« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge ! »
Ainsi commence le poème de Joachim du Bellay, qui finit ainsi trois strophes plus loin:
« Plus mon Loire gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine. »
Oui, du Bellay était angevin, originaire d’Ancenis, et c’est vers sa statue que je dois tourner pour suivre la Loire. ce matin « Où est-elle? » demandé-je à un passant. « Par là, il regarde la rivière et montre son cul à la ville », répond-il. Le galant pondeur de vers n’a pas que des admirateurs par ici.
Est-ce parce que les roses ont des épines, et que les épines percent les chambres à air? Toujours est-il que dix kilomètres plus loin, mon pneu avant se dégonfle de façon anormale. J’essaie d’y remettre de l’air et crac, ma pompe se casse. Heureusement, il passe assez de monde par là, j’emprunte une pompe, regonfle et gagne dix autres kilomètres sur un chemin étroit, glissant et caillouteux. Si l’expression « rouler sur des oeufs » existait, elle serait appropriée ici. Je croise des files de joggeurs, de cyclistes, on dirait que toute la France s’entraîne en ce dimanche ensoleillé.
Au bout de ce chemin, il faut se rendre à l’évidence: la chambre à air est morte, la valve qui est cuite probablement. Premier incident de ce type depuis le départ, après mille kilomètres, il n’y a pas de quoi se plaindre. Heureusement, j’ai une chambre à air de réserve, et arrivent deux costauds, le premier sur son VTT, le second, handicapé, sur un fauteuil roulant tout-terrain - mais oui, ça existe - tous deux crottés et fatigués de leur sortie, et surtout équipés d’une pompe de pro. Je n’ai pas trop perdu la main, en quelques minutes c’est réparé.
Sur quoi je roule jusqu’à Nantes, avant-dernière étape du voyage. J’avais le souvenir vague d’une belle ville mais un peu grise, de la biscuiterie Lu, des chantiers navals en déshérence. Je retrouve une cité briquée comme un sou neuf, superbement équipée en pistes cyclables et zones piétonnes, où les gens réoccupent gaillardement les places, les voitures s’y glissant aussi discrètement que possible. Donc, une politique volontariste est possible en matière d’aménagement urbain pour renverser un bon demi-siècle de dégâts causés par la voiture toute-puissante. Au fait, c’est à Nantes que se tiendra début juin le prochain congrès mondial du vélo.
J’ai l’après-midi pour moi et rends visite aux « Machines de l’île« . Incroyable spectacle que cet éléphant de 48 tonnes d’acier, de bois (tulipier de Virginie) et de cuir pour les oreilles qui transporte une trentaine de passagers en agitant sa trompe crachant de l’eau, poussant de puissants barrissements. Le mouvement des pattes, des paupières, de la tête, tout est parfaitement naturel, grâce à une carcasse comprenant 62 vérins - 46 hydrauliques, 6 pneumatiques et 10 à gaz.
Cette créature, croisement des inventions de Léonard de Vinci et du monde de Jules Vernes (né à Nantes), est signée « Compagnie de la Machine », créée au tournant du millénaire autour de deux personnalités venues des arts de la rue, François Delarozière et Pierre Orefice. Sur l’île de Nantes, là où l’on construisait des bateaux, ils ont imaginé un bestiaire vivant s’échappant des anciennes halles, un univers magique reposant sur l’émotion, la surprise de l’enfant, la rencontre avec le public. L’architecte Chemetov a réhabilité le quartier, la compagnie s’est mise au travail.
L’éléphant a été inauguré en 2007 (notez au passage, c’est mon mauvais esprit, que le garçon de piste qui l’accompagne reste toujours un Noir…). Un grand Carrousel des Mondes marins, où tournent des raies et des poissons plus incroyables les uns que les autres, a suivi cinq ans plus tard.
Ce bestiaire merveilleux qui exhibe ses entrailles mécaniques, fait coulisser ses bielles et use de toutes les astuces mécaniques pour restituer un mouvement harmonieux est une sorte d’anti-parc Disney. Ici, tout est unique, travaillé artisanalement, sculpté, avec des matériaux rappelant la grande époque victorienne. Les visiteurs sont appelés à actionner des manettes, font partie de l’aventure. A en juger par la foule qui se presse autour des halles et du Carrousel, le pari de rendre vie au site a été gagné.
Le prochain méga-projet de la Compagnie des Machines est une folie à 25 millions d’euros, l’Arbre aux Hérons, d’un diamètre de 50 mètres pour 40 mètres de haut, Un arbre métallique gigantesque recouvert de passerelles, de bacs à verdure et de divers insectes fantastiques (mécaniques aussi, bien sûr) que survoleront deux hérons transportant une dizaine de passagers chacun dans leurs nacelles d’osier. Celui ci-dessus est un prototype deux fois plus petit que le modèle final.
Des chenilles géantes se déplaceront d’une branche à l’autre grâce à un exosquelette articulé, reproduisant les contractions d’une vraie chenille. Le modèle-test, ci-dessus, peut être actionné par un enfant.
Il y aura aussi des fourmis géantes pour amener les visiteurs à l’Arbre aux Hérons. Celle-ci fonctionne déjà, transporte plusieurs passagers qui en articulent les antennes et les mandibules.
Vous l’aurez compris: resté assez gamin, je suis bon public pour ce genre d’inventions cliquetantes.
Ah le petit Liré ! A propos, qu’est devenu F’Murr ?
La pompe à air qui flanche dès le premier usage : bien de notre temps…Et à ce propos, pour enfoncer le clou : avant, les valves étaient serrées contre la jante par un écrou vissé sur le tube de la valve. Les nouveaux génies ont supprimé cet amarrage, les valves font un léger mouvement avant - arrière à chaque tour de roue et la suite est prévisible…
Fabuleux, l’éléphant. Mais c’est vrai qu’ils auraient pu habiller le garçon de piste en naturel des savanes de là-bas…
Enfin, la fourmi géante. J’ai fait trois missions d’un mois comme géologue dans le Fouta-Diallon. Une Toyota dite Hilux pour High lux, ce qui est une escroquerie. Un chauffeur, un Diallo évidemment, et moi. Et nos deux lits de camp.
Les pistes du Fouta sont tout simplement horribles. Des escaliers avec des marches irrégulières. Des crampes au biceps pour s’accrocher à la seule poignée…De retour d’une de ces missions, le dos tout cassé, je bois une bière à la maison du chef de projet à Conakry, sur sa terrasse en observant une fourmi qui court sur la terrasse crevassée. A l’échelle, elle passe les obstacles à 200 km à l’heure. Nous, on se déplaçait à 5 à l’heure.
J’ai écrit ça à Toyota, ils ne m’ont jamais répondu…