Le non-verre de Sancerre, le jardin de Léonard

tapisserie2Je me repends, je me repends grandement.

Oui, j’avais une autre image de Sancerre. Celle d’un verre embué rempli d’un blanc sec et frais, bu le jour de mes 65 ans sur une terrasse ensoleillée dans un paysage de riants coteaux sertissant un sympathique village vigneron… C’est fou comme la première impression d’un endroit est conditionnée par la représentation inconsciente qu’on s’en est préalablement fait.

Quand je suis arrivé à Sancerre, donc, il y avait bien une terrasse au bord de la Loire, mais déserte en cette heure pourtant apéritive. Allons voir en ville, me suis-je dit, ce sera plus animé. Et puis il faut que je m’achète un pique-nique. Une route réparée à grosses boursouflures de goudron m’a mené dans ce qu’il fallait bien appeler une grand-rue : un alignement de vitrines poussiéreuses et fermées, certaines affichant encore l’espoir d’un « à louer », les autres y ayant renoncé.

J’ai cherché une épicerie, en vain. « Ici il n’y a plus rien, faut aller au Carrefour à deux kilomètres », m’ont dit les clients d’un bar dont le rideau se baissait. Je suis passé par l’office du tourisme, qui m’a assuré que oui, il devait bien y avoir un Casino quelque part. La dame était en train de tailler une bavette avec des locaux ; à part moi ce n’étaient pas les clients qui la dérangeaient. J’ai enfourché mon vélo et suis reparti sans pique-nique, ni verre de Sancerre. J’ai noté en passant qu’il restait quand même quelques commerces ouverts : une pharmacie et un centre de bien-être notamment.

Sans en tirer une règle générale, j’ai observé pareil dans d’autres petites villes anémiées. Il n’y a plus d’épicerie, mais toujours une pharmacie. Pour manger, faut aller au supermarché, mais la France de province peut encore bouffer des pilules à proximité, je ne sais pas quelle conclusion on peut en tirer sur son état psychologique.

Le matin même à La Charité-sur-Loire, le fils de ma logeuse qui est une sorte de lobbyiste s’occupant de projets énergétiques franco-allemands et, à ce titre, voyage beaucoup m’expliquait les trains du soir supprimés les uns après les autres, le covoiturage pour ne pas rester en rade à Paris. Il a fait retaper la maison qu’il occupe et se bat depuis des années pour la construction d’un nouveau pont. Mais pour un têtu comme lui, beaucoup baissent les bras. La multtitude de maisons à vendre témoigne. Combien de pendulaires – vivre en province, bosser à Paris puisque c’est là que sont les emplois – ont vu leurs rêves s’étioler derrière ces volets clos qui furent pimpants ? L’été, ça va encore, il y a du passage, mais la morte saison est interminable. « A saisir, charmante petite maison, 90 000 euros, travaux de rénovation partiellement faits »… : essayé, pas pu.

« La France a laissé partir son industrie », dit la mère du lobbyiste qui est allemande comme lui et sait ce qu’est le secteur secondaire. D’accord, mais Sancerre ! avec un nom pareil, le tourisme, ils pourraient faire un effort, non ?

Briare aussi, d’ailleurs. J’avais choisi d’y faire étape à cause de son fameux pont-canal de 600 mètres, inauguré à la fin du XIXe siècle, juste au moment où la navigation commerciale fluviale commençait à décliner (voir les billets précédents). Ce n’est pas que j’aie été mal reçu à l’hôtel du Cerf, correct et efficace. Mais où trouver une goutte d’huile pour ma chaîne de vélo ? Nulle part en ville, « en France, tout devient trop compliqué », a lâché au passage le propriétaire du kiosque-bazar. Et où manger le soir ? La brasserie de la place ne servait qu’à midi, le Petit St-Trop’ était complet, tous les autres restos fermés. Sauf une pizzeria à l’emporter avec trois tables pour ceux qui tenaient vraiment à manger sur place. C’est là que j’ai dégusté le festin de mes 65 ans, après mon non-verre de Sancerre. Pas mauvaise, la pizza, d’ailleurs.

RhinoC’est fou comme l’image inconsciente qu’on se fait d’un endroit vous met parfois dans un état de méfiance. Je ne parle pas du rhinocéros ci-dessus, photographié à Chaumont-sur-Loire, mais d’Orléans.

Orléans, les orléanistes, les monarchistes, la France collet-monté de l’Ancien Régime. Et puis au-delà, ces châteaux de la Loire où je n’avais jamais mis les pieds. Curieux, non ? Parce que les châteaux de la Loire étaient précisément une des destinations favorites de la génération de mes parents dans les années soixante. Il y a de l’Oedipe là-dessous.

Les groupes de « contemporains » s’y rendaient en autocar. Ces Suisses foncièrement démocrates et rustiquement républicains rêvaient un peu sous les ors de la monarchie et revenaient avec des récits où se mêlaient la munificence des salons Louis XV et celle des gueuletons à quatre étages pour se remettre des visites, les seconds prenant souvent le dessus - « avec ça, vraiment pas cher, hein ! ». Dans mon esprit adolescent, les Chambord, Cheverny et autres Chenonceaux devenaient des pâtisseries aussi écoeurantes que celles qu’engloutit le boulimique convive des Monty Python juste avant d’exploser.

Toujours est-il que là, je ne suis pas passé par Orléans. Ayant fait le calcul qu’en accélérant le rythme, je pourrais atteindre l’océan Atlantique le 18 mai, j’ai décidé de cumuler deux étapes en une en coupant directement à travers la Sologne, de Briare à Blois.

Cheverny4Cent-vingt kilomètres (ici la centrale nucléaire près de Gien), fort vent contraire sur le dernier quart : j’étais content d’arriver. Mais je n’ai pas regretté l’initéraire. A force de pédaler sur de petites départementales souvent désertes, dans un paysage de forêts et d’étangs, des souvenirs remontent. Quand j’étais étudiant, un camarade français des Hautes études internationales à Genève évoquait les chasses en Sologne de sa famille. A l’époque, ses anecdotes me paraissaient extraterrestre. Et voilà que j’y étais, m’attendant à voir surgir un sanglier entre deux fourrés. Le son du cor au fond des bois.

Bon, à part un faisan mort au bord de la route, je n’ai pas vu beaucoup d’animaux. Mais j’ai observé ces pavillons de chasse en briques rouille ou en pierres jaunes, noyés sous les frondaisons, et surtout apprécié cette étendue de verdure qui paraît sans fin.

ChevernyEt voilà qu’après les trente derniers et pénibles kilomètres jusqu’à Bracieux, non loin du but, un pannonceau indiquait : château de Cheverny. Allais-je snober les aristocrates jusqu’au bout ? J’ai bifurqué, posé le vélo, payé mes dix euros d’entrée et suis entré dans le parc, plus pour me dégourdir les jambes que par enthousiasme.

« Le chef d’oeuvre de symétrie dont Hergé s’inspira », dit mon guide « la Loire à vélo » à propos du château de Cheverny. Tiens, c’est vrai qu’on dirait Moulinsart en un peu plus solennel. Finalement, j’ai arpenté ses salles et ai été impressionné par leur contenu. On peut ne pas être fan du style Louis XIV, mais une vraie commode signée Boulle avec ses écailles de tortue aux reflets rougeoyants jouant avec les ciselures de laiton représente un sacré travail d’artisan.

tapisserie1Les tapisseries d’Aubusson aussi. Le détail ci-dessus, comme celui qui figure au début de ce billet, proviennent des salons d’Amboise (j’y viendrai), mais les expressions sont sacrément bien rendues. Le truc consiste à ne pas regarder le sujet principal, généralement un roi et sa suite, engoncés dans leur importance, donc inintéressants. C’est dans les recoins secondaires que les artistes s’en donnaient à coeur joie, en captant par exemple l’air un peu apeuré de cette fillette qu’on réprimande, probablement parce qu’elle dérange les grands.

Cheverny3Donc, les aménagements intérieurs de Cheverny, d’une époustouflante qualité et très divers, méritent amplement le déplacement. Et puisque nous sommes au rayon des bonnes adresses, l’auberge du Centre à Chitenay, quelques kilomètres plus loin, est une étape idéale pour dormir et manger – jusqu’au garage vélo où l’on vous accompagne galamment comme au temps des palfreniers, diantre et palsambleu !

AmboiseCe matin, temps menaçant et plus froid, en route pour Tours, avec une étape prévue à Amboise. C’est LA ville d’où rayonnent les touristes qui « font » les châteaux de la Loire, donc vous êtes prévenus. Cela étant, son château et, quatre cent mètres plus loin, le Clos Lucé où Léonard de Vinci passa les trois dernières années de sa vie (il y mourut le 2 mai 1519) sont un tel concentré d’Histoire qu’on en a le souffle coupé.

Amboise, c’est l’endroit où Clovis, roi des Francs, rencontre Alaric, roi des Wisigoths, sur l’Ile d’or en 503. Le lieu où Charles VII établit une compagnie de francs-archers au Xve siècle, où son successeur Louis XI fait construire un oratoire près du donjon où habite son épouse Charlotte de Savoie, où naît le futur Charles VIII. C’est là encore que vit le plus illustre représentant de la dynastie des Valois François Ier, quand il ne guerroie pas contre les Suisses à Marignan. Là que passe Louis XIV quand il quitte Versailles. Bref, un véritable bouillon de culture de la royauté française.

Et puisqu’en 2015, les Suisses d’obédience blochérienne veulent célébrer les 500 ans de la défaite des Confédérés à Marignan qui, affirment-ils, les vaccina à tout jamais contre la tentation de fricoter avec l’étranger, il est intéressant de voir les choses de l’autre côté. Les expéditions de Charles VIII, Louis XII et François Ier en Italie se soldèrent, malgré la victoire de ce dernier à Marignan, par une sorte d’échec, puisque le traité de Cateau-Cambrésis mit un terme aux prétentions françaises sur la Péninsule. Mais l’important est ailleurs. La royauté française s’y consolida, et cela se joua beaucoup à Amboise.

doc-139Ici intervient un personnage féminin qui a exercé un rôle important : Anne de Bretagne, que Charles VIII épousa en 1491, scellant ainsi l’union avec un duché puissant. Ses cinq enfants moururent jeunes. Malgré ces deuils, Anne imposa sa forte personnalité à la cour, y constitua un groupe d’une centaine de dames conseillères, s’entoura d’artistes réputés. Cette femme à dimension de reine est la première figure historique qui m’a marqué dans cette visite.

La seconde est celle de Léonard de Vinci, bien sûr, dont les restes présumés reposent dans la chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise, selon son voeu. Et se trouver devant le tombeau de ce génie ne laisse pas indifférent. Je parlais tout à l’heure de l’échec des campagnes françaises en Italie, Echec relatif, car François Ier en rapporta des idées, des artistes dont Léonard ne fut pas le moindre. Il lui versa une pension et l’installa à Clos Lucé, d’où il pouvait voir le château.

Si des Suisses ont construit le mythe de la neutralité sur Marignan, François Ier, très moderne en cela, a construit son propre mythe. Roi-chevalier, prince libéral, il répand ses largesses et impressionne son entourage par la qualité des artistes qu’il attire. L’art pour l’art, mais aussi comme instrument du pouvoir. Même âgé de plus de 60 ans, Léonard de Vinci exprime cette ambivalence : il peint, mais continue de dessiner des machines de guerre, l’ancêtre du tank, de la mitrailleuse, etc.
jardin2La visite de Clos Lucé, superbement restauré, est un moment de grande émotion. Non seulement à cause de l’intérieur, des machines de Léonard minutieusement reconstituées en salle et dans le grand parc arborisé, mais surtout (à mon avis) à cause du très poétique jardin où l’on découvre que le génie de Vinci (qui était par ailleurs végétarien) connaissait parfaitement la fonction et la symbolique des plantes, qu’il dessinait avec une extrême précision et en les utilisant subtilement dans ses toiles, véritables rébus picturaux.

IbnLa troisième figure historique, plus atypique, qui a marqué l’histoire d’Amboise est l’émir Abd el-Kader. Chef politique et militaire, mais surtout philosophe et poète soufi, il fut un des premiers à lutter contre le colonialisme français et Algérie et est considéré à ce titre comme un des pères spirituels du pays. Après une longue guerre qui n’est pas sans parallèles avec certains événements actuels en Afrique du Nord, Abd el-Kader se rendit fin 1847 et fut interné l’année suivante à Amboise avec une partie de sa suite. Au fil des ans, vingt-cinq personnes, dont sa femme et deux de ses enfants, moururent de froid ou de maladie dans le château et furent inhumées dans un cimetière improvisé dans le jardin. Une sépulture et un monument à leur mémoire ont été dessinés par l’artiste Rachid Koraïchi en 2005. Abd el-Kader lui-même, finalement libéré, est mort à Damas.

vueCe soir, étape à Tours. Ceci est la vue depuis ma chambre, assez poétique je trouve. Plus à droite, entre les cheminées, surgissent les deux flèches de l’imposante cathédrale Saint-Gatien.

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