On peut penser ce qu’on veut de la manoeuvre référendaire du gouvernement grec (peu de bien, en ce qui me concerne), il faut admettre avec Pascal Décaillet que si la Grèce a peut-être perdu la bataille de l’euro, elle a gagné celle de l’image. David contre Goliath, un pays pauvre mais fier dressé face au rouleau compresseur bruxellois, le peuple contre les technocrates, la solidarité contre la Loi aveugle, et j’en passe…
Encore n’est-il pas sûr que la Grèce ait perdu la bataille de l’euro. Les choses se préciseront ces prochains jours, la démission de Iannis Varoufakis permettant d’être raisonnablement optimiste. Probablement est-elle la contrepartie exigée par les Européens en échange des sacrifices qu’ils devront consentir sur la dette grecque. Dans cette affaire, un des enjeux immédiats est que personne ne perde la face. Le ministre grec des finances irritait ses collègues européens, lit-on, parce qu’il « ne cessait de leur faire la leçon ». Vu de l’extérieur, on a plutôt l’impression inverse… « Départ d’un démagogue », titre la NZZ, qui cache mal sa fureur après le non grec. Quoi qu’il en soit, Varoufakis, tout coquet qu’il soit, part la tête haute en faisant un doigt d’honneur aux dits collègues.
Mon propos n’est pas de disserter sur la situation très mouvante entre l’UE et la Grèce. Ce qu’on écrit aujourd’hui à ce sujet a toutes les chances de se révéler faux demain, nombre de commentateurs s’étant déjà fourvoyés dans leurs pronostics sur le résultat du référendum. Je m’intéresse plutôt à une victime collatérale de cette crise, à savoir le mouvement pro-européen suisse, et en particulier la composante de centre-gauche qui le domine aujourd’hui.
Il n’en a pas toujours été ainsi. C’est après tout un conseiller fédéral radical, Jean-Pascal Delamuraz, qui avait porté au début des années 90 - il y a un siècle, semble-t-il… - la candidature de la Suisse à l’Union européenne. Le mouvement « Né en 1848 » (allusion à la naissance de la Suisse moderne), qui prônait l’ouverture du pays à la fin du siècle dernier, comptait des personnalités de centre-droit.
Au fur et à mesure que le le soutien à l’idée européenne s’est étiolé, il s’est replié à gauche de l’éventail politique, même si l’un ou l’autre milliardaire dit vouloir injecter de l’argent dans la cause pour faire contrepoids à Christoph Blocher. Le Nouveau mouvement européen suisse (NOMES) est présidé par un socialiste, François Cherix, et l’a été par un Jeune socialiste très marqué à gauche, Cédric Wermuth.
Or la crise grecque a porté à l’incandescence un terrible conflit de loyauté au sein de la gauche pro-européenne. Ses ténors, choisissant clairement leur camp, n’ont cessé de dénoncer l’impérialisme néo-libéral de Bruxelles, l’arrogance des « élites » face au peuple, le diktat des technocrates face à la démocratie.
Mais alors, a-t-on envie de leur demander, comment pouvez-vous être favorables à l’entrée de la Suisse dans cette Europe que vous vomissez?
L’hebdomadaire « Schweiz am Sonntag » leur a posé la question (article en allemand) et obtenu des réponses embarrassées, tournant toutes autour du même mantra: « Il faut s’engager pour une Europe plus démocratique et plus sociale », dit le socialiste genevois Carlo Sommaruga, président de la commission de politique étrangères du Conseil national.
Certes. Sans doute. La belle affaire. Pas sûr que le peuple saisisse la nuance, d’autant plus que ce n’est pas le chemin que semble emprunter l’Union européenne. Si la crise grecque a avivé les tensions au sein de la gauche, celles-ci ne datent pas d’hier. La politique migratoire européenne est un objet de dissension plus important encore, opportunément occulté ces derniers jours par le risque d’un « Grexit ». Mais n’oublions pas que l’UE a été incapable de s’entendre sur des quotas obligatoires pour répartir 60 000 réfugiés au sein de sa population d’un demi-milliard d’habitants. La Hongrie construit un mur face à la Serbie, plusieurs pays n’appliquent plus de facto les accords de Dublin, la Suisse en a ressenti les effets l’an dernier déjà, où sur 14 900 « renvois Dublin » envisagés, seuls 17% ont effectivement pu avoir lieu, contre 43% en 2013.
C’est une bombe a retardement, qui pourrait exploser soit pendant la campagne pour les élections fédérales de cet automne, soit l’an prochain quand le peuple suisse devra peut-être se prononcer sur la mise en oeuvre de l’initiative de l’UDC « Contre l’immigration de masse ».
Le dilemme de la gauche est qu’elle rêve d’une Europe à la fois forte et sociale, alors qu’en se diluant, celle-ci n’est ni l’une, ni l’autre - de moins en moins même. Il y a dix jours, un de ses membres les plus opposés aux quotas de réfugiés (à part la France socialiste de François Hollande) a été la Pologne, un des ex-pays communistes qui ont bénéficié de l’aide européenne pour se reconstruire, profitant lui-même de l’émigration. « Les enfants de Solidarnosc refusent la solidarité », titrait Le Monde la semaine dernière. Et ce ne sont pas les discussions à venir avec la Grande-Bretagne pour éviter un « Brexit » qui vont infléchir l’UE dans une direction plus intégratrice et solidaire.
Pour la gauche pro-européenne suisse, le dilemme se double d’un anachronisme. Un des arguments les plus porteurs en faveur d’une adhésion était, au début des années 90, qu’il valait mieux participer à l’élaboration d’une législation commune qu’en subir les effets. A l’époque, l’UE comptait une douzaine de membres et formait un ensemble plus ou moins cohérent sur le plan économique. Aujourd’hui, elle en a plus du double et, depuis la crise financière de 2008, se débat avec les effets pervers de sa monnaie unique. Espérer qu’une adhésion contribuera à rendre l’UE à la fois « plus suisse » (au sens démocratique) et « plus solidaire », ce qui est en soi une contradiction, relève de la douce utopie.
Dernier point, la gauche se piège elle-même en reprenant certaines critiques d’extrême-droite sur le « déficit démocratique » européen. Comme le souligne le correspondant de Libération à Bruxelles Jean Quatremer dans cet excellente analyse, « ceux qui accusent «Bruxelles» de ne pas respecter le suffrage populaire ou de reconvoquer les électeurs «jusqu’à ce qu’ils disent oui» se trompent de cible. La décision de négocier un traité puis de le ratifier par voie parlementaire ou référendaire appartient aux seuls États et non aux institutions communautaires fort dépourvues de compétence en la matière. »
« En Allemagne ou en Belgique, par exemple, le référendum est inconstitutionnel, poursuit-il. Aux Pays-Bas, au Luxembourg ou en Espagne, il est purement consultatif. Renégocier ou non un texte rejeté soit par le Parlement, soit par les citoyens est aussi une prérogative souveraine. En France, c’est Nicolas Sarkozy qui a fait campagne, en 2007, en promettant de faire adopter un autre traité pour relancer l’Europe. Si la France avait voulu s’y opposer, elle aurait pu le faire sans problème, chaque État disposant d’un droit de véto. Au Danemark et en Irlande, dans les deux cas, ce sont les gouvernements qui ont décidé de renégocier le traité rejeté, mais ce sont les citoyens qui ont ratifié cette nouvelle version : le Danemark a ainsi obtenu un opt out sur la monnaie unique et l’Irlande la garantie que l’Union ne lui tordrait pas la main pour autoriser l’avortement ainsi que le maintien d’un commissaire par État membre (au lieu d’une Commission réduite…). »
Utile rappel au moment où la foule enthousiaste célèbre la victoire des « démocrates » grecs contre les « dictateurs » européens. L’UE mérite mieux que les noms d’oiseaux dont elle est affublée depuis quelques jours. En même temps, elle fait plus pitié qu’envie. Ceux qui croient au projet européen se rassurent en rappelant qu’il a toujours progressé par à-coups et crises. Nul ne sait ce qui sortira de celle-ci, mais le sentiment immédiat est qu’à Bruxelles, on songe davantage à sauver les meubles qu’à sauter par-dessus son ombre.
Pour ma part, je remercie les Grecs de nous avoir offerts un débat passionnant et trop rare sur les enjeux fondamentaux de l’intégration européenne, et continue de souhaiter qu’une solution soit trouvée pour effacer la moitié au moins de leur dette nationale et donner au pays l’air dont il a besoin pour se rétablir.
Comme je l’ai écrit ailleurs :
Pour tous ceux qui pensent comme « la foule enthousiaste qui célèbre la victoire des « démocrates » grecs contre les « dictateurs » européens » : ne pensez-vous pas que Mme Merkel devrait lancer un référendum dans son pays avec la question suivante :
« Acceptez-vous que l’Allemagne donne encore des sous aux Grecs ? »
Et à part ça, relativement au titre de votre billet, il faut bien souligner que le fossé s’est fortement creusé entre gauche qui accepte de gérer le capitalisme et gauche anti-capitaliste…