Il y a des liaisons plus célèbres que celle-ci - la fameuse « 66 » par exemple. Tant mieux pour ceux qui aiment rouler sur des autoroutes à trois ou quatre pistes pris en sandwich entre deux gros camions. La Natchez Trace Parkway est différente: cette route n’a que deux pistes, une par sens de trafic, elle est interdite au trafic commercial, sa vitesse est généralement limitée à 50 miles/heure, elle traverse des forêts sur la plus grande partie de sa longueur et aucune ville à l’exception de Jackson (et encore, elle la frôle).
En fait, la Natchez Trace Parkway est un parc national, peut-être un des plus longs du monde avec ses 444 miles entre les villes de Nashville au Tennessee et celle de Natchez au bord du Mississippi. Si on en regarde le tracé sur une carte, on constate vite que cette diagonale était le moyen le plus direct pour relier les grandes villes du Nord-Est des Etats-Unis aux ports du Sud, dont New Orleans qui fut longtemps un sérieux concurrent de Boston et New York.
A parcourir aujourd’hui ce ruban de bitume lisse, à surveiller les cyclistes qui se lancent dans l’aventure et les bordures herbeuses où se nichent nombre d’animaux sauvages, on se dit que la Natchez Trace originale, que suit assez précisément la parkway, n’avait au fond rien de bien terrible, ce devait même être un voyage assez ennuyeux dans un paysage qui ne change guère.
C’est oublier le surnom qui fut donné à cette artère vitale, une des premières du pays: « Devil’s backbone », la « colonne vertébrale du Diable ». Que ce soit à cause des attaques d’ours, d’Indiens, de piqûres des moustiques infestant les marais, ou simplement par la traîtrise de « compagnons » peu scrupuleux, on mourait beaucoup sur la Natchez Trace. Les défricheurs de ce qui fut d’abord un chemin forestier durent négocier avec les Chickasaws, Choctaws, Creeks et autres tribus indiennes qui se partagaient les territoires traversés. Ce fut une mêlée complexe faite de commerce, de coups bas, d’amitiés, de mariages parfois et de combats finalement, dont on connaît l’issue. Parmi les pionniers, le franco-canadien Louis Lefleur épousa vers 1810 la fille du chef choctaw Pushmahata, Rebeca Cravatt (sic), leur fils Greenwood Leflore devint lui-même un chef choctaw. Lefleur établit un camp à peu près à mi-parcours où les voyageurs trouvaient repos, vivres et distractions. Il en reste un ou deux bâtiments qui ont été intégrés à un centre chrétien de rééducation qui offre accessoirement un bed & breakfast très confortable dans un décor d’il y a 150 ans.
Une bonne partie des voyageurs étaient de solides gaillards pas trop malins qui descendaient le Tennessee puis le Mississippi sur des radeaux de bois chargés de marchandises. Arrivés à Natchez, ils vendaient l’un et les autres, dépensaient une partie de leur argent en alcool et en filles (Natchez n’était avare ni de l’un, ni des autres) et remontaient la Trace avec ce qui leur restait, offrant des proies idéales aux bandits de grands chemins qui les y attendaient. La route servit aussi aux militaires, notamment aux troupes conduites par Andrew Jackson et qui défirent les Anglais à New Orleans en 1812. Des tombes de soldats jalonnent encore le tracé original, qui prend parfois des allures de chemin creux, et dont on peut découvrir des tronçons à intervalles réguliers. La signalétique est excellente, les aires de repos et camping très bien aménagés. Il s’est passé tellement d’histoires sur ces 444 miles qu’il y a une occasion de s’arrêter tous les quarts d’heure si on veut pour se découvrir et découvrir l’un ou l’autre épisode. En voiture, sans se presser, le trajet prend trois jours, il existe un service de réservation très efficace pour des B&B’s répartis au long du chemin.