Après les images précédentes en guise d’apéritif, ceci est le début d’un carnet de route américain qui, en trois semaines, nous emmène de Nashville à New Orleans, en passant par la route historique Natchez Trace et le Mississippi.
Pourquoi avoir choisi cet itinéraire? Les raisons d’un voyage ne sont jamais simples. Disons pour commencer que celui-ci vise à combler une méconnaissance des Etats-Unis. New York, Boston, le Maine, la Côte Est: d’accord. San Francisco, la côte Ouest: un petit peu. Mais entre les deux, le néant, rien sur ce pays qu’on dit « profond », agricole, conservateur, mômier, voire raciste. Le risque qu’on court, à ne pas fouler de temps à autre le sol américain, est de laisser resurgir via la surinformation dons nous abreuve ce pays, comme remonte l’acidité des estomacs brouillés, des clichés qui sont le plus souvent « anti ».
Partir en biais vers ce Sud qui fut français, c’est parcourir une ligne de fracture qui reste fondamentale dans l’identité américaine, cheminer le long de lieux chargés d’histoire, de héros et de brigands, s’habituer progressivement à la chaleur humide, à l’accent chantant, aux moustiques…
Notre route, je l’ai dit, suit d’abord la Natchez Trace dont je parlerai plus loin. Elle commence à Nashville, ce qui est une bonne raison de s’arrêter encore un peu dans « music city ». Cinquante comme il se doit, où les boutiques de bottes lourdement décorées (« achetez une paire, nous vous en offrons deux ») côtoient les bistrots dont chacun propose son groupe de musiciens country « live » même à trois heures de l’après-midi. Nashville sound.
Je voyais Nashville en ramassis de cow boys ringards. En fait son centre est plus pimpant que je ne me l’imaginais. Un gratte-ciel façon Goldorak ou Gotham City abrite le siège d’AT&T, le centre de congrès aux formes ultramodernes est vaste comme vingt terrains de football, des hôtels-tours récents côtoient l’ancienne gare de briques rouges reliftée en bureaux et restaurants branchés. Je lis dans un journal que la ville redevient à la mode, mais faut-il croire les journaux?
Sur la terrasse du centre de congrès, les participantes à une réunion de nutritionnistes se répartissent les tables disponibles et ouvrent la boîte en carton reçue pour la pause de midi. A l’intérieur, un hamburger et un paquet de chips. Le pain du hamburger est mou mais un peu brun et parsemé de graines de sésame. L’Amérique progresse à petits pas vers le bien manger (cela étant, nous avons toujours trouvé jusqu’ici de quoi faire des repas très corrects, voire végétatiens).
Le bâtiment qui m’attire le plus à Nashville est un survivant. Imaginez une ancienne église semi-circulaire à l’acoustique extraordinaire, reconvertie au début du XXème siècle en temple du divertissement populaire. Imaginez un lieu où sont passés le magicien Houdini, Chaplin, Bob Hope, les Ziegfeld Follies, Caruso, tout ce qui compte dans la musique country à commencer par Johnny Cash, Bob Dylan, Neil Young ou encore l’orchestre fou de Spike Jones. Imaginez une Mecque de la radio du samedi soir où les spectateurs venus en camions, chariots de tous les coins de l’Etat et même de bien au-delà faisaient la queue pendant des heures pour acheter un des billets bon marché, sur la galerie, pour communier en musique.
Tout ça, c’est le Ryman auditorium, ainsi nommé parce qu’il fut financé par le capitaine Thomas Green Ryman, un homme d’affaires plein d’astuce né en 1841. Cet homme d’argent avait entendu parler d’un évangéliste nommé Révérend Jones qui tenait à Nashville des sermons enflammés. Il s’y était rendu avec des amis en 1885 pour jouer les perturbateurs mais, séduit par le bagou du révérend, décida au contraire de lui payer un temple à la mesure de son talent oratoire. Ainsi fut érigé le Union Gospel Tabernacle en 1892, pour 100 000 dollars. A la mort de Ryman, en 1904, on le rebaptisa au nom du généreux donateur. Mais déjà, Jones attirait moins de monde, la salle tournait mal. C’est alors que, par un de ces virages alertes dont les Américains sont capables, elle fut réaffectée en une salle de divertissement populaire par une forte femme, Lula C. Naff.
Elle allait devenir l’âme du Ryman pratiquement jusqu’à sa mort, en 1960. La période de gloire de l’auditorium fut l’émission Grand Ole Opry (déformation du mot opéra), une émission créée en 1925, cinq ans après la naissance de la radio commerciale. Dire que ce fut un succès est un mot faible. Pour se faire une petite idée du genre de musique qu’on y jouait, voici « Lovesick blues » de Hank Williams (mort de ses excès d’alcool et de drogue à 29 ans).
A une époque où les spectacles étaient rares et le besoin de s’unir très fort, le Ryman devint un aimant irrésistible. Puis le Grand Ole Opry a déménagé vers une salle plus vaste, et l’auditorium a continué son chemin cahin-caha, déclinant doucement. Dans les années quatre-vingt, il a été jugé indigne d’être restauré, on a failli construire un parking à sa place. Heureusement, ses amoureux se sont mobilisés, et une rénovation complète a été menée en 1993-94 pour 8,5 millions de dollars. Aujourd’hui, c’est un endroit que l’on visite, y compris « backstage » dans les loges de Dolly Parton et autres pour une vingtaine de dollars (extraordinaires photos d’archives noir et blanc). On peut toujours y écouter des musiciens comme Elvis Costello l’autre jour.
Ses bancs incurvés de bois, ses vitraux, ses colonettes et sa décoration en font un lieu magique.