Neuf ans après Katrina

Lower98Un visiteur à New Orleans ne peut s’empêcher d’amener dans ses bagages la question suivante: comment la ville s’est-elle remise de l’ouragan Katrina qui l’a dévastée le matin du 29 août 2005. La réponse lapidaire est: plutôt bien. Mais elle mérite des nuances.

D’abord ce rappel. L’ordre d’évacuer la ville n’a été donné par le maire Ray Nagin qu’un jour avant, alors que les alertes sur la gravité de ce qui se préparait n’avaient pas manqué. Par ailleurs, une partie de la population n’a pas voulu partir, on estime que 80 à 90% des habitants avaient été mis en sécurité quand l’ouragan a frappé.

Celui-ci a en fait passé légèrement à côté de New Orleans, ce n’est pas son effet direct qui a causé le plus de dégâts, mais la rupture d’une cinquantaine de digues, dont celle du Canal Industriel. "This is a human made catastrophy" ("C’est une catastrophe provoquée par l’homme"), insiste notre guide Derek qui nous y emmène. Car il existe des tours pour tout à New Orleans. Au French quarter bien sûr (qui a d’ailleurs moyennement souffert de Katrina), des tours de fantômes, et au moins deux circuits "post-Katrina". Celui de Derek a l’avantage de se faire à vélo, ce qui laisse le temps de sillonner tranquillement les rues et de parler aux gens pendant les quatre heures qu’il dure (rien de difficile sur le plan physique toutefois, sinon qu’il peut faire très chaud).

"A human made catastrophy". Le nom du maire de l’époque est souvent accompagné d’un chapelet de jurons (actualisation le 9 juillet: Ray Nagin a été condamné à dix ans de prison pour avoir accepté pendant ses mandats des pots-de-vin portant sur des centaines de milliers de dollars), aussi destiné au corps des ingénieurs qui, comme l’ont mis en lumière les enquêtes menées après l’ouragan, n’avait pas respecté ses propres standards dans la construction et le maintien de certaines digues.

Lower99Le soir du 28 août 2005, cent mille personnes restaient dans la ville, dont 20 000 réfugiées dans le fameux Superdome. Robert Green (photo ci-dessus) ne s’y trouvait pas, il était chez lui, dans le Lower Ninth Ward. Quand l’eau l’a surpris au matin du 29 août, il n’a eu que le temps de monter sur le toit de sa maison emportée par les flots qu’avaient libérés la rupture de la digue. Elle a dérivé jusqu’à un grand chêne où il a pu grimper, c’est là qu’on l’a sauvé. Sa mère et sa petite fille, dont le portrait-souvenir orne le salon (image ci-contre), ont péri dans la catastrophe (qui a fait près de 1500 victimes).

Aujourd’hui, Robert Green vit dans une des maisons modèles construites dans le Lower Ninth Ward (photo ci-dessous) avec l’aide de la fondation de Brad Pitt "Make it right", créée en 2007 et qui a financé cent demeures dans le quartier. Robert a conservé devant la façade frontale le panneau d’appel à l’aide qu’il avait lancé au président Bush après le reflux des eaux en 2005. Il porte un T-shirt "The original roof top riders", en vend devant chez lui. Il fait volontiers visiter son intérieur, "c’est bien que les touristes viennent ici, ça crée des emplois".

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Robert Green ne se plaint pas. Grâce aux panneaux solaires, à l’architecture écologique de la maison et aux aides reçues, ses factures liées au logement sont très raisonnables. Les constructions érigées grâce à la fondation de Brad Pitt n’échappent pas à la polémique, certains n’aiment pas leur architecture résolument moderne, d’autres critiquent le fait qu’elles se détériorent déjà. Ce sont les signes les plus visibles de la reconstruction. Plus les panneaux solaires qui ont surgi un peu partout ("par tête d’habitant, le Lower Ninth Ward doit être l’endroit le mieux équipé des Etats-Unis", dit Derek).

Lower93Quand on sillonne le quartier, le plus frappant est le vide, et la verdure qui a repris ses droits partout. Les débris ont été évacués depuis belle lurette et, hormis quelques ruines où l’on peut voir parfois des abréviations autour d’un signe de croix en biais (image ci-dessous) attestant que la maison a été visitée après Katrina et déclarée vide de tout occupant, il faut faire un effort pour imaginer que l’eau atteignait ici trois à quatre mètres de haut, et encore plus pour se dire qu’avant, chaque carré occupé aujourd’hui par des broussailles, ou marqué de gazon tondu ras si quelqu’un a racheté la parcelle en attendant d’en faire quelque chose, était un morceau de quartier vivant.

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Le Lower Ninth Ward est l’endroit, près des marais, où se sont établis il y a plus de cent ans les Noirs venus des campagnes. Souvent, ils y vivaient quasiment en auto-subsistance grâce à leurs jardins et à la pêche. Pauvre, bien sûr. Peu sûr, selon une réputation largement usurpée, assure Derek. Un esprit communautaire puissant unit ce quartier de banlieue. Ceux qui travaillaient avaient généralement un emploi lié au fleuve: débardeurs, mécaniciens pour les plus formés, hommes à tout faire.Le Lower Ninth Ward s’est toujours senti coupé de la grande ville de New Orleans, encore plus avec la construction du canal industriel. Les habitants ont toujours soupçonné les autorités de les délaisser, notamment en matière de sécurité contre les inondations. Katrina leur a donné raison.

Après la catastrophe, les sauveteurs, les médias et les releveurs de données de tout poil se sont précipités sur le quartier, qui est devenu une sorte de mythe. Puis tous ces gens s’en sont allés vers d’autres catastrophes, d’autres urgences. "Il y a eu beaucoup de profiteurs, les habitants du quartier n’ont pas beaucoup vu la couleur de l’argent mis à disposition pour reconstruire", dit Ronald Lewis, dont je reparlerai. Le Lower Ninth Ward a repris sa vie cahin caha, une école s’y construit, mais ce n’est plus tout-à-fait comme avant. Il y a ces grands espaces vides, ces proches qu’on a perdus, le sentiment d’abandon. Et quelques souvenirs lumineux, comme celui d’une troupe de théâtre de New York qui était venue jouer "En attendant Godot" parmi les ruines après la catastrophe.

Lower9Une maison au faîte jaune fait la fierté des habitants. C’est celle où habitait Fats Domino. Devenu célèbre, le pianiste de rock et de rythm’n blues y est resté, parce qu’il aimait son quartier, on se raconte comme les écritures sacrées les jam sessions qu’il y faisait, sa rencontre avec les Beatles. Fats Domino a lui aussi été surpris par Katrina, à 77 ans. On l’a cru mort, ce n’était pas le cas. Aujourd’hui, il vit en ville, l’annexe de la maison pourrait devenir un petit musée qui créerait une attraction supplémentaire dans le quartier.

Au fait, je disais au début de ce billet que New Orleans s’est globalement assez bien remise de Katrina. Une des explications est que la reconstruction qui a suivi l’ouragan a fortement atténué l’effet de la crise des subprimes. L’activité économique y est plutôt soutenue en ce moment, le centre ville connaît une croissance démographique cinq fois supérieure à celle des faubourgs, un phénomène inverse à celui enregistré dans beaucoup de villes américaines.

Une réponse

  1. " le centre ville connaît une croissance démographique cinq fois supérieure à celle des faubourgs"
    c’est que le centre ville "historique" était posé sur une élévation et donc plus épargné par les fureurs du fleuve … Alors, quand tout le monde a redécouvert la chose, tout le monde a voulu s’y poser.

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