Au bal des épiciers

(Chronique parue dans Le Matin Dimanche du 5 octobre 2014. J’y ajoute la réponse de François Cherix, coprésident du Nouveau Mouvement européen Suisse, reçue ce jour.)

La cacophonie préélectorale a commencé. Cette semaine, les Verts ont roucoulé avec les Vert’libéraux, les socialistes grincé des dents. Les démocrates-chrétiens ont chanté «Ramona» au PBD. Le président du PDC, Christophe Darbellay, a lancé un appel à «un noyau fort du centre», auquel le président du PLR, Philipp Müller, a rétorqué que «les plus petits partis ne vont pas nous dicter leur loi». Le président de l’UDC, Toni Brunner, a susurré que les apparentements avec le PLR sont «possibles», Philipp Müller répondant sèchement que non.

Un an avant le renouvellement du Parlement fédéral, partis et médias se livrent à leur exercice favori, celui des parts de marché électoral. C’est le grand bal des épiciers, qui se termine souvent comme le jeu des chaises musicales: quand le violoniste suspend son archet, chacun se précipite vers un siège pour ne pas être le dindon qui reste debout.

Ce serait divertissant en temps ordinaire. Il se trouve que l’année 2014 ne l’est pas. Après l’acceptation de l’initiative «Contre l’immigration de masse», dont le succès inattendu a tétanisé le monde politique, les Suisses votent dans moins de deux mois sur l’initiative d’Ecopop «Halte à la surpopulation». Si elle passe, le solde migratoire 2013 (87 000 personnes) devrait être divisé par quatre dans un délai de quatre ans pour répondre aux exigences strictes des initiants.

Le texte accepté le 9 février va beaucoup moins loin, il ne fixe pas de contingents – et pourtant il est déjà jugé néfaste par les milieux économiques. Que dire alors de celui d’Ecopop? Par rapport à la décélération réclamée par l’UDC, il équivaut à un plantage brutal sur les freins dans un virage serré, et sans ABS.

On peut se rassurer en se disant que les Suisses, fondamentalement raisonnables, ne prendront pas ce risque-là, mais ne disait-on pas la même chose à propos de l’initiative «Contre l’immigration de masse»?

Le peuple suisse est devenu moins prévisible, telle est la leçon du 9 février. Les partis et les associations économiques doivent donc prendre très au sérieux le débat lancé par Ecopop, dont les propositions peuvent séduire aussi bien à droite qu’à gauche. Ils doivent consacrer toute leur énergie à montrer les enjeux et les dangers de cette initiative.

La façon la plus crédible de lui couper l’herbe sous les pieds aurait été d’unir les forces pour mettre en œuvre rapidement, de façon pragmatique, le texte accepté en février. C’est le contraire qui se passe. A gauche et au centre, on fantasme depuis huit mois sur un «front républicain» qui convaincrait les Suisses d’annuler ses effets. Certains veulent une application «eurocompatible» qui provoquerait un référendum de l’UDC, donc un nouveau vote. D’autres prônent au contraire une application si stricte que Bruxelles dénoncerait tous les accords bilatéraux, déclenchant par ricochet une prise de conscience en Suisse. D’autres encore veulent, par une acrobatie juridique, ancrer ces accords dans la Constitution, ce qui obligerait là aussi à «corriger» le vote du 9 février.

Outre que l’électoralisme ambiant empêche de former le «front républicain» promis, malgré le renfort du milliardaire Hansjörg Wyss, ces solutions ont trois points en commun, tous négatifs. Elles sont illisibles pour le citoyen ordinaire; elles lui donnent le sentiment qu’on veut contourner son vote; elles offrent un boulevard électoral à l’UDC. Quoi qu’en disent les sondages, elles sont à très haut risque.

L’autre voie est d’appliquer l’initiative «Contre l’immigration de masse», point barre. Ce qu’en pensera Bruxelles? On le verra quand la loi sera sous toit. Si l’UE veut alors dénoncer l’accord de libre circulation, sans tenir compte de la situation particulière de la Suisse, ce sera de son entière responsabilité. Cette voie n’est pas sans risque non plus, mais elle est claire.

Simonetta Sommaruga a commis d’emblée une erreur en excluant les initiants du groupe de travail constitué après le 9 février. Le PS et le PDC et les Verts ont aggravé la situation en moulinant dans tous les sens. Peut-être est-il déjà trop tard pour remettre de l’ordre dans ce fouillis, mais cela doit être tenté si on ne veut pas donner encore plus de voix à Ecopop le 30 novembre.

Réponse de François Cherix:

« La Suisse est responsable de son destin européen »

Qualifiant de « bal des épiciers » la recherche de solutions pour sortir la Suisse de l’impasse générée par le 9 février, Jean-Claude Péclet se montre péremptoire dans sa dernière chronique : il suffit d’appliquer l’initiative contre l’immigration de masse. Et « si l’UE veut alors dénoncer l’accord de libre circulation, sans tenir compte de la situation particulière de la Suisse, ce sera de son entière responsabilité », ajoute-t-il. Or cette dernière affirmation est choquante, tant elle donne une image inexacte de la réalité.

Au plan des faits, il convient de rappeler que les accords bilatéraux ont été concédés à la Suisse, précisément pour tenir compte de sa situation particulière. En 1992, elle dit non à l’EEE. Mais aussitôt elle se précipite à Bruxelles pour obtenir malgré tout l’accès au grand marché européen. Ce n’est qu’un accident, vous devez nous considérer comme un futur membre du club et, par conséquent, nous octroyer un statut spécial, dit le Conseil fédéral. Conciliante, l’UE acceptera de s’engager dans le processus bilatéral. Pourquoi devrait-elle aujourd’hui déroger à une dérogation, en accordant aux Suisses des privilèges dont ni ses membres, ni ceux de l’EEE ne bénéficient ?

Par ailleurs, en introduisant des contingents et la préférence nationale, la Suisse contrevient sciemment à la libre circulation des personnes, socle des accords qu’elle a elle-même sollicités. Dès lors, les conséquences de cette rupture lui incombent. Est responsable de l’amende celui qui sort des clous et non celui qui se voit contraint de la donner au vu de l’infraction.

Nombreux sont ceux qui se préparent à entonner une fois de plus la comptine de la « méchante Europe qui ne respecte pas la vertueuse petite Suisse ». Il serait plus opportun de poser les questions qui touchent à notre destin, dont nous sommes seuls responsables. Voulons-nous renoncer aux accords bilatéraux et glisser dans l’isolement complet ? Préférons-nous contourner l’article 121a et considérer ainsi que la démocratie directe est une farce ? Ou bien avons-nous le courage d’organiser un nouveau vote permettant de garantir dans la Constitution la poursuite de relations étroites et durables avec l’Union européenne ?

Ma réponse à François Cherix:

Sur le fond, puisque vous souhaitez poursuivre le débat, je crains de ne pas être d’accord avec le passage suivant:

« En 1992, la Suisse dit non à l’EEE. Mais aussitôt elle se précipite à Bruxelles pour obtenir malgré tout l’accès au grand marché européen. Ce n’est qu’un accident, vous devez nous considérer comme un futur membre du club et, par conséquent, nous octroyer un statut spécial, dit le Conseil fédéral. Conciliante, l’UE acceptera de s’engager dans le processus bilatéral. »

Après le non à l’EEE, la Suisse ne s’est pas « précipitée » à Bruxelles en arguant qu’elle « serait bientôt membre du club », cette interprétation de l’histoire est tendancieuse. Le Conseil fédéral a mis des mois, voire 2-3 ans à digérer le résultat, puis la mécanique des bilatérales s’est remise en route sur la base d’une pesée d’intérêts dans les deux camps et de concessions réciproques.

Je pense, comme la majorité des Suisses, que le résultat obtenu mérite d’être défendu. Mais contrairement à vous, je refuse d’opposer une UE « conciliante » à une Suisse « profiteuse », cette vision des rapports me paraît à la fois éloignée de la réalité et curieusement autoflagelleuse. A vrai dire, je n’ai jamais compris, déjà quand je travaillais avec Jacques Pilet, qu’il faille rabaisser la Suisse pour se montrer pro-Européen. Je vous renvoie à la mythique couverture de l’Hebdo montrant un nain triste fumant la pipe avec son capet rouge à croix blanche, regardant passer l’Europe - une belle blonde arborant fièrement son écharpe aux couleurs des Etats membres, ils étaient douze à l’époque. Outre que la situation a changé depuis, je pense que cette façon de s’auto-mépriser pour faire preuve « d’ouverture » est aussi catastrophique pour la cause européenne que les discours les plus musclés de Blocher. Et, oui, je ne marche plus dans cette combine depuis des années.

« En introduisant des contingents et la préférence nationale, la Suisse contrevient sciemment à la libre circulation des personnes, socle des accords qu’elle a elle-même sollicités. Dès lors, les conséquences de cette rupture lui incombent », ajoutez-vous. Là, je trouve que c’est vous qui êtes péremptoire. La Suisse ne contrevient « sciemment » à rien du tout, elle doit résoudre deux engagements contradictoires. Vis-à-vis de l’UE, pourquoi personne ne rappelle-t-il que la Suisse pratique, depuis des décennies, une discrimination POSITIVE à l’égard de ses citoyens par rapport à tous les autres? C’est la fameuse doctrine « des trois cercles » théorisée par Arnold Koller. La Suisse fournit un bon million de places de travail aux Européens, ce qui explique notamment la réaction très mesurée d’un Moscivici (j’étais à sa conférence de presse) après le vote du 9 février. Et, que cela plaise ou non à Bruxelles, sa situation est particulière. A part le Luxembourg et le Liechtenstein, qui sont des micro-Etats, aucun pays de l’UE n’affiche un tel taux de population étrangère, un tel taux d’immigration nette. Celui de la France est quatre fois inférieur au nôtre, je serais curieux de voir ce que donneraient les banlieues de l’Hexagone et le débat politique français avec un taux suisse.

Enfin, sans aller jusqu’à la fausse arrogance de l’UDC qui prétend qu’aucun des accords bilatéraux n’est indispensable, je pense qu’il y a une marge de négociation. Je ne dis pas qu’elle est sans risque, je dis qu’il est peut-être moindre que la pirouette consistant à faire revoter le peuple pour ne pas appliquer la décision du 9 février - surtout avant un autre vote sur le même thème, encore plus dangereux. Les « épiciers » auxquels je fais allusion dans la chronique ne sont pas les pro-Européens mais les présidents de partis et leurs petits calculs électoraux. Si j’ai une observation à faire aux premiers, c’est plutôt à propos de leur capacité à prendre leurs désirs pour des réalités. Dès le lendemain du 9 février, j’entendais Carlo Sommaruga parler du « front du progrès ». Depuis, l’idée n’a cessé de se dissoudre dans les calculs… d’épicerie électorale, précisément.

Peut-être suis-je trop pessimiste, peut-être allons-nous assister à un sursaut stupéfiant.

Franchement, je n’y crois pas.

Une réponse

  1. Bravo pour votre réponse à M. Cherix. Au-delà du fait que je suis en total désaccord avec la manière de penser de ce Monsieur, je partage largement votre point de vue qui m’a fait plaisir à lire.

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