La démocratie Facebook selon Alexis Tsipras

A part les cyniques endurcis, personne ne souhaite que la crise entre la Grèce et ses créanciers dégénère en débâcle d’où ne sortiraient que des perdants. Pourtant, dans un remake de « La Fureur de vivre », les deux bagnoles sont lancées à fond, un des concurrents a sa manche coincée dans la poignée de la porte et le précipice n’est plus qu’à quelques mètres.

Après des mois de négociations tendues, insatisfait de ce qu’il a obtenu, le gouvernement grec a annoncé in extremis qu’il va soumettre le résultat à un référendum populaire, dans un délai d’une semaine, et en recommandant aux citoyens de voter non. De leur côté, les créanciers (européens pour la plupart) font savoir que les négociations sont interrompues, et leur offre caduque dès le 30 juin. Il n’est pas certain que ce soit vraiment leur dernier mot, mais arrêtons-nous sur ce moment particulier.

L’intransigeance des Européens est « intenable face aux peuples d’Europe et au prochain référendum britannique », affirme sur Facebook mon ex-collègue Benoît Couchepin: « l’avis des gens, on s’assoit dessus? », ajoute-t-il. Je ne le pense pas. A vrai dire, c’est plutôt à Athènes qu’à Bruxelles que surgit un dysfonctionnement démocratique.

La technocratie néo-libérale bruxelloise (et du FMI) lèche les bottes des banques et opprime les faibles: tel est le leitmotiv du gouvernement grec depuis son arrivée au pouvoir. C’est aussi ce que sous-tend la critique de Benoît Couchepin. Il y aurait d’un côté des élites asservies au fric, de l’autre des peuples innocents et pillés.

D’abord, cette analyse fait bon marché des 220 milliards d’euros d’aides en tous genres dont la Grèce a bénéficié ces dernières années, en échange de réformes qui restent pour la plupart à l’état de promesses. Ensuite, je ne prétends pas connaître « l’avis des gens » sur la Grèce mais doute qu’il soit aussi compatissant que l’imaginent son gouvernement et Benoît Couchepin. S’agissant des Anglais, la menace de « Brexit » n’a rien à voir avec celle du « Grexit », ses motifs se situeraient plutôt aux antipodes. Quant à l’Espagne, au Portugal, aux pays de l’Est et baltiques, ils ont consenti des sacrifices parfois douloureux pour rééquilibrer leurs finances publiques et se montrent tout aussi fermes, sinon plus durs que l’Allemagne face aux louvoiements d’Athènes.

Depuis le début de cette crise, Alexis Tsipras et son équipe cherchent à diaboliser l’Allemagne (puis Christine Lagarde) et misent sur une extension à toute l’Europe du mouvement anti-austérité. Confondre leur posture narcissique d’icônes révolutionnaires avec de vraies révoltes populaires pourrait être leur plus grande erreur de jugement. A leur décharge, cette naïveté politique a été une constante de la gauche depuis la Révolution française.

En ce moment, c’est surtout l’étrange usage que fait le gouvernement Tsipras de la démocratie qui étonne. Ainsi que son sens particulier des relations internationales. Au fil des mois, il a accentué le grand écart: ronds de jambe à Berlin et Bruxelles, propos vengeurs à domicile. Comme si les électeurs grecs et les négociateurs européens n’entendaient pas net et clair les dissonances entre les deux discours. Par ailleurs, Alexis Tsipras a-t-il informé à un quelconque moment ses partenaires européens qu’il soumettrait le fruit des négociations à une décision populaire? Probablement pas, à en juger par le sentiment d’improvisation qui prévaut depuis vendredi.

L’observateur suisse reste pantois d’admiration devant la célérité du processus: le Parlement grec confirme le référendum dans les 24 heures, et le peuple a une semaine pour se prononcer sur un enjeu dont le fond est peut-être clair (envoyer paître les créanciers, ou non), mais qui est aussi technique puisqu’il y est question de taux d’imposition, du régime des retraites, etc. Le gouvernement grec a d’ailleurs pris plusieurs mois pour clarifier sa position sur ces points.

Dans la Confédération helvétique, malgré une longue expérience du référendum, un tel débat s’étalerait sur un bon semestre, tant pour des raisons d’organisation que pour laisser aux citoyens le temps de s’informer et de discuter.

Foin de ces subtilités à Athènes, où tout ce qui se rapporte aux chiffres et aux sordides détails n’est que poudre de perlimpinpin jetée aux yeux du peuple par les vampires néo-libéraux. C’est donc sur un principe que se prononceront les Grecs, pour ne pas dire sur une réaction émotive à chaud. « J’aime » ou « j’aime pas ». Alexis Tsipras invente la démocratie Facebook; en cela, oui, il est « moderne ». Et pour que les choses soient bien claires, il l’a martelé samedi au Parlement: il espère qu’un non retentissant à « l’humiliant » compromis imposé par les créanciers sortira des urnes.

Au fait, pourquoi ne l’a-t-il pas rejeté lui-même? Cela aurait été l’acte responsable d’un gouvernement démocratiquement légitimé. D’ordinaire, on ne soumet au référendum que des projets que l’on défend - même si ce n’est pas toujours avec enthousiasme. La consultation populaire permet de voir si la base confirme ce soutien. Là c’est l’inverse: au lieu d’assumer le résultat des négociations, ou de le refuser s’il l’estime injuste, le gouvernement grec se défausse sur le peuple.

Pire encore. Dans la cacophonie générale, le ministre des finances Iannis Varoufakis déclare que les Grecs voteront « très probablement » contre l’avis de leur gouvernement et accepteront le compromis proposé par les créanciers!

Résumons. Après des mois de négociations où il a promis des documents qui n’arrivaient pas et s’est souvent contredit, le gouvernement grec transmet la patate chaude au peuple en lui recommandant de la jeter, mais en partant du principe qu’il l’avalera…

Au fait, je n’ai pas entendu Alexis Tsipras dire qu’il mettra en jeu la survie de son gouvernement si les Grecs devaient le désavouer sur une question aussi fondamentale. Voilà encore une bizarre conception de la démocratie. Le général de Gaulle, tout autoritaire qu’il fût, avait un plus grand respect de la volonté populaire.

L’équipe Tsipras avait déjà gaspillé sa crédibilité à l’étranger, elle est en train de l’enterrer à domicile.

La Grèce méritant mieux que cela, il reste à espérer que le défaut de paiement et con cortège d’incertitudes seront malgré tout évités. Dominique Strauss-Kahn esquisse un scénario prolongeant les délais de paiement et réduisant le montant de la dette, tout en laissant Athènes sous pression pour reprendre le contrôle de ses finances. C’est le plus raisonnable, et de toutes façons l’Europe n’a guère le choix, selon l’économiste Charles Wiplosz.

Quel que soit l’amateurisme de leurs dirigeants actuels, les Grecs ne sont pas les seuls responsables ce qui leur arrive. L’Union européenne a trop longtemps fermé les yeux sur des tricheries comptables qu’elle connaissait. Jean Quatremer, correspondant bruxellois de Libération qui a de la bouteille, écrivait le 25 juin cette phrase qui mérite d’être citée en entier: « L’aveuglement volontaire à l’égard de «la patrie de Platon», pour reprendre l’expression de Valéry Giscard d’Estaing qui a fait adhérer, en 1981, ce pays à la CEE, est encore plus ancien: «la Grèce, c’est notre Club Méd, on se la paiera, ça n’est pas un problème», expliquait ainsi froidement, en 1991, Pierre de Boissieu, l’un des deux négociateurs français (avec Jean-Claude Trichet) du traité de Maastricht, à des journalistes qui s’interrogeaient sur la capacité de ce pays à rejoindre la monnaie unique. »

Le mépris arrogant d’il y a un quart de siècle se paie aujourd’hui avec intérêts. Le « Club Méd » au bord de la faillite coûte beaucoup plus cher que ne l’imaginait Pierre de Boissieu, l’UE doit en prendre son parti. Quant aux remèdes imposés à la Grèce depuis six ans, ils ont fait plus de mal que de bien. On comprend le scepticisme de ses citoyens face aux potions magiques du docteur. Venir dire à une jeune génération fortement touchée par le chômage qu’elle aura peut-être fini de payer les dettes de ses parents quand elle-même recevra sa rente de retraite (entretemps rabotée)…, la perspective n’est guère enthousiasmante.

Il y a des fois où les grands principes doivent faire place à un peu d’humanité, à une bouffée d’air frais pour permettre de croire en l’avenir. Que les Grecs assument leurs fautes passées, soit, mais l’Union européenne aussi.

  1. Vraiment une excellente analyse et que l’on regrette qu’elle ne paraisse plus dans la presse…
    MAIS : Comment pouvez-vous écrire ceci :
    « Confondre leur posture narcissique d’icônes révolutionnaires avec de vraies révoltes populaires pourrait être leur plus grande erreur de jugement. A leur décharge, cette naïveté politique a été une constante de la gauche depuis la Révolution française. »
    Et ne pas voir comme vous êtes benoitcouchepinesque sur la question des immigrants (le terme est choisi…) ? Il y a cent millions de jeunes Africains qui veulent venir en Europe aujourd’hui, maintenant. Pensez-vous qu’ils sont les bienvenus ? Ou pensez-vous comme moi que cette question risque de créer une guerre civile chez nous à force d’excès des benoitcouchepins et autres moors de toutes sortes ?

  2. Vous avez l’art de commenter à côté du sujet… Je reviendrai sur la question de l’immigration, mais je ne suis pas d’accord avec vous. JCP

    • Merci pour le lien à cet article, que j’ai lu. C’est bien construit, mais je n’avale pas tout cru cette théorie du complot de l’oligarchie financière. Ce qui me frappe dans cette analyse est que les Grecs en sont au fond absents, sinon dans le rôle de victimes totalement passives, presque une matière première amorphe. Je ne crois pas que le monde fonctionne ainsi. Les banquiers ne sont pas des enfants de choeur, Goldman Sachs moins que tout le monde, mais il faut être deux pour signer un contrat, et deux pour faire des conneries, comme dans le mariage.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 107 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :