L’Eurovélo 6, de Besançon à….

Carte« Ah, mais c’est gratuit Monsieur! ». Les vélos ne paient rien dans les TER français et voici pourquoi l’ordinateur des CFF pédalait dans le vice hier pour me composer un billet.

Me voici à Besançon pour tester cette merveille du tourisme vélocipédique français - que dis-je: européen. J’ai nommé l’Eurovélo 6, qui relie la côte Atlantique, depuis Saint-Nazaire exactement, jusqu’à l’embouchure du Danube. Plus de 3000 km de pistes cyclables ou de routes à très faible circulation. Il ne faut pas désespérer de l’humanité.

J’ai choisi le tronçon français, dans le sens Est-Ouest, en prenant Besançon comme point de départ, d’abord parce que c’est à deux heures et demie de Lausanne avec les bonnes correspondances, ensuite parce que c’est une belle ville lovée dans un coude du Doubs qui nous fait vivre les derniers replis du Jura avant de s’élancer dans les reliefs plus amènes de la Franche-Comté. Voilà pour le départ. L’arrivée, je ne sais pas encore, elle dépendra de la météo, de la fatigue du cycliste et des humeurs du moment. Peut-être la Loire, du côté de Blois ou Tours. Peut-être la Normandie plus au nord, où m’attend ma bien-aimée. Peut-être l’océan Atlantique si je suis emporté par l’élan.

Lessivé par une semaine de fortes pluies, une dernière averse a secoué les petites heures du matin, le ciel est cristallin à travers les fenêtres du TGV. Je pense à « L’Hiver aux trousses » de Cédric Gras, dont j’ai tourné la dernière page hier soir. Voilà un homme qui a tutoyé le fin fond de la Sibérie, qui a partagé le thé et le culte de l’aube avec des vieux croyants revenus de Bolivie et vivant comme au a9e siècle sur des falaises perdues, qui a dormi à la belle étoile sous un ciel de givre, pris les camions et les remorqueurs les plus improbables. Bref, un géographe-aventurier, un vrai. A côté de sa crapahutée dans le far-west russe, mon aimable balade fait figure de thé dansant.

Ce qui n’est pas une raison pour ne pas la préparer. Le meilleur moyen est d’acquérir les guides oblongs Cartovélo, taillés sur mesure pour un porte-cartes sur le guidon. Cartes au 100 000 et instruction précises ne sont pas de trop, car les chemins sinuent, et certains parcours provisoires sont déviés. J’en ai pris deux pour le trajet: de Bâle à Nevers, et La Loire à vélo, de Nevers à la mer. Pour le reste, deux sacoches sur la bécane et un petit sac à dos suffisent à transporter mes bagages légers. Je n’ai pas pesé, mais ils doivent faire à peu près 6 kilos en tout, crème solaire comprise (merci Vincent). Le choix le plus cornélien concernait l’appareil photo. J’ai finalement opté pour la simplicité et la légèreté avec le toujours fidèle Fuji X100S.

« Oulà, vous ne pouvez pas passer par les quais », dit l’employé communal en train de tondre le gazon du parc sous la gare de Besançon. Effectivement, gonflé par une semaine de pluies abondantes, le Doubs a pris ses aises et se donne des allures de Rhône au mieux de sa forme. Mais ça va, je peux rejoindre rapidement la E6 cyclable et commencer à suivre le cours de la rivière, zigzaguant dans les contreforts boisés surmontés du citadelles et autres tours de garde.

LaosPeu après Besançon, je tombe sur un homme en blouse bleue perplexe devant son grand jardin noyé sous vingt centimètres d’eau. Nous engageons la conversation et je découvre qu’il est Laotien, arrivé en France en 1978, comme réfugié probablement. Son compère, Laotien aussi, amène un tuyau d’arrosage bleu grâce auquel les deux tentent de siphonner l’eau stagnante pour la renvoyer au fleuve. Ce bricolage à coups de pierres attachées et d’arrosoir pour remplir le tuyau ne donne pas de résultats très tangibles, les deux jardiniers amateurs rient, à l’asiatique c’est-à-dire pour masquer leur gêne, quand leurs tentatives échouent. « Vous ne pouvez pas emprunter une motopompe à un voisin? » Ils esquivent la question et continuent de triturer leur tuyau bleu. Je ne suis pas d’un grand secours et poursuis ma route, accompagné par un double concert de coassements et de merles chanteurs.

PénichePassé le joli pont métallique d’Aveney, quelques anciennes péniches marchandes qui ne transportent plus rien depuis longtemps ont été repeintes en couleurs vives par des poètes qui se sont eux-mêmes fatigués de tenir le pinceau. « Liberté », se nomme l’une d’entre elles, d’un rose fané. Les chemins de halage ont été goudronnés et sont très roulants. Ils attirent aussi bien les familles que les cyclos (souvent âgés), courbés sur leurs machines en carbone à la recherche de la performance.

Les canaux sont ici omniprésents. Celui du Rhône au Rhin longe le cours du Doubs. En cette saison, les plaisanciers sont encore rares, les écluses au repos. La Percée de Thoraise, un tunnel aqueux sous une colline surmonté d’une madone, offre l’occasion de l’unique et courte montée de l’étape.

La difficulté ici n’est pas le dénivelé, mais le vent d’Ouest, invariablement dans le nez et assez fort aujourd’hui. Mine de rien, cela use les jambes. A Saint-Vit, à peu près à mi-parcours, je m’offre une barre vitaminée pour la fin de l’étape.

Ceux qui le désirent peuvent faire un crochet par la magnifique saline royale semi-circulaire deClaude-Nicolas Ledoux à Arc-et-Senans, à 15 km de l’E6. L’ayant déjà visitée, je m’épargne cet effort pour limiter cette première étape à une soixantaine de kilomètres.

PapeterieLa région regorge de témoignages industriels passés, comme cette ancienne papeterie avec son énorme cheminée en briques au milieu du fleuve. Moulins, fabriques, tout cela est lentement mangé par la végétation, parfois repris par des associations qui attendent d’avoir les moyens financiers de leurs ambitions.

Dôle6Au terme de l’étape, Dôle présente sa superbe collégiale sertie dans une vieille ville aux ruelles étroites. Plusieurs commerces sont vides, à louer. Je prends une bière dans un « Irish bar » qui crache de vieux tubes des Doors. Belles lumières de fin d’après-midi. Mon hôtel donne sur une « passerelle des poètes » d’où me parvient la rumeur des flots.

MessesEt cette dernière image de « messe pour les âmes délaissées du purgatoire » prise dans la collégiale de Dôle. Elle me fait penser à un recueil de nouvelles de Marcel Aymé que je viens de terminer et dont le titre est sauf erreur « Derrière chez Martin », quelque chose d’approchant. Tous les héros de ces courtes histoires s’appellent Martin. L’un d’eux tue sa femme qui le cocufiait et ses deux beaux-parents qui l’approuvaient. Il veut se tirer une balle dans la tête, mais l’arme se coince. Les voisins accourent, le pistolet se remet à fonctionner, il en tue un. Comme absent de son propre destin, convaincu que son âme s’est détachée de lui, même s’il reste officiellement vivant, Martin erre dans Paris et aboutit dans une église, devant un panneau tel que celui ci-dessus. Il met cent francs dans le tronc puis les reprend, ne sachant pas trop quelle réduction de purgatoire cela lui vaudra. Il le demande à un curé qui passe par là. « Six mois », lui répond l’homme de Dieu pour se débarrasser de ce gêneur. Martin fait un rapide calcul et rattrape le curé, lui fourre toutes ses économies dans les mains en lui demandant de réciter des messes pour l’âme en purgatoire de Martin. Puis il se livre à la police, est jugé, condamné à mort et, devant la guillotine, réalise que son âme ne l’a en fait pas quitté. Alors il pousse un grand et dernier cri.

C’était l’histoire du soir avant d’aller se coucher, l’étape sera longue demain, et le wifi de cet hôtel asthmatique.

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