Ils sont égrenés tous les cent mètres le long de la D974 au départ de Montceau-les-Mines, leur petite fourgonnette blanche garée dans l’herbe, leurs trois à quatre cannes (chacun) coincées contre la glissière de sécurité côté Canal du Centre. René et Bernard sont deux de ces pêcheurs, ils m’expliquent qu’aujourd’hui est le jour d’ouverture pour les « carnassiers ». Sandre, brochet, poisson-chat, anguilles et même silures, il y a le choix dans l’eau presque stagnante. Mais pour l’instant, ils n’ont rien pris.
Quelques kilomètres plus llin, dernier vestige d’activité industrielle à Génelard: la façade d’une usine de « matériel de mines » qui ne ravitaille plus personne aujourd’hui. Mais la typographie des caractères est très impressionnante.
L’étape du jour suit le canal, avec une petite incursion dans les collines piquetées de bovins blancs, les célèbres Charolais. Je passe d’ailleurs à 10 km du village de Charolles, les éleveurs s’annoncent à coups de panonceaux, comme des viticulteurs de renom. Végétariens s’abstenir dans la région.
Après une quarantaine de kilomètres, je fais halte au village de Paray-le-Monial, recommandé pour sa basilique romane, héritière d’un cloître plus que millénaire, et son village médiéval. Dans la première, un bébé hurleur me pousse vite vers la sortie, tandis qu’on trouve plusieurs maisons mitoyennes à vendre dans le second, très assoupi en ce samedi. Du musée d’art religieux aux écoles catholiques, il y flotte une odeur de bondieuserie moins agréable que les parfums des plantes médicinales ornant le jardin du cloître.
J’apprends en lisant un panneau qu’ici vivait une petite communauté protestante du XVIe au XVIIIe siècles. D’inspiration calviniste libérale, tolérante, industrieuse, elle possédait notamment plusieurs tanneries, et certains de ses membres les plus influents se firent construire de belles maisons, dont celle d’un certain Jayet, devenue aujourd’hui l’hôtel de ville. La révocation de l’Edit de Nantes les chassa, plusieurs connurent une belle réussite économique à Genève.
A propos de réussite, Antoine Pinay salue le redressement que connut la France au sortir de la Deuxième guerre mondiale.
Mais que vient donc faire le monsieur à chapeau ici? Il se trouve simplement qu’en sortant de la basilique, je suis tombé sur une boîte servant à échanger les bouquins dont on ne veut plus, et que parmi ceux-ci se trouvait « Un Français comme les autres », recueil d’entretiens de Pinay avec Antoine Veil paru en 1984.
« A l’actif de la IVe République, dit-il, j’inscris en première ligne la reconstruction qui a été réalisée dans d’excellentes conditions, si rapidement même que l’instabilité politique et gouvernementale que nous connaissions à l’époque n’a jamais véritablement constitué un frein. » Libéral opposé au soutien de l’Etat aux entreprises, encore plus à leur contrôle (à part quelques exceptions ciblées), partisan de la rigueur financière et de l’ouverture à la concurrence étrangère, Pinay était assez apprécié par de Gaulle, en dépit de leurs fortes divergences politique, pour que le général le presse de prendre le ministère des finances.
Après avoir salué ce retour rapide à la prospérité, l’homme au chapeau en souligne le danger: « Dans un pays devenu prospère, les citoyens ont pris l’habitude de revendiquer et de voir leurs demandes satisfaites. (…) Il faudrait éduquer les citoyens, leur redonner le sens de l’intérêt général. Mais on ne leur parle que de leurs droits, de leurs intérêts, jamais de leurs devoirs. (…) J’ai beaucoup voyagé, j’ai accompli trois ou quatre fois le tour du monde. Si les Français savaient comme ils sont heureux en comparaison de tant d’autres. »
Ce passage m’a fait penser au cri du coeur de Sylvain Tesson, dans « Berezina », contre ses compatriotes qui « vivent dans un coin de paradis mais ne cessent de geindre qu’ils sont en enfer ».
Quelques coups de pédale encore, et me voici à Digoin, terme du Canal du Centre, à l’endroit où il enjambe la Loire par un magnifique pont-canal de 12 arches. J’avais toujours rêvé de voir de près un de ces ouvrages d’art, celui-ci est particulièrement réussi. Je me réjouis de voir l’un des plus célèbres, à Briare, dans trois ou quatre jours en principe.
Aujourd’hui, c’est fête foraine à Digoin. Inutile d’aller se coucher trop tôt, les hurlements des jeunes filles sur les manèges de la place jouxtant l’hôtel des Diligences (apparemment un ancien relais, à en juger par le jardin et les dépendances en bord de Loire) indiquent que la soirée risque d’être longue.
Dans le couloir montant à ma chambre, un bouddha semble perdu dans une agréable conversation téléphonique avec un vieux central en bakélite. Allô, l’éternité?



Dites-moi, votre pont-canal, ne s’agit il pas du bec d’Allier et de l’écluse des Lorrains ?
Si c’est oui, alors avez vous observé la profondeur de la passe de l’écluse …30 metres tout de même.
C’est le plus grand dénivelé pour une écluse.
Non, c’est bien le pont-canal de Digoin, je ne connais pas la profondeur de la passe de l’écluse au bout, mais elle est nettement moins importante que celle que vous indiquez. Bonne soirée.
Une occasion alors pour vous de revenir ;-)