Photographié dans la pharmacie-musée de la rue de Chartres, au quartier français, cette rareté: un « classeur » des traitements pratiqués sur ses patients par un médecin de Louisiane au 19ème siècle. Il n’en existe que deux exemplaires connus, car ils sont en lin tissé très fin, et dans le climat humide de la région, la plupart se sont décomposés. Chaque petite poche - il y en a des dizaines au total - fait à peine un centimètre et demi de large, des feuilles de papier soigneusement pliées y sont rangées. Chacune contient le nom du patient, les médicaments qu’il recevait et les doses administrées.
La Louisiane a été un des premiers, si ce n’est le premier Etat de l’Union à introduire un diplôme officiel pour les médecins et pharmaciens il y a plus de cent ans afin de mieux garantir l’exercice de professions où sévissaient divers charlatans et vendeurs de poudres de perlimpinpin. La médecine n’ayant pas atteint le niveau de connaissance actuel, elle recourait volontiers aux dérivés de l’opium pour soulager les douleurs et à l’arsenic à petites doses. Les toniques de toutes sortes proliféraient.
En revanche, les docteurs sont longtemps restés impuissants devant la fièvre jaune, lui attribuant toutes sortes de causes sauf la bonne, à savoir une sorte de moustiques qui se reproduisait d’autant mieux que les égouts n’existaient pas et que les marais étaient proches. Les épidémies survenaient l’été, les familles de planteurs qui se trouvaient alors à la campagne pour superviser la récolte de coton ou de canne à sucre y échappaient la plupart du temps tandis que les récents immigrés entassés dans des conditions d’hygiène douteuse succombaient par charrettes entières. Les cyniques y voyaient un facteur naturel de régulation démographique parmi les classes les plus pauvres. La seule épidémie de 1853 toucha 30 à 40 000 personnes et fit 8 à 10 000 morts, c’est la plus grave jamais connue aux Etats-Unis.
La médecine vaudou avait aussi ses entrées jusque dans la bonne société, notamment pour les sorts divers et les stimulants sexuels. La société prude d’alors avait inventé des astuces pour que les clients puissent demander au comptoir leur produit préféré, en lui attribuant des numéros. Malgré les procès en charlatanisme divers, l’apport des médecines vaudou a perduré jusque dans les années 1960, et probablement au-delà dans certains quartiers.