North Rampart Street marque la limite entre le French Quarter de New Orleans, très visité, et le Faubourg Treme, qui l’est nettement moins. Pourtant ce rectangle situé au nord de son voisin a joué dans l’histoire de la ville et des Etats-Unis un rôle au moins aussi important. C’est là qu’a vécu, dès le début du 19ème siècle, la première communauté noire libre du pays. Des affranchis qui avaient eux-même des commerces, des plantations, souvent leurs propres esclaves, et formaient un lobby non négligeable puisque leur nombre atteignait 15 000 personnes à la veille de la Guerre de Sécession.
Le quartier a accueilli nombre d’esclaves libérés, il est devenu un centre de culture politique - le premier journal défendant les intérêts des Noirs, la "Tribune", y a été publié - et de culture tout court. C’est là que sont notamment enracinés les fameux brass bands qui connaissent un regain de popularité depuis quelques années.
Faubourg Treme fait rêver les nostalgiques de la New Orleans canaille puisque c’est là, dans la partie du quartier nommée Storyville, que se trouvait la zone de la prostitution et des drogues licites ou non. Des années 1890 à 1917, le "red light district" ne fut pas légalisé mais toléré, on vendait même très officiellement un "blue book" avec les noms et adresses de ces dames, une sorte d’ancêtre des petites annonces coquines. Tout cela réservé aux Blancs, bien sûr. La légende veut que les clients, aimant se faire divertir et pas trop difficiles sur les choix musicaux, lassaient les orchestres jouer ce qu’ils voulaient, et c’est ainsi que Jelly Roll Morton et ses compères accouchèrent du jazz.
Il y a peut-être du vrai là-dedans, mais ce résumé ignore le climat de violence, d’exploitation et de ségrégation qui marqua la vie de Storyville jusqu’à ce que de bonnes âmes décidèrent d’interdire la prostitution en 1917, pour ne pas perturber les boys de la marine qui stationnaient par là.
En fait, l’histoire de Faubourg Treme, relatée par un documentaire de la chaîne Pbs (une série télévisée lui est aussi consacrée depuis 2011) , est celle, assez typique, d’un quartier passé au bulldozer des intérêts de la majorité blanche. Les maisons de Storyville furent rasées et la population expulsée sans indemnités pour construire des logements, les témoins historiques de son passé sulfureux ne sont donc plus que des moignons sans intérêt. Plus tard, la construction de l’Interstate 10 provoqua le nivellement de rues entières, avec leurs rangées de maisons et leurs jardins. Ironiquement, ces remaniements ont aussi donné naissance au parc baptisé Amstrong, en hommage à la légende du jazz. Il s’y trouve un "congo corner" mythique (personne ne sait où l’endroit était situé en réalité), la place désignée où les Noirs pouvaient se réunir, danser, faire de la musique et pratiquer leur culte - ce qui leur était interdit ailleurs.
Le Faubourg Treme a été un centre d’activisme politique dans les années 60, pendant la lutte pour les droits civiques. Il a bénéficié de subventions pour la reconstruction d’écoles et de maisons après Katrina. Bien placé, il se "gentrifie" rapidement, comme en témoignent les façades aux couleurs pimpantes.
