C’est une véritable institution dont la visite nous a été recommandée par un géant débonnaire et barbu, soldat retraité anciennement stationné en Allemagne, qui voyageait avec sa femme indienne (native american) qui nous a dit être une descendante du chef Crazy Snake. Eux n’avaient pas eu le temps d’y aller. Comme nous ne sommes pas pressés et que nous étions justement la veille d’un samedi, nous avons tenté l’expérience.
Fred’s Lounge se trouve à Mamou, à une bonne heure de route au nord-ouest de Lafayette. Pour s’y rendre, on emprunte de petites routes à travers champs, qui sont semés de riz une partie de l’année et servent à élever des écrevisses le reste du temps, quand on n’y tire pas le canard. C’est l’Acadie profonde avec ses fermes toutes simples et ses villages très modestes.
J’oubliais: il faut se lever tôt car à Fred’s Lounge, la musique commence dès 8 heures 30 le matin, yep, et la petite salle où l’on boit et fume d’abondance est pleine dès le début. La raison officielle est que l’orchestre est diffusé en direct la station de musique country cajun KVPI, 92.5 FM. Mais la voix de la présentatrice est inaudible et cela ne gêne personne, vu qu’on vient ici pour danser le zydeco et écluser des bières dont les canettes s’empilent bientôt en pyramides fragiles. Fred’s Lounge existe depuis 1946, et les lieux n’ont pratiquement pas changé depuis. Un mur extérieur gris peint de lettres géantes, un bar, un petit coin pour l’orchestre, des lumières rouges et jaunes, de la pub néon pour Bud, des chiottes messieurs dont le pissoir rongé par la rouille est un des plus poétiques qu’il m’ait été donné de voir au cours de ma vie.
L’autre institution de Fred’s Lounge est Tante Sue (ci-dessus). Environ 80 ans si on demandait leur âge aux dames. J’avais peur de ne pas la voir, car elle a été opérée de la hanche. Mais elle était fidèle au rendez-vous, claudiquant un tantinet, passant entre les clients pour leur offrir des bouts de « boudin » qui est ici une sorte de saucisse à rôtir de porc. C’est elle qui annonce les visiteurs extérieurs dûment inscrits sur le grand cahier de la maison. Elle énumère d’abord ceux qui viennent d’autres Etats des Etats-Unis, puis les z-étrangers, et comme Suisses, les plus exotiques ce samedi-là, nous avons eu droit à un petit cadeau sous la forme de bouteilles de condiments cajuns., yep.
Nous étions assis à côté d’une bande de motards sexagénaires, et comme j’ai mal compris le nom de la boisson sucrée locale que je croyais s’appeler « Mother Fucker » - en fait un « apple quelque chose », imbuvable - ils nous ont tout de suite pris en sympathie. Des gens tout ce qu’il y a de plus tranquilles. Bubba, le président du groupe, travaille dans la construction. Rochelle, la femme au bandeau, dont c’était l’anniversaire, est dans les énergies renouvelables. Vu le temps incertain, la majorité sont venus en voiture comme nous, et deux seulement en Harley. Mais les tatouages, les cris et la bonne humeur étaient au rendez-vous.
L’orchestre, zut j’ai oublié son nom, joue à la base deux ou trois morceaux déclinés avec de légères variations - un style valse, un pas de deux, quelque chose de plus rock. Barry, le monsieur chauve qui bat la mesure (faux) avec conviction, est un habitué, depuis huit ans. Ca dure comme ça jusque vers une heure de l’après-midi, puis tout le monde s’en va manger ou faire la sieste, car il fait décidément trop chaud, yep.