« A la Butte-aux-Cailles,
Personne travaille
Sauf la poulaille… »
… dit une chanson qui doit dater de l’époque où ce quartier populaire, plus village que ville aux portes de Paris, résonnait encore des coups de fusil tirés par les troupes gouvernementales contre les insurgés de la Commune, dont c’était un bastion.
En ce début de XXIe siècle, je ne sais pas ce que fait la « poulaille » (la police, pour les non-familiers de l’argot parisien), mais des agents de sécurité en gilet fluo arpentent, débonnaires, le marché au puces où un papa offre à son fiston en chapeau de paille un livre illustré sur Van Gogh. Et, le plus extraordinaire: le gamin a l’air content de le recevoir.
La Butte-aux-Cailles s’est largement « boboïsée » mais conserve un doux mélange de population. Il y a des Chinois, des SDF qui zonent autour du centre social voisin ou campent sur la place Verlaine, des hipsters en casquette qui y jouent à la pétanque. Au milieu de cette place se trouve une fontaine dont l’eau puisée en profondeur (dessous coulait la Bièvre) attire les amateurs loin à la ronde.
Des mammas musulmanes font leur marché à côté de militants UMP (pardon: des Républicains) qui rament pour reconquérir un quartier votant plutôt à gauche. « Y’a qu’à voir la place que vous faites aux femmes! », aboie une quinquagénaire au visage des trois messieurs déconfits qui ont essayé de lui glisser un feuillet de propagande dans les mains. « Voilà, c’est typique… », glisse l’un d’eux. « Et que pensez-vous de Sarkozy? »
Au fait, le nom de ce bout du 13è arrondissement n’a rien à voir avec les oiseaux, il renvoie à un certain Pierre Caille, propriétaire terrien du 16è siècle qui possédait quelques vignes sur la colline. Dans une rue qui se nomme elle aussi Butte-aux-Cailles, un petit magasin tenu par des messieurs aux cheveux blanchis vend des T-shirts et des livres d’histoire perpétuant la mémoire de la commune. Dans les rues pavées et en pente (douce, selon des critères lausannois, mais assez pour que le Guide Vert recommande de bons souliers), des graffitis proclament qu' »ici, nous sommes tous fous ». Tout ceci reste très sage, comme au square Brassaï où d’accortes mamans accompagnées de gentils papas prennent grand soin de leur progéniture.
Depuis le fond du parc, on aperçoit par-dessus les roses la grande façade du journal « Le Monde », monument incongru à la presse de référence. Un peu plus loin, quelques maisons à colombage regroupées autour d’une cour intérieure forment la « Petite Alsace ». Et si on lève le nez, on est tout étonné de voir des tours de trente étages, presque voisines, mais qui au fond ne dérangent pas vraiment. La Butte-aux-Cailles est faite de bric et de broc, et c’est son charme.