Niki de Saint Phalle, un souffle

NikiIl est de bon ton de saluer l’enveloppe architecturale du Musée Guggenheim de Bilbao tout en observant que le contenu, lui, se visite d’un oeil distrait en une demie-heure. J’y ai passé plus de deux heures plongé dans une seule exposition, temporaire, consacrée à Niki de Saint Phalle. Coïncidence, je n’avais vraiment découvert cette artiste que quelques semaines auparavant dans une autre exposition, plus ciblée, sur son oeuvre monumentale, dans l’Espace qui lui est consacré, ainsi qu’à Jean Tinguely, au Musée d’Art et d’Histoire de Fribourg.

Le risque est grand de passer à côté de Niki de Saint Phalle. Ses « nanas » colorées à petite tête et fesses rebondies dansent sur leur socle et ne choquent plus autant que lorsqu’une d’entre elles, géante, ouvrait ses cuisses pour aspirer les visiteurs dans son sexe. Il serait facile de les faire basculer dans l’art décoratif, naïf, tendance hippie. Pour les Suisses s’ajoute la tentation régionaliste de voir en Niki de Saint Phalle la « compagne de Jean Tinguely », originale comme lui, aussi solaire que lui était fasciné par la mort. Son complément naturel en quelque sorte.

Grave erreur d’appréciation. Il y a autant sinon plus de profondeur dans l’oeuvre de Niki de Saint Phalle que dans celle de son compagnon. Autant de souffrance, sinon plus dans sa vie. Ses vies, faudrait-il dire.

Regardez cette interview, vieille de cinquante ans. Appréciez le malaise du journaliste qui tente de cerner dans des comparaisons ménagères une oeuvre qu’il peine à situer. Dans d’autres documents de l’INA projetés au Guggenheim de Bilbao, les présentateurs à la voix châtiée de années soixante ne manquent jamais de rappeler que Niki de Saint Phalle, fille de riches banquiers, a été élevée à New York et dans un couvent. Rebelle peut-être, mais de bonne famille. D’ailleurs quand elle s’exprime sur son art, son vocabulaire trahit sa bonne éducation. Avant de tirer à la carabine sur des pots de peinture noyés dans une masse de plâtre - « Calamity Jane de la peinture » (sic) - n’a-t-elle pas été top model pour Vogue et Elle, d’une beauté stupéfiante, une Grace Kelly qui aurait hérité, en plus, une pointe de venin dans le regard?

Bon sang ne saurait mentir.

Sauf que cette jolie rebelle a été abusée sexuellement par son père quand elle était jeune fille. C’est son secret, elle le gardera longtemps. Elle le suggère une première fois dans « Daddy » (1973), film noir à forte connotation sexuelle présenté pudiquement comme « expérimental » et projeté au Guggenheim dans une salle retirée, avec les avertissements d’usage. Dans la salle adjacente, d’un rouge-grenat oppressant, des nanas obèses et difformes dévorent un bébé dans une assiette, une effigie tout aussi difforme de sa propre mère se maquille, un couple tient en laisse une araignée géante tatouée d’un coeur rouge. L’oeuvre s’intitule « promenade du dimanche ».

Traumatisée par la violence subie, diluée dans son éducation religieuse, Niki de Saint Phalle est diagnostiquée dépressive, traitée aux électrochocs. Tels sont les démons que la jeune fille à tête d’ange a dû exorciser avant de trouver sa voie d’artiste. Il n’y a pas qu’eux. Elle a grandi dans un monde qui est celui de l’opulence, mais aussi de la crise des missiles, de la menace nucléaire omniprésente, du maccarthysme, du racisme. Quand elle rencontre Jean Tinguely, les femmes suisses n’ont pas le droit de vote sur le plan national. Alors elle exorcise, et de quelle manière! Elle jette pêle-mêle cette somme d’injustices et d’hypocrisies sur son « mur de la rage ».

Ayant tiré tout son saoûl, elle sublime. La réponse aux violences viendra de la femme, dit-elle. Pas de la femme sur papier glacé dont le rôle a été pensé par et pour les mecs, mais de son énergie créatrice. Le discours de Niki de Saint Phalle, politique et artistique, est sans concession. Il est surtout extrêmement généreux et précurseur. Ses nanas prennent du volume et occupent l’espace public. A la dictature de l’angle droit et de l’utilitarisme, elle oppose les matrices colorées et les lieux de rencontre. Elle crée un jardin d’enfants, puis le Jardin des Tarots en Toscane. Les mécènes ne suffisent à à financer cette création démesurée? Elle devient son propre mécène en imaginant ce qu’on nomme aujourd’hui des produits dérivés - parfums, T-shirts, etc.

Enfant de la télévision et de la mode, Niki de Saint Phalle sait jouer de son image, avec les médias. Vêtue de salopettes tachées ou de costumes les plus extravagants, elle est toujours drôle, efficace, en avance sur son temps. Toujours, elle vise le même but: opposer la force de vie aux forces de mort, le dit au refoulé, la couleur au gris, la rondeur à la dureté, la sagesse de l’indien aux six-coups du cow-boy. Son oeuvre se révèle immense.

Niki de Saint Phalle est morte en 2002, en Californie. C’est comme si le souffle qui l’habitait commençait seulement à s’exhaler, lentement et majestueusement. Une de ses oeuvres montre une femme toute blanche, amincie à l’état de cadavre ou de pur esprit, au pied d’un arbre chargé de fruits colorés. Ce cycle de vie est le sien.

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