Bonfol, assainissement de la décharge chimique

OLYMPUS DIGITAL CAMERA

 

C’est une étrange structure métallique visible de loin au milieu des champs et des bois. On croit d’abord découvrir une sorte de halle spatiale posée au milieu de nulle part, mais il s’agit d’un autre aspect - moins sympathique - de la technologie moderne. Pendant plusieurs décennies après la seconde guerre mondiale, la chimie bâloise déposa ici, dans le sol de glaise, plus de cent mille tonnes de déchets chimiques. C’était déjà mieux que de les rejeter au Rhin, comme auparavant, mais tout de même assez aléatoire.

Le panneau d’information aux visiteurs résume les choses de façon quasi idyllique: un jour, les autorités jurassiennes ont demandé à la chimie bâloise d’assainir les centaines d’hectares contaminés, celle-ci a obtempéré et, en cadeau bonus, offre un étang et la revitalisation de lisières boisées en compensation du dérangement.

L’histoire que raconte le journaliste d’origine jurassienne José Ribeaud dans son livre « Maudite décharge » est plus corsée. Il fallut un sacré bras de fer avant que les entreprises responsables de la pollution acceptent de les assumer pleinement. Je n’ai pas encore lu le livre, mais j’ai brièvement rencontré José Ribeaud qui le signait samedi à la librairie de Porrentruy (une expérience en soi intéressante: chaque personne qui se présente avec un exemplaire commence par détailler les liens de parenté, professionnels ou humains - même les plus ténus - qui le relient à l’auteur, ce qui transforme la séance de signature en une grande fresque de micro-histoires locales). D’après lui, les autorités de Bonfol ne sont pas ravies que ce livre paraisse. Comme souvent, elles ne veulent pas « remuer de vieilles histoires », ce qui est une façon indirecte d’avouer qu’elles n’avaient peut-être pas fait assez d’histoires au moment où la décharge était créée. Cela créait quelques emplois, rapportait des sous, de quoi se plaint-on?

Ce qui s’est passé à Bonfol a valeur d’exemple, car en reconnaissant finalement sa responsabilité dans l’assainissement, même si les conditions de stockage des déchets chimiques étaient légales à l’époque, les entreprises chimiques ont fixé un standard qui pourrait s’appliquer dans d’autres cas - on pense notamment à Lonza en Valais.

Actualisation le 23 novembre: Ayant lu le livre de José Ribeaud, « Maudite Décharge » (éditions Alphil), j’y consacre ma chronique de ce jour dans Le Matin Dimanche:

Posée comme un ovni au milieu de la forêt ajoulote, une grande arche métallique attire le regard. Une arche blanche, synonyme de victoire: celle des Jurassiens face à la chimie bâloise. Sous l’arche, d’énormes grappins et trax télécommandés s’activent dans une halle en sous-pression. A cet endroit, les Ciba, Geigy & Co. entreposèrent pendant quinze ans 114 000 tonnes de déchets chimiques. Un cocktail nauséabond et dangereux dont les composants ne furent jamais inventoriés.

Avant de leur jeter la pierre, rappelons que les années 1950 étaient celles du tout-à-l’égout – ou au Rhin – pour la chimie bâloise. Entreposer des fûts toxiques dans un «cercueil» de glaise, en principe étanche et contrôlé, constituait déjà un progrès, une solution «moderne».

Le scandale est venu plus tard, quand la décharge «étanche» dégagea des odeurs pestilentielles et des jus plus que suspects, polluant rivières et nappes phréatiques. Ses responsables et les autorités locales minimisèrent d’abord le problème. Quand cela ne fut plus possible, un premier assainissement fut négocié en 1985. Insuffisant. S’ensuivit une lutte de quinze ans avant que, dans un revirement spectaculaire, la chimie bâloise assume sa responsabilité et accepte d’assainir totalement la décharge en reprenant et incinérant tous les déchets. Ce travail titanesque et novateur durera jusqu’en 2016, il coûtera quelque 400 millions de francs.

C’est ce combat que raconte José Ribeaud dans un livre* dont la portée dépasse largement le cas de Bonfol. Cette semaine, l’industriel Stefan Schmidheiny a été acquitté en Italie dans un procès sur l’amiante qui n’est pas le dernier, à en juger par les réactions que suscite le verdict. Cette semaine encore, un nouveau site pollué au mercure a été découvert à Viège. La question de la responsabilité industrielle resurgit. Pendant des décennies, les risques pour la santé et l’environnement ont été systématiquement sous-évalués. Ces coûts reviennent comme des boomerangs au visage des responsables. Prescription? Le droit fixe des limites, parfois floues. Pas la société.

Le livre-enquête de José Ribeaud exhume, avec la même minutie que les spécialistes assainissant Bonfol, les documents et les témoignages souvent inédits de cette lutte exemplaire. Journaliste politique, l’auteur analyse les rapports de force, c’est en cela que les leçons de Bonfol sont utiles à d’autres.

Qu’y apprend-on? D’abord que dans tout combat, il faut un chef, un meneur. Ce fut ici le ministre jurassien de l’Environnement Pierre Kohler qui fit preuve d’un sacré culot, n’hésitant pas à forcer la main de collègues sceptiques. Seul, il n’aurait toutefois rien obtenu. Sa chance fut que le cadre légal suisse venait de changer et qu’un chef volontaire de l’Office fédéral de l’environnement, Philippe Roch, proche de lui politiquement, s’engage à ses côtés.

Ce tandem aurait-il suffi à faire plier la chimie bâloise? Pas sûr. Il se trouve que la décharge de Bonfol, à deux pas de la frontière, polluait aussi en France. Un jeu d’alliances subtil se noua avec la ministre française de l’environnement, renforçant la pression.

L’opinion publique? Greenpeace se chargea de la mobiliser, mais au fond tardivement, quand les équilibres avaient déjà basculé. Si le coup de pouce des écologistes fut utile, il n’aurait servi à rien sans le travail de fond politique qui l’avait précédé. Enfin, l’appel à des experts extérieurs indépendants et la constitution d’un dossier technique irréprochable se révélèrent essentiels dans une polémique où, longtemps, les pollueurs furent leurs propres contrôleurs.

A Bonfol, le rôle des autorités communales fut, il faut le dire, plus gesticulatoire qu’efficace. Elles s’étaient trop laissées éblouir par le miroir aux alouettes des emplois et des taxes – un argument qui a aussi fonctionné à un niveau plus élevé.

Quand on observe ce qui se passe aujourd’hui dans le Haut-Valais ou en Italie dans le cas Eternit, on ne peut que constater que les conditions énumérées ci-dessus ne sont pas remplies. Trop d’émotion, pas assez de détermination, de stratégie et d’alliés.

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 670 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :