Ronald Lewis, "House of Dance & Feathers"

RonaldLe Lower Ninth Ward de New Orleans (voir le billet précédent) abrite un des musées les plus étonnants qui soient: la "House of Dance & Feathers", littéralement "La Maison de la Danse et des Plumes". C’est une cabane d’une seule pièce plongée dans une pénombre ambrée, où le profane ne voit d’abord qu’un capharnaüm sans queue ni tête. Des pièces de costumes colorés voisinent avec des livres, des photos, des coupures de presse jaunies, des objets hétéroclites.

En fait, comme dans "Alice au pays des merveilles", c’est la porte d’entrée vers un autre monde, celui de la culture de rue des Noirs de New Orleans, et plus spécifiquement leur tradition des tribus d’Indiens du Mardi Gras. Tout cela apparaît d’abord confus à un esprit cartésien. Mardi Gras est une tradition chrétienne, et les "tribus d’Indiens" aux costumes exubérants n’ont rien à voir avec les "native Americans", puisque ce sont pour la plupart des Noirs qui forment ces confréries, ou bandes.

La tradition est ancienne. Certains la font remonter au "Wild west show" de Buffalo Bill à New Orleans en 1884-5, mais elle est antérieure puisqu’une décision de justice datée de 1781 interdisait déjà aux "nègres de porter des plumes, des masques en tous genres, de se rencontrer et de danser dans les tavernes publiques pendant la saison de carnaval."

"Au sortir de l’esclavage, être un Africain américain restait quelque chose de socialement inacceptable, dit Ronald Lewis, l’homme qui a créé la House of Dance & Feathers au début des années 2000 (son portrait est ci-dessus). Se masquer comme les natifs du pays, les Indiens, créait un sentiment d’identité et de force. Soumis à toutes les pressions, endurant des conditions très dures, les Indiens ne cédaient pas. Ces gens avaient presque été réduits à l’extinction pour avoir maintenu leur façon de vivre. Le même sentiment habitait ceux qui venaient juste d’être libérés de l’esclavage: "Vous ne nous donnez pas de place dans votre société, nous allons créer la nôtre". En se masquant, il rendaient hommage aux natifs Américains et envoyaient le message qu’on ne les arrêterait pas."

Ronald Lewis est né en 1951. Sa mère a encore connu la brutalité des traitements dont étaient victimes les Noirs dans la commune de Lafourche, dont elle venait. Pendaisons, exécutions. "Quand je mourrai, ne me ramenez pas à cet endroit", disait-elle. Lui a grandi en faisant d’abord des petits boulots dans le Lower Ninth Ward. Puis il est devenu mécanicien sur tramways pour la compagnie de transports de New Orleans et, parallèlement, syndicaliste. Pendant son temps libre, il a commencé à aider à coudre des costumes d’Indiens du Mardi Gras, un travail collectif qui demande énormément d’habileté et de patience quand on voit le détail des ornements réalisés en petites perles et pierres de toutes tailles et de toutes couleurs (exemples de costumes ici). C’est ainsi qu’il a fait la connaissance des "Big Chiefs" de quasiment toutes les tribus de New Orleans, de leurs "Espions" et "Messagers" (les bandes sont clairement hierarchisées). Quand il a eu cinquante ans, il a décidé de consacrer son temps à mettre en valeur cette tradition de rue qui mélange la musique, la danse et les costumes. Après l’ouragan Katrina, des volontaires l’ont aidé à remonter son musée.

Peut-être vaut-il mieux lire d’abord le livre qui lui a été consacré (Ronald l’a co-écrit et le vend pour vingt dollars au musée). On comprend alors mieux l’enracinement de ce qui apparaît d’abord comme un folklore tape-à-l’oeil. Ces parades s’inscrivent dans un processus multiforme de socialisation des quartiers noirs périphériques. Ils se sont aussi concrétisés, dès la fin du 19ème siècle, par des "Social aid and Pleasure clubs", des sociétés bénévoles locales qui offraient un embryon d’assurance maladie ou décès tout en organisant des fêtes et des bals. La fabrication des costumes, impliquant de nombreuses personnes, a aussi contribué à tisser des liens sociaux.

C’est cette histoire que Ronald raconte dans son musée, ce message qu’il tente de faire passer à l’extérieur: non, le quartier n’est pas un no man’s land où rôdent les gangs, il se bat pour exister malgré la dégradation de l’enseignement, malgré Katrina. Au pays de l’individualisme, une vie collective est possible.

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