Le comte Moïse de Camondo (1860-1935) pensait avoir trouvé en France une terre d’asile durable pour sa famille qui, de l’Inquisition espagnole au Moyen-Orient, avait connu des siècles de persécutions et d’exil. Sa fortune n’était dépassée que par celle des Rothschild. Homme de goût et de passion pour les belles choses, Moïse en employa une bonne partie à ériger une demeure pour accueillir une des plus belles collections de mobilier français du XVIIIe siècle, dans lequel il voyait l’artisanat français au sommet de sa créativité et de sa finesse. Il attendit jusqu’à trente ans pour acquérir certaines pièces particulièrement intéressantes. C’était en quelque sorte un hommage à sa patrie d’adoption.
En 1917, son fils Nissim, pilote dans l’armée, fut tué à la guerre. Inconsolable, Moïse décida de léguer à sa mort sa maison et tout ce qu’elle contenait à cet Etat français qui l’avait accueilli. Il rédigea un testament réglant l’affaire jusque dans les moindres détails, dans le but de former les générations futures d’artisans en leur présentant ce qui se faisait de mieux.
Il ne pouvait pas savoir que quelques années après son décès, la France devenue vichyste et collabo arrêterait sa fille Béatrice et ses petits-enfants, les livrerait aux Allemands qui les enverraient à la chambre à gaz. Cette destinée a été racontée par Pierre Assouline dans « Le Dernier des Camondo ».
L’ironie tragique est que grâce à ce legs, l’héritage matériel de Nissim Camondo est sorti pratiquement indemne de la guerre et se visite aujourd’hui dans la maison familiale en bordure du parc Monceau, devenue musée et magnifiquement restaurée. Tandis que les héritiers directs de Moïse, eux, sont morts pour et « par » la France, comme l’écrit Assouline.