Le nom « Atchafalaya » (dérivé des mots choctaw « hacha falaia » qui signifient longue rivière) est moins connu des Européens que celui des Everglades en Floride, et pourtant ce bassin large d’environ 32 kilomètres et long de 240 km est de loin la plus grande zone humide des Etats-Unis. Elle s’étend grosso modo de l’ouest de New Orleans jusqu’à Lafayette et descend jusqu’au golfe du Mexique. C’est par excellence la région des marais et des bayous, elle contient dit-on plus d’eau douce que toutes les parties humides du pays réunies. Une région en tous points extraordinaire pour qui supporte la chaleur humide et n’a pas oublié un anti-moustiques efficace dans ses bagages.
La première photo que j’en publie n’est peut-être pas très poétique, mais c’est comme ça que je l’ai découverte: depuis le viaduc de l’Interstate 10, dont la construction a pris sept ans et qui enjambe une partie des marais sur une distance de huit kilomètres. Entre les deux pistes de l’autoroute se trouve une rampe où les bateaux peuvent être descendus dans les marais. Ce n’est qu’un des nombreux points d’accès.
Notre guide est Kim Voorhies, et ce jour-là, il n’a pas beaucoup de chance. Une virée typique sur le bassin de l’Atchafalaya permet de voir une quantité respectable d’aigrettes blanches (ne m’en demandez pas plus, il y en a des dizaines de sortes), ainsi que de majestueux hérons bleus, des vautours, etc., mais elle ne saurait se conclure sans rencontrer au moins un alligator. Or le seul que nous ayons aperçu était un bébé que nous aurions pu ramener dans nos bagages à main. La dent de grand alligator adulte que Kim exhibe sur son petit doigt pour nous consoler à l’air de nous narguer.
Assis sur une caisse sur le devant du bateau, je me fiche un peu des alligators. La magie d’un tel tour consiste surtout à slalomer lentement entre les cyprès dégoulinant de mousse espagnole et les tupelos, à fendre le tapis de feuilles crissantes qui, là où le chenal se resserre, recouvre complètement l’eau (il s’agit en fait d’une une saloperie importée d’Amazonie et qui est en train d’étouffer les bayous, peste Kim).
Une mini-grenouille (« leaf frog ») fuyant ses nombreux prédateurs reprend son souffle sur la casquette de Wendy avant de poursuivre sa route dans l’eau. Pas de chance, elle est avalée avant de rejoindre la rive. Le plus majestueux est le ballet aérien que nous offrent les carpes sauteuses. Dérangées par les remous de l’hélice, elles bondissent hors de l’eau à un ou deux mètres de haut dans notre sillage, jusqu’à cinq ou six à la fois. Le spectacle est digne d’une parabole biblique. Mais pas sans risque: les bêtes atteignant une longueur de 40 cm chacune, leur puissance peut renverser un passager - une vitre en plexiglas fendue sur le côté du bateau atteste de leur force.
N’étant pas un grand spécialiste des animaux, c’est l’histoire de Kim, 61 ans, et de sa famille qui m’intéresse le plus. Lui a été pendant dix-sept ans mécanicien et logisticien pour les hélicoptères de l’armée américaine, il a participé à l’opération « Tempête du Désert » et quelques autres interventions à l’étranger. Un accident lui a à moitié démonté le dos. A part ça, il a eu deux cancers, apparemment guéris, et un autre pépin de santé. « On dit que les chats ont neuf vies, moi j’ai bientôt épuisé les miennes, dit-il en riant, mais j’aime bien celle que je mène aujourd’hui. »
Son père Coerte (les Voorhies sont d’origine hollandaise, comme leur nom l’indique, il n’y a pas que des émigrés acadiens en Lousiane!) a été à deux doigts de mourir sur ce même bateau il y a une semaine. Victime d’un malaise cardiaque, à l’âge de 84 ans, il s’est évanoui, et s’il ne s’était pas trouvé à bord un médecin français pour lui faire un massage cardiaque et un téléphone mobile pour appeler un hélicoptère, il y serait resté. Là, il s’en est tiré et, à l’heure où j’écris ces lignes, est rentré à la maison, une très belle demeure du siècle passé où nous avons dormi, la maman (80 ans passés elle aussi) s’excusant de ne pouvoir préparer le copieux petit-déjeûner qu’elle réserve normalement à ses hôtes. Je cite leur âge, car dans ce voyage je suis frappé de voir le nombre de personnes visiblement vieilles qui travaillent encore. Dans le cas des Voorhies, je ne crois pas que c’est une question d’argent - un portrait de Coerte Voorhies dans le magasin d’antiquités de son autre fils, Karl, montre un visage tanné et solide, à la Hemingway, qui en dit long sur la force de caractère de cet homme. Mais dans les Walmart ou les restaurants, je doute que ce soit par passion que de nombreux employés continuent de bosser à 70 ans passés.
Revenons sur notre bateau. La partie du bassin d’Atchafalaya que nous sillonnons est partagée entre une propriété fédérale et une ancienne concession Texaco. Quarante-neuf puits de pétrole étaient en exploitation ici, il en reste quelques tuyaux que la compagnie est censée évacuer, mais qui disparaissent peu à peu sous les feuillages. Kim n’est pas un ennemi des extracteurs d’or noir. « Nous n’avons pas eu de problèmes ici, ils travaillent proprement ». C’est vrai qu’à se promener dans ces espaces sauvages, on imagine mal la présence pas si ancienne des puits.
Plus au sud, ai-je lu dans un ancien article du National Geographic, les véritables autoroutes aquatiques ouvertes pour faciliter l’exploitation du pétrole ont malmené l’écosystème et favorisé l’érosion des sols. Mais globalement, le bassin d’Atchafalaya conserve une proportion stable de zones humides, et don delta est en expansion, contrairement à celui du Mississippi.
Il existe d’ailleurs une forte connexion entre les deux. Le cours du Mississippi passait il y a très longtemps par le bassin d’Atchafalaya. Aujourd’hui, il existe une énorme porte de dérivation à Plaquemines qui permet d’évacuer les eaux excessives du Mississippi en cas de crue dans le bassin d’Atchafalaya, qui sert en quelque sorte d’éponge naturelle.