Andrew et Alfred, réunis dans les nuages

OLYMPUS DIGITAL CAMERAA une quinzaine de kilomètres de Nashville se trouve Hermitage, la ferme où se retira Andrew Jackson après avoir été le septième président des Etats-Unis de 1829 à 1837. Peu d’hommes ont autant marqué, voire incarné la douloureuse formation de l’identité américaine.

Fils d’immigrants écossais et irlandais, Jackson naît en 1767, quelques années avant la déclaration d’indépendance des Etats-Unis. Agé de 13 ans, il rejoint une milice, est capturé par les Anglais et manque mourir de faim et de mauvais traitements. Déjà orphelin de père, il perd ses frères et sa mère pendant la guerre. Jeune avocat, fermier et propriétaire d’esclaves, il ne dédaigne pas se battre en duel et tue un de ses adversaires. En 1812, il commande les forces américaines contre les indiens Creek et contre les Anglais qu’il défait à New Orleans, bien qu’ils soient en nette supériorité numérique. Sur le chemin du retour il gagne le surnom de « Old Hickory » pour sa dureté. On le retrouve peu après guerroyant contre les Séminoles.

Candidat malheureux à la présidence en 1824, puis élu quatre ans plus tard après une campagne considérée comme la plus dure jamais organisée (sa femme, elle-même sujette d’attaques personnelles, meurt d’épuisement juste avant qu’il prenne ses fonctions), il est appuyé par les Etats du Sud, qui le considèreront ensuite comme un traitre parce qu’il ne suit pas leur ligne libre-échangiste et de tarifs douaniers bas, et parce qu’il démantèle une banque qui a les faveurs des planteurs du Sud.

La présidence de Jackson est marquée par plusieurs événements fondateurs. D’abord le « système des dépouilles » impliquant un renouvellement important de l’administration (que Jackson jugeait trop corrompue). Ensuite le Indian Removal Act, qui entraîne la déportation massive des Indiens au-delà du Mississippi (« Trail of tears ») , avec des pertes humaines énormes. Enfin, au cours de la crise dite de la Nullification, il s’oppose à ce que des Etats (sudistes) s’arrogent le droit de déclarer non valables certaines lois fédérales. Ce sont les germes de ce qui deviendra la guerre de Sécession, provoquée à la fois par la question de l’esclavage et la rivalité commerciale entre le Nord et le Sud.

Homme « du peuple », intransigeant, ne reculant jamais devant le conflit, Jackson est une personnalité taillée à la serpe, dans des circonstances dont on peine à s’imaginer la dureté aujourd’hui. On éprouve encore plus de difficulté en visitant la propriété où il s’est retiré après sa seconde présidence. Posée comme une pâtisserie au milieu d’un écrin de verdure, la maison à laquelle il avait fait rajouter deux ailes et des colonnades est remarquablement conservée par une fondation privée. Les tapisseries de l’entrée relatant des épisodes de l’Odyssée ont les mêmes couleurs vives qu’il y a 170 ans. Les meubles sont d’origine, ainsi que les livres et documents de la bibliothèque.

L’endroit est si paisible que même les deux maisons d’esclaves conservées sur le domaine ont un air pimpant. Repassées à la chaux, proprettes, sans la dizaine d’enfants qui y vivaient, les odeurs de suie, de sueur et de cuisine, elles inviteraient presque à y passer la nuit. La famille Jackson, selon un relevé exposé dans le bâtiment d’entrée, possédait une septantaine d’esclaves. L’ex-président était plutôt du genre paternaliste. Sur son lit mort, selon la chronique, il aurait dit à sa famille que lui et ses proches, Blancs et Noirs seraient tôt ou tard réunis au ciel. La gravure illustrant cette scène ne montre que des Blancs.

Parmi ses esclaves se trouvait Alfred, son homme de confiance. Alfred a survécu à Andrew Jackson - longtemps puisqu’il a atteint l’âge de 98 ans. A la fin de sa vie, il se faisait photographier vers la tombe du président avec les aimables dames de la région qui avaient pris sur elles d’entretenir la propriété. Il a demandé d’être enterré à la droite de Jackson, ce qu’il a obtenu. Au milieu d’un jardin de type anglais, où la famille cultivait aussi ses herbes médicinales, le président esclavagiste et « l’oncle Alfred », comme on l’appelait alors, paraissent ainsi réconciliés, deux nuages flottant au-dessus du dome funéraire et des colonnes - toujours la référence à la Grèce, à sa rigueur morale…

Quant aux autres esclaves, nous apprend un panneau du parc, quand la guerre de Sécession a scellé la défaite prochaine du Sud, il n’ont pas attendu, malgré les attentions réelles ou supposées de la famille Jackson, et ont rejoint comme ils le pouvaient leurs frères libres du Nord.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Rejoignez 670 autres abonnés

%d blogueurs aiment cette page :