Hommage à Alexandre Hächler, aventurier

Hächler6Les autorités voulaient le chasser de la caravane où il vit depuis cinquante ans. Grâce à cette maladresse, corrigée cette semaine, on découvre le destin incroyable d’un individualiste culotté.

Toc- toc! La porte de la caravane jaune s’entrouvre sur un barbu aux cheveux bouclés. Nu comme un ver. Bien conservé pour ses 82 ans.

- Je fais ma gymnastique. Que voulez-vous?

- Euh… raconter votre vie.

- Qui êtes-vous?

- Un journaliste.

- Laissez-moi cinq minutes, je m’habille.

La rencontre avec Alfred Hächler a duré trois heures. Quel destin! Celui-ci a failli basculer brutalement le mois dernier quand un nouveau gardien de camping et des autorités à cheval sur le règlement ont voulu l’expulser de la caravane qui est son «chez-lui» depuis 1964. Cela pour quelques branches et un bout de gazon qu’il n’avait pas égalisés assez vite, étant à la montagne. «J’aurais fini par couler, mais je me serais battu», dit-il. Après un article deL’Express, la commune de La Tène (NE) a compris qu’elle risquait de tuer cet homme que la municipale Silvia Praz qualifie de «charmant».

caravane1Exceptionnel serait plus à propos. Alfred Hächler est né le 29 juin 1932 dans un quartier pauvre de Zurich, d’un père postier et d’une mère italienne. Le souvenir d’enfance qui l’a marqué est d’avoir accompagné son père mobilisé dans les rues non éclairées de la ville. La nuit noire, plusieurs fois, a été sa seule compagne. «Toutes les mères rêvent que leurs enfants aient une vie normale et heureuse. La mienne n’a pas été normale, souvent dure, mais pas malheureuse. »

A 16 ans, il est apprenti serrurier-mécanicien chez Escher-Wyss, puis payé 350 francs par mois pour façonner des turbines géantes. Sans soutien, il se perfectionne au Technicum de Winterthour et obtient un poste mieux rémunéré pour entretenir les concasseurs et tapis roulants de ce qui est à la fin des années 50 le chantier du siècle – le barrage de la Grande-Dixence. «L’hiver à 2500 mètres d’altitude est rude, mais quels ouvriers extraordinaires!»

L’Afrique et l’Amérique en 2CV

La montagne l’attire. De cette époque, il a gardé une paire de crampons rouillés accrochés à l’auvent de sa caravane: «Nous avons été les treizièmes à gravir la face Nord du Cervin. » Et aussi la face Nord des Grandes Jorasses, le pilier Bonatti, etc. Alfred Hächlercollectionne les ascensions difficiles. Mais une force intérieure l’attire plus loin. «J’ai toujours été à la recherche des bonnes idées. Rares sont ceux qui en ont. »

En 1958, il vide sa tirelire. Avec quelques copains, sans sponsors, il file en Jeep direction l’Himalaya. La cordée arrive à 500 mètres du sommet du Dhaulagiri (8167 mètres). «Il faisait un froid du diable, des avalanches tombaient tout près, nous avons frôlé la catastrophe. » Le géant sera conquis deux ans plus tard. Alfred Hächler retourne à la Grande-Dixence, mais déjà s’est mis en place la mécanique qui va guider sa vie: travailler ce qu’il faut pour économiser quelques sous. Et repartir.

Il a acheté une 2CV dont il fait renforcer le châssis par les collègues de la Dixence aux heures creuses. En décembre 1960, il part seul, direction la Sicile et l’Afrique. «Je n’avais pas de boussole, et une carte à une échelle si grande qu’elle ne servait à rien. » En se fiant au soleil, il traverse un continent en ébullition, croise des mercenaires rhodésiens, des réfugiés belges. Arrivé au Cap, il se dit: «Pourquoi pas continuer?»

2CVUn cargo amène la 2CV en Amérique du Sud. Il remonte toute la Panaméricaine. «Les routes boliviennes étaient si raides que même en marche arrière, la voiture calait. » Les fleuves sont plus larges que le Rhin, les pistons noyés, des brigands colombiens tentent de voler la 2CV… Il arrive finalement à Fairbanks, en Alaska, et la revend à un colon. «Aussi incroyable que cela paraisse, j’ai revu cet homme vingt-cinq ans plus tard. »

De retour en Suisse, Alfred Hächler veut «prendre en mains sa vie d’adulte», écrit deux livres sur ses aventures. Puis le nomade en lui reprend le dessus. Avec sa compagne Marlyse, qui sera sa femme jusqu’à ce qu’elle s’épuise à le suivre et à espérer un enfant qu’il ne veut pas, il rejoint la mer du Nord, puis la Méditerranée en kayak. Etés sauvages dans les gorges d’Ardèche, alors vides de touristes, ou au bois de Finges. «La nature est ma religion», dit-il.

Du fleuve à l’océan, il n’y a qu’une brasse. Lui qui n’a jamais navigué apprend tout et se lance pour un tour du monde sur un voilier de… six mètres, le «Bluebelle». Sa nouvelle compagne, Birgit, une solide Autrichienne à laquelle il «tire son chapeau» (celui de Birgit est accroché dans la caravane), le suit. Ils se perdent au milieu de l’Atlantique, le pilote automatique tombe en panne. Alfred en bricole un de fortune avec deux focs et quelques cordes, arrive à bon port. Il survit quinze jours avec une bière, une boîte de carottes et un peu de chocolat. «Tous les problèmes qui m’arrivaient, je devais les résoudre, je n’avais pas le choix. »

BluebelleLors de ces équipées maritimes, ils rencontrent ceux qu’on appelle les «hippies marins», fraternisent. Mais l’indolence hippie, la drogue ne sont pas son style. Marginal parmi les marginaux, il est rebelle à sa manière de «Suisse allemand têtu».

«Je ne voyais pas mes mains»

A Panama, Birgit déclare forfait. Lui continue jusqu’aux Marquises. «Après les Galápagos, il y a 4000 kilomètres d’eau. Il fallait viser juste, la nuit était si noire que je ne voyais pas mes mains. » Au sextant, il a vingt minutes de crépuscule pour se repérer aux étoiles et sur la ligne d’horizon. «Heureusement, j’ai pris les bonnes décisions. » Un beau jour de 1984, il mouille dans une baie turquoise et isolée des Marquises. «J’avais trouvé mon paradis, je me suis dit: ça suffit. »

Pas tout à fait. Que dire d’autre: son voyage en Transsibérien, jusqu’au Japon, les 1100 sommets ou cols à son actif, ses marches jusqu’à Venise, par les Dolomites, ou récemment jusqu’à Nice? La vie d’Alfred Hächler se lit dans chacun des objets qui peuplent les dix mètres carrés de sa caravane. A part ça, un petit chauffage au mazout et des bougies. Un bouddha médite près d’une fenêtre, mais l’ermite de La Tène, «profondément réaliste», ne «croit pas à l’au-delà». Quoique…: «S’il y a quelque chose, je pense qu’une porte est ouverte pour moi. »

Et dire qu’une telle vie a failli être saccagée d’un trait de plume administratif.

(Paru dans Le Matin Dimanche du 23 novembre)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 674 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :