Sur ces deux images, vous ne verrez pas d’êtres humains, car les Amish de Etheridge demandent expressément de ne pas être pris en photo. Leur croyance exclut même qu’ils observent leur image dans un miroir, seul le reflet dans l’eau est acceptable.
Je ne m’attendais pas à rencontrer une communauté amish dans un Etat du Sud. Sur les quelque 300 000 membres vivant aux Etats-Unis, la majorité habitent en Pennsylvanie, en Ohio ou en Indiana. Celle de Ethridge (située à 5 km au nord de Lawrenceburg) a été créée en 1954, elle comprend un peu plus de 500 personnes, c’est une des plus conservatrices.
Autant dire que la première question qu’on se pose avant d’y aller est: cela vaut-il la peine, suis-je un voyeur, qu’avons-nous à échanger? Notre B&B étant situé à dix minutes de voiture de Ethridge, nous tentons notre chance, et comme nous sommes aux Etats-Unis, tout est organisé d’une manière ou d’une autre. A une intersection de routes où rouillent un bus scolaire et quelques voitures vieilles d’au moins un demi-siècle, une sorte de bazar à l’ancienne tenu par trois dames imposantes (une en T-shirt jaune, la seconde en bleu, la troisième en rouge) propose des tours en calèche pour vingt dollars l’heure et demie. Vendu. Notre conducteur a perdu des doigts à la main droite et manie un accent à couper à la hache.
«Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure»: c’est la première règle des Amish. Et la première chose qui frappe, quand on s’approche des quelques dizaines de fermes de la communauté, est que les poteaux électriques disparaissent. Les Amish ne sont pas opposés à tout progrès (ils acceptent par exemple de se faire soigner dans un hôpital moderne quand c’est nécessaire, j’ai aussi vu une ménagère pomper de l’eau dans un baquet avec un petit moteur à essence, ou une maison en construction revêtue de panneaux isolants), mais pour des raisons qui leur sont propres, ils considèrent l’électricité comme une invention qui a apporté le mal dans le monde.
Quand on voit, comme ce soit avant d’écrire ce billet, une famille entière pianoter sur différents iPhone y compris pendant le repas au restaurant, on se dit qu’ils n’ont pas complètement tort.
Les Amish fascinent parce qu’ils constituent un des très rares groupes humains capable de vivre en marge de la modernité tout en habitant au milieu d’un pays qui l’a adoptée de manière frénétique. Leur résistance force le respect, ce sont d’une certaine façon des utopistes, des hippies auxquels une foi stricte aurait conféré un secret de longévité.
Mais quand je dis en marge, cela ne signifie pas qu’ils se coupent du reste du monde. Le plus frappant, pendant l’heure et demie que nous passons à sillonner Ethridge, est de voir l’interface intelligente qu’ils ont mis en place pour les échanges avec l’extérieur. Outre les visites en calèche, qui se déroulent de manière à perturber le moins possible la vie quotidienne, beaucoup de fermes vendent des légumes, des confitures, des biscuits, des objets en paille ou en bois, des meubles. On peut y accéder en voiture et apparemment les habitants de la région ne s’en privent pas. Un grand hangar a été construit à l’extérieur pour les ventes en gros, où viennent charger des camions.
Les gens que nous rencontrons sont tous vêtus de bleu ou de noir, beaucoup d’enfants et de jeunes vont nu-pieds, les filles arborent une grosse coiffe semi-circulaire, les garçons ont la même coupe de cheveux, façon troubadour du moyen-âge. Les anciens dictent les lois et les appliquent, ils ont des barbes de longueur variable et des chapeaux de paille dont la largeur du bord, me dit-on, signifie leur importance et leur maîtrise des règles religieuses.
Les Amish ont leur propre école, où les enfants apprennent d’abord un allemand d’origine souabe. Ils paient certains impôts mais sont dispensés du service militaire. L’éducation est assez stricte, certaines remises à l’ordre choqueraient les bonnes âmes dans notre système de valeurs actuel. Le crime le plus sérieux, pour un Amish, est de quitter la communauté sans permission. S’il le fait, il est banni.
Mais certains ont l’autorisation de faire des travaux à l’extérieur de la communauté. Nos logeurs de Lawrenceburg ont fait appel à leurs services pour réparer leur toit et ont été enchantés du travail. « Ils se sont présentés à la porte de la cuisine en disant tout de go: vous devez nous nourrir », se souvient Shirley. « L’après-midi, je leur ai proposé une glace. Quand je suis revenue un peu plus tard, ils avaient vidé leur bol jusqu’à la dernière goutte. Je leur ai demandé s’ils en voulaient encore. Ils ont fait oui de la tête. »
Comment résister aux tentations? C’est la question que je me pose, cahoté entre les fermes. Car on peut aussi voir Ethridge comme un ghetto dont les frontières ont été fixées de l’intérieur, une communauté dirigée par des barbus hyperconservateurs. Notre guide nous dit qu’un membre la quitte tous les quatre ans en moyenne, ce qui est assez peu si c’est vrai.
Finalement, la gêne que je craignais face à l’intrusion dans leur vie privée et dans un monde correspondant à celui de mes arrière grands-parents n’existe pas. Nous sommes les seuls non-Américains sur la calèche, et nos compagnons se comportent de manière respectueuse, curieuse. Comme si l’esprit du lieu s’instillait en chacun de nous. Les quelques Amish avec qui nous discutons n’ont pas l’air de remplir une corvée, ils sont aimables et souriants (les femmes, moins quand même).
« Revenez bavarder, suggère Danny, avec qui nous avons un peu parlé de ses ancêtres, j’ai du travail, mais pas tant que ça. » J’avoue que, ayant déjà décidé de progresser sur la Natchez Trace, nous n’avons pas répondu à son invitation. Tout comme nos logeurs n’ont pas répondu à celle de leurs ouvriers amish, qui leur suggéraient d’assister à un service de leur église. Et voilà notre mauvaise conscience de gens pressés. Et voilà pourquoi les Amish ont peut-être choisi le bon chemin.
J’observe, au carrefour, une fillette en robe noire s’agripper avec ses petits pieds nus sur le pneu d’une calèche, noire aussi. Les voitures vont et viennent devant elle dans un vrombissement qui ajoutent à la chaleur moite de juin, les touristes la laissent indifférente.