Une idée pour sauver la presse

OLYMPUS DIGITAL CAMERAEn quittant Lawrenceburg, nous nous arrêtons pour acheter un pique-nique dans une de ces cafeterias où l’employée qui semble avoir accumulé la poisse de toute sa famille et du voisinage interrompt son coup de serpillère pour faire observer à Wendy: "Nice shoes!"

Toujours le petit mot aimable, l’occasion de lier conversation avec l’étranger de passage. Pendant ce temps, je repère sur le comptoir un journal où une trentaine de visages cadrés de la même manière sont alignés en "une". Intrigué, je l’achète (pour un dollar) et me dis que ces gars-là ont eu l’idée de la décennie pour relancer la presse écrite.

"The Hard Times" (un titre qui est un demi-eu de mots et signifie "Les Temps difficiles") est un tabloïd hebdomadaire de seize pages constitué uniquement (à l’exception d’une ou deux pages de pub et une de jeux) de photos d’identités de gens arrêtés par la police dans la région! Comme l’explique une sorte d’éditorial de dix lignes en première page, il s’agit "exclusivement d’informations disponibles dans le domaine public", "toutes les personnes arrêtées sont présumées innocentes" et les infos "ne sont pas utilisables pour des buts légaux".

Ce qui n’empêche pas le "Hard Times" de publier leurs noms et prénoms, leurs visages très reconnaissables, ainsi que la charge retenue contre eux. Il y a même des pages spéciales consacrées aux personnes prises en état d’ivresse ("The drunk tank"), aux voleurs, à ceux qui circulent sans permis, aux auteurs de violences domestiques, etc. Le surtitre de première page promet même les "auteurs de délits sexuels dans votre voisinage".

Il s’agit donc d’un pilori moderne, où les gens sont exposés avant d’avoir été condamnés. La question est évidemment: comment est-il possible que la police (on voit mal qui d’autre fournirait ces renseignements) peut donner à un journal les images, identités et charges de personnes qui n’ont fait l’objet d’aucun jugement. Même venant d’un pays qui se prévaut de toutes les libertés et cultive l’obsession sécuritaire, la pratique laisse songeur.

D’après ce que j’ai vu, le "Hard Times" était le seul journal vendu dans cette cafeteria. C’est dans la même localité qu’au restaurant "The Brass Lantern" (par ailleurs animé et sympathique, où de jolies serveuses agitent leur queue de cheval en demandant "how’d’you-dooo?"), nous étions assis à côté d’une famille de trois: un fiston grassouillet, une femme itou, pleine de boutons et l’oeil mauvais, un mari au regard impavide mais dont le T-shirt noir de la National Rifle Association arborait au dos le slogan "Keep calm and carry a gun" - "Restez calme et portez une arme". Assez bien trouvé: cette phrase à double sens invite à garder ses nerfs tout en se protégeant par une arme, mais c’est aussi un pied de nez aux législateurs qui seraient tentés d’en restreindre l’usage.

Ya-ba-da-ba-doo, let’s keep calm and drive down the road!

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