurs des autres. Sans vouloir paraître cynique, bien entendu.

1 commentaire

  1. Géo

    « Mon excellent confrère Pascal Décaillet pourfend l’Empire allemand et convoque l’Histoire sur son blog » et ne publie pas les commentaires qui ne vont pas dans son sens. Signe de faiblesse indiscutable.

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