La femme de Jean-Pierre, les jardins de Villandry

coquelicotsC’était une cinquantaine de kilomètres avant les coquelicots, à la sortie de Tours plus précisément où j’errais à vélo dans un parc, m’étant mélangé dans les embranchements. Jean-Pierre a surgi derrière moi avec son VTT et m’a pris en charge pour me ramener sur le bon chemin.

Causant, avec ça. Nous n’avions pas roulé quatre kilomètres qu’il m’apprenait qu’une de ses jambes était à moitié paralysée par une forme rare de cancer osseux, détecté et soigné in extremis il y a huit ans. « Ben chapeau ! », ai-je dit. A six kilomètres, je savais que son vélo de course avait été bousillé par un automobiliste qui ne s’était pas arrêté - « c’est comme ça en France », a-t-il commenté. « Ben zut », ai-je réagi.

A sept kilomètres, il m’avait donné son avis sur les gens du voyage et les habitants de son quartier, « soixante-dix ans de moyenne d’âge » (qui devait aussi être à peu près le sien). « Hmmm, hmmm », ai-je philosophé. A huit kilomètres, il m’expliquait qu’il lisait des livres sur le bouddhisme et méditait chez lui, « avec un laser », parce que ça lui fait du bien.

A dix kilomètres, j’ai compris pourquoi, quand il a commencé à parler de son épouse. « J’ai dit à ma femme : mais fous le camp !», a-t-il résumé. « Et alors? », ai-je osé. «Elle reste. Avec sa petite pension, elle aurait pas les moyens de vivre seule. Récemment, c’est moi qui me suis mis au vert quelques jours dans un camping. « Tu m’a trompé? », m’a-t-elle dit quand je suis rentré, c’est tout. De toutes façons, je ne lui parle plus. En plus, elle va m’accuser devant mon fils que je n’arrive plus à la finir! Et après elle va prétendre qu’elle n’a jamais dit ça. Non, mais c’est un comble ! »

J’ai observé Jean-Pierre de côté, en roulant, ses cernes violacés derrière ses lunettes de soleil, ses traits tirés et ses lèvres minces comme un rasoir. Je me suis dit qu’il y a quand même de sacrées solitudes. « C’est comme ce matin, quand j’ai vu le temps qu’il faisait, je suis parti rouler pour ne pas la voir. Mais pourquoi je m’énerve comme ça ? », a-t-il poursuivi. Pourquoi ? en effet. Heureusement, la bifurcation de Villandry se présentait, nos chemins se séparaient et je n’ai pas eu à répondre à cette dernière question. « Bonne chance ! », m’a-t-il lancé en me donnant sa main gauche à serrer. « Vous aussi », ai-je répondu. « Oh, moi ça va… », a-t-il dit en repartant. J’espère pour toi, Jean-Pierre, j’espère.

Villandry1Après la misère ordinaire, la splendeur. Le château de Villandry et surtout ses jardins sont parmi les monuments les plus courus de France, et pour cause. Petit conseil : y arriver tôt, soit le matin, soit dans la saison. L’histoire du château n’est pas aussi riche que celle d’Amboise, tant s’en faut, mais je retiens que le bâtiment, passablement défiguré par des « rénovations », était en piteux état quand un riche médecin d’origine espagnole, Joachim Carvallo, le racheta en 1906. Il avait épousé une Américaine qui avait du goût, Ann Coleman. Les deux avaient paraît-il des discussions animées à table à propos de la guerre que les Etats-Unis menaient alors à Cuba contre l’Espagne, l’empire jeune chassant l’empire fatigué.

Au-delà de ces divergences politiques, le couple de mécènes sut redonner son apparence originale et sa vie au château. Il créa un jardin-labyrinthe dont la vue est, aujourd’hui encore, un émerveillement.

Villandry2Pour la petite histoire, les motifs géométriques que l’on aperçoit le mieux depuis le sommet du donjon expriment des sentiments bien précis : « amour tendre » (coeurs séparés par de petites flammes), « amour passionné » (coeurs brisés en farandole pour évoquer les danses), « amour volage » (éventails dans les angles, papillons et billets doux au centre), « amour tragique » (lames pour évoquer le duel, leurs rouges pour le sang).

Il y a dans cette partie de la Loire mille choses à voir, et me voici bientôt en conflit avec mon guide Cartobvélo. A chaque page, il me suggère un petit détour de dix kilomètres, un autre monument à voir, « bien sûr », un crochet « indispensable ». L’ouvrage a été conçu pour des gens qui se limitent à 25-40 kilomètres par jour, alors que mon programme prévoit deux ou trois fois cela. Petite frustration, il faudra revenir, décidément.

Je zappe donc Azay-le-Rideau, Langeais, Chinon, l’ « incontournable » abbaye de Frontevraud restaurée récemment et arrive dans la ville de Saumur dont les hôtels abordables ont été pris d’assaut en ce jour férié. Je me retrouve au « Première classe », qui est comme son nom l’indique un de ces établissements bon marché placés la plupart du temps à proximité d’une bretelle d’autoroute. La douche-WC-lavabo, moulée d’une pièce dans une coque de plastique orange et ovale, dont la surface au sol doit faire à peine un mètre carré, est une merveille de taylorisme hygiénique.

Mais ça fonctionne, et à 45 euros, on ne va pas se plaindre. L’hôtel est d’ailleurs plein, la clientèle pittoresque. Je repasse le pont Cessart poir manger au centre et bénéficie d’un coucher de soleil angevin tout en pétales de roses.

Ce matin, le soleil fait vite place à la grisaille, puis à une bruine qui m’accompagnera une bonne partie du parcours. Les cyclos croisés n’en sont que plus aimables, comme cette bande de quatre gaillards qui me font de grands gestes et de grands sourires sous la pluie. Ou ce couple bon vivant et enthousiaste avec qui je partage un café dans un petit bar de La Daguenière.

LoireJe pousse au-delà d’Angers (que j’évite pour gagner un peu de temps) et pose mes sacs à Montjean-sur-Loire, dans une charmante auberge, « de la Loire », justement, quasiment les pieds dans l’eau.

Montjean fut un port animé quand la rivière était une voie de transport privilégiée, avec des crues qui pouvaient faire monter son niveau de près de sept mètres. On y cultivait, entre autres, le chanvre. Le port ancien et ses cales d’abordage pavées sont parfaitement conservés, mais peu actifs aujourd’hui. La pluie se calme, les nuages se déchirent sur un nouveau coucher de soleil tout en dégradés subtils. Le pont m »inspire. Douché, reposé, il me reste du temps pour le photographier.

pont1Deux demi panachés à la terrasse à l’entrée du pont, en lisant Libération qui consacre quatre pages à un débat sur les économistes « orthodoxes » (grands amateurs de chiffres et idéologues du marché-qui-a-toujours-raison) qui chasseraient des universités françaises les économistes « hétérodoxes », (plus inspirés des sciences sociales et humaines). Je pense, comme Thomas Piketty et Patrick Arthus, interrogés dans l’article, que c’est un faux débat, que la réalité est plus mélangée.

L’éditorial et l’article semblent suggérer que c’est la faute à ces économistes orthodoxes si l’Europe en général et la France en particulier pataugent toujours dans la crise, parce que ces messieurs ont imposé leur obsession des plans d’austérité. Comme Suisse, j’y vois un autre faux débat. La cause du mal n’est pas l’austérité et l’orthodoxie budgétaire. Toutes deux sont très en vogue dans mon pays, qui ne se porte pas mal. La différence est plutôt à chercher dans les lois sur le travail, me dis-je.

pont3De toutes façons, le coq français finira bien par retrouver sa superbe….

pont2Et pour finir la journée, une petite ascension sur la colline où, pour une fois, ne trône aucun château, juste une église qui l’a remplacé. Et à côté, une de ces mairies comme on les aime.

mairieJe redescends à l’auberge, y mange excellement. 75 euros pour la formule « soirée-étape », ce qu’on nommerait en Suisse demai-pension, soit la nuit dans une très jolie chambre, le repas du soir (avec entrée et dessert) et le petit déjeuner, il n’y a rien à dire.

Le périple, hélas, tire à sa fin, ceci est mon avant-dernière étape, demain je devrais être à Nantes, et après-demain à Saint-Brévin-les-Pins, au bord de l’Océan atlantique si tout va bien.

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