Canal du Centre, Montceau-les-Mines, Jean-Claude

Ce matin, les balayeuses municipales et la gendarmerie de Châlon-sur-Saône préparaient la place de sable rouge, juste sous la fenêtre de mon hôtel, pour commémorer la victoire du 8 mai 1945. J’ai compté, à peu près, les noms des morts sur le monument local. Ils furent un millier en 14-18, cinq fois plus que lors de la Deuxième guerre mondiale. J’ai repensé au livre de Pierre Assouline, « Le dernier des Camondo ». Il raconte les pérégrinations séculaires d’une famille juive qui, au terme d’une longue errance, s’était crue en sécurité en France et, devenue presque aussi riche que les Rothschild, avait tout fait pour s’intégrer. Ce qui n’a pas empêché plusieurs membres de la famille d’être déportés par le régime de Vichy et gazés. « Morts pour la France », dit une plaque commémorative qui leur rend hommage. « Mort par la France aurait été plus juste », corrige Assouline.

Cet après-midi, c’est un autre monument à d’autres victimes que je découvre devant l’hôtel de ville de Montceau-les-Mines. Il s’agit ici des mineurs tués par différents coups de grisou, 41 au puits de Sainte-Eugénie en 1872 et 28 vingt-trois ans plus tard, plus de 400 en tout. Mais j’anticipe.

Canalcentre1Pour relier les deux villes, je longe ma troisième voie d’eau en trois jours. Après le Doubs et la Saône, c’est le Canal du Centre qui égrène ses 61 écluses. On le rejoint très vite à Châlon, en passant par le quartier Saint-Gobain - encore une industrie française, après Solvay hier, en forte résonance avec la Suisse en ce moment.

Dit aussi Canal du Charolais, il a été réalisé par Emiland Gauthey, mathématicien, ingénieur civil, architecte et philosophe à ses heures qui a aussi à son actif le Canal de Franche-Comté et sept ou huit ponts. Le prototype du technicien éclairé, d’autant plus méritoire qu’il travaillait en pleine Révolution française.

Canalcentre2Côté effort, le pédalage est relax, seul un ciel grisaille menace (et me tombera sur la tête à quinze kilomètres de l’arrivée). Comme l’Eurovélo 6 n’est pas complète dans la région, le guide veut m’envoyer dans des itinéraires zigzagants parsemée de courtes mais méchantes petites côtes. Entre St-Léger-sur-Dheune (où ont été prises les deux images ci-dessus) et Montchanin, je triche un peu en empruntant la départementale D974, déconseillée par le bouquin. Mais je compte sur le jour férié de la victoire et le sacro-saint repas de midi, si cher aux Français, pour diminuer la circulation. Pari qui se révèle payant. Je me contenterai de mon côté de deux bouts de fromage sous cellophane et de mini-tranches de pain avalées sous la pluie dans le parking vide d’un magasin de meubles, en enfilant ma pélerine.

écluseLe Canal du Centre a irrigué une des régions les plus industrielles de France, c’est ce qui le rend si émouvant. On peine à s’imaginer en croisant les péniches de touristes et les cyclos décontractés que des hommes tiraient sur ces berges, un large baudrier passé sur l’épaule, des barges transportant des dizaines de tonnes, et cela jusque vers la fin du 19è siècle. Outre les produits agricoles - le vin bien sûr, puisqu’on traverse une des belles régions de Bourgogne - les péniches transportaient aussi du charbon extrait des puits de Montceau et Blanzy, des fontes du Creusot, des briques et des céramiques.

Je n’ai pas le temps de visiter la briqueterie de Ciry-le-Noble, qui fabriquait jusqu’en 1967 des carreaux de pavage particulièrement résistants, ou la villa Perrusson d’Ecuisses, dont les décorations polychromes disaient la réussite de la famille Perrusson-Desfontaines, entrepreneurs de tuiles, carreaux et céramiques. Je me réserve pour Montceau-les-Mines, ville née pour et par le charbon au 19è siècle. Elle n’en produit plus depuis belle lurette, il est même assez fascinant de voir la vitesse à laquelle change un paysage qui fut travaillé pendant des décennies par les « gueules noires ».

LavageLa photo ci-dessus est un des vestiges les plus imposants de cette époque. Il s’agit du lavoir des Chavannes à Montceau-les-Mines, la plus grande installation de lavage de charbon en Europe. Avant, des femmes faisaient ce travail à la main. Construite sur 2800 pieux, cette cathédrale industrielle accueillait onze voies ferrées au sous-sol et traitait quelque 800 tonnes/heures sur sept chaînes de lavage (selon le principe de différence de densité entre le charbon et les parties stériles). L’usine a été entièrement automatisée et active jusqu’en 1999, il n’y a pas si longtemps. Aujourd’hui, c’est une ruine - classée, mais à l’abandon.

Je fais ici un petit aparté par rapport à une remarque concernant la précédente étape. Quand je parle des villages vides et que je photographie des façades d’épiceries fermées, j’obéis à un penchant personnel, légèrement mélancolique, et ne prétends pas documenter une réalité objective. Pour ce que j’en vois, les régions que je traverse sont loin d’être désertifiées, et Montceau-les-Mines ne s’est pas trop mal remise de son chambardement industriel - plus à ce sujet tout-à-l’heure avec Jean-Claude. J’ai simplement un faible pour les traces de cette France industrieuse, sans être dupe de ce qu’elle recouvrait de dureté et de saleté.

LucyOn n’extrait plus de charbon à Montceau, mais on en brûle toujours dans la centrale thermique de Lucy, enfin une partie de l’année, quand c’est à peu près rentable. La photo ci-dessus montre la tour de refroidissement, devant laquelle se profile un aigle de pierre ornant la barrière d’une des anciennes maisons de mineurs avec jardinets qui parsèment encore la zone. Lucy est une fable de la mondialisation. La centrale est passée en mains espagnoles, puis allemandes, et consomme du charbon importé d’Australie, alors qu’elle est construite sur d’anciens puits français. Mais il semblerait que le charbon local ne soit pas de qualité suffisante.

JCC’est en tout cas ce que me dit Jean-Claude, rencontré devant un squash voisin, dont il est le tenancier, comme de la salle de musculation et bronzage adjacentes. Jean-Claude est né ici il y a 72 ans, il a vécu la fin des charbonnages et a lui-même changé de métier: avant, il tenait une station-service et conduisait le camion-citerne. « Elle était juste ici », dit-il avec un certain regret. En revanche, il n’en a pas pour les mines. « Il n’y a pas plus de chômage ici qu’ailleurs, Michelin est en train de construire une nouvelle usine pour les carcasses près d’ici. Et puis il y a aussi des jeunes qui ne veulent pas travailler, hein. »

squashQuand je lui dis que je traverse la France à vélo d’Est en Ouest, il se marre. « Très peu pour moi, chaque fois que je faisais du vélo ou que je courais quand j’étais jeune, j’avais tout de suite un point de côté. Mais cela ne m’a pas empêché de faire de longues marches à l’armée, et même de porter le sac des copains. Heureusement, j’ai évité l’Algérie et fait mon service juste quand il ont réduit la durée à 16 mois. » Nous parlons encore économies d’énergie, dissémination des armes nucléaires et politique extérieure française - « A quoi ça sert d’intervenir dans tous ces pays, ils se tapent sur la gueule dès qu’on a le dos tourné » - puis je fais ma photo du mur de squash rose, des maisons voisines et de la tour de refroidissement, en essayant de lui expliquer que je trouve un certain charme à l’ensemble.

GodotUn peu plus loin se trouve l’atelier de peinture Godot, où sont exposée de très belles Mini d’époque entièrement restaurées et cette carrosserie dont j’avoue n’avoir pas noté la marque. Nostalgie, quand tu nous tiens…

MontceauJe retourne au centre-ville juste pour une nouvelle averse, puis le soleil décide de tenter une dernière percée, ce qui me permet de faire l’image ci-dessus le long des voies ferrées et de constater que côté commerces, cinémas et restaurants (dont celui du Nota Bene, juste en face du pont levant, où j’ai excellemment mangé), Montceau n’est pas trop mal servie. S’il les puits ont été transformés en parc de verdure, il reste les immeubles d’administration d’origine - Petit Trianon industriel - et les anciennes forges et ateliers, le tout reconverti en inévitable centre multimédia-multicultu-multiactivités, avec les aides étatiques et européennes d’usage, dûment saluées sur la façade. Et comme la main caresse qui la nourrit, une affiche à l’entrée vante un mois consacré au bonheur de vivre l’Europe.

  1. Le BRGM a découvert dans la région du Charolais un nouveau gisement de charbon. Gigantesque. Mais les Charbonnages de France (ou qqch comme ça) n’en voulaient pas, déjà noyés qu’ils étaient dans les fermetures de mines diverses. Ils se sont arrangé pour ébruiter la découverte pour laisser aux gens du coin le temps de s’organiser contre. Histoire racontée par un ancien du BRGM, bien entendu.
    Vous vantiez votre selle après seulement un jour de voyage. Ne serait-ce pas là le début de l’hubris ? Vous nous en reparlerez après quelques jours, disons cinq, de votre selle Brooks…

    • Attention, ne JAMAIS partir avec une selle neuve! Celle-ci a été assouplie depuis trois ans avec quelques milliers de kilomètres…

      Jean-Claude Péclet 078 625 73 83

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