On ne peut pas la rater. En arrivant sur la place de la Riponne ce midi depuis la rue Haldimand, leur tente blanche toute neuve saute aux yeux. « Established 2014 », précise la bâche sous la raison sociale: Street Kitchen. Emma Litkie (d’Afrique du Sud), Toni Schwab et Jasmine Gfeller (de Toronto) ont créé leur petite entreprise de catering il y a un mois, ils ont répondu à une annonce de la ville de Lausanne et ont su il y a une semaine qu’il avaient le feu vert pour installer un stand à la Riponne, les lundis et jeudis. Assiettes thaïlandaises, libanaises ou sandwich, pas chères et servies avec un sourire éclatant: c’est frais, fait maison et absolument délicieux.
« Street kitchen » n’est pas le seul stand de nourriture sur le pouce qui a surgi à cet endroit, à côté du kiosque, là où les marginaux de la Riponne avaient leurs quartiers. Tout cela fait partie d’une politique délibérée, il s’agit de re-vi-ta-li-ser la place, dit le municipal Grégoire Junod que j’ai interrogé la semaine dernière (voir ci-après l’article paru ce dimanche). Le client qui commande ses boulettes de viande à côté de moi est plus direct: « Ouais, ils veulent chasser les junkies… »
Tiens, où sont-ils, en fait? Il y en a un qui est assis à côté de moi sur un des deux bancs en bois (l’autre a été déplacé, près des chiottes publiques). Canette de bière à la main, il me regarde manger mes nouilles chinoises et mes crevettes, perplexe, et finit par lever le camp. J’ai un peu honte, je me sens vaguement complice d’une opération de nettoyage, car c’est en faisant venir des gens comme moi qu’on pousse plus loin des gens comme lui. Pas du tout, m’a expliqué Grégoire Junod. Le problème de la Riponne n’est pas qu’il y ait trop de toxicos, c’est qu’il n’y a pas assez d’autres gens en dehors des jours de marché. Alors on va les faire venir. Avec des stands de mangeaille sympathiques comme celui de Emma, Toni et Jasmine (pour lesquels je formule mes meilleurs voeux, ils sont cool), avec une bibliothèque mobile, des animations de rue, un rafraîchissement des coins trop tagués ou vandalisés. Et en prime, pour 2014, de beaux parterres fleuris dans le cadre de Lausanne Jardins.
Ils sont en cours d’installation. La preuve que la ville est sympa avec ses marginaux, c’est qu’elle en a engagés quelques-uns pour donner un coup de main à cette opération. Bon, je ne les vois pas encore à l’oeuvre. Pour l’instant, ce sont les ouvriers de la commune qui s’apprêtent à couper l’accès routier côté Rumine avec des bacs à fleures en bois. « Ca va râler », dit l’un. Les employés ont entassés les pots en béton dans un coin de la place, mis des barrières métalliques pour délimiter la zone et - tiens! - c’est là derrière, cachés par les plantes en pots, dans un quadrilatère de pavés qui ressemble un petit peu à un camp retranché, que je retrouve un groupe de marginaux de la Riponne. Une douzaine à peu près.
Même pas fâchés. « Nous, ce dont on a besoin, résume l’un d’eux, c’est d’un coin, d’un abri contre la pluie, de toilettes et de commerces pas trop loin, parce que sinon, la bière est trop chère. » Et ils ne se sentent pas un peu mis à l’écart, là? Non, ou en tout cas ils ne le disent pas ouvertement. Presque compréhensifs: « On est trop visibles pour les gens qui sortent du métro ». Mon interlocuteur me raconte que la semaine dernière, ils ont eu la visite de « Monsieur Toscato » et du chef de la police, qui leur suggèrent d’établir leurs quartiers à l’Ouest du parc de Montbenon. « Mais là-bas, il n’y a pas de magasins, il faut aller jusqu’à Chauderon ». Selon lui, on a aussi cherché à les envoyer au parc de la Solitude (!). « Nous, ce qu’on aimerait bien, c’est le parc Mon-Repos, il y a le centre Coop City pas loin. »
Oublie, mon gars: des juges fédéraux juste en-dessus, plein de mamans avec leurs charmants bambins près du petit kiosque, les pontes du CIO en plus. Il n’y a guère que les perruches et les perroquets que vous ne dérangeriez pas, et encore.
Je reste un moment sur la Riponne. Un petit groupe de marginaux s’est prudemment rapproché des toilettes, parmi eux une femme en bleu pétant dialogue aimablement avec le policier qui fait le tour des lieux avec des Protectas. Un autre groupe a trouvé refuge sur les bancs le long du Palais de Rumine, un gars à cheveux longs avec une guitare rouge y insulte copieusement ses copains, en français et en anglais. C’est fascinant de se poser, de ne rien faire et d »observer. Globalement, ça se passe, mais on devine un flottement, une agitation comme dans un aquarium où on aurait jeté un gros caillou. Il faudra du temps pour que chacun trouve ses marques.
Une dame asiatique (Philippine?) teste une des poubelles parlantes installées par la ville, son bébé dans le pousse-pousse hurle de rire chaque fois qu’elle y jette quelque chose et que le cylindre métallique se met à roter d’une voix caverneuse. Alors elle y revient, encore et encore. A cinquante mètres de là, Emma, Toni et Jasmine ont fini leur première journée et s’apprêtent à replier leur tente.
(Paru dans Le Matin Dimanche du 18 mai)
Le printemps, ses envies de faire le ménage… et d’évacuer les marginaux? C’est le sentiment que peuvent donner trois actualités des quinze derniers jours. Dans le passage sous-voie de la gare de La Chaux-de-Fonds, signalaitL’Impartial, des haut-parleurs se sont mis à diffuser de la musique classique – plein tube, pour décourager les petits groupes de désœuvrés de s’y attarder. A Lausanne, la rénovation du passage souterrain de Chauderon a été annoncée par un communiqué intitulé «Quand l’art participe au sentiment de sécurité» – tandis que la Municipalité veut «rendre la place de la Riponne aux habitants» en y créant un jardin provisoire et des animations.
En musique ou avec des fleurs, le message subliminal semble être: dégagez. Ou y aurait-il un léger malentendu? En ce qui concerne La Chaux-de-Fonds, le porte-parole des CFF Jean-Philippe Schmidt parle d’un «essai local» et confirme le dépôt d’une plainte pour la «vandalisation» d’un des haut-parleurs dont le répertoire a manifestement déplu. D’une manière générale, les CFF ne veulent pas créer des ambiances sonores, apaisantes ou dissuasives, dans les gares, préférant réserver le système de diffusion aux annonces officielles. «En revanche, poursuit Jean-Philippe Schmidt, nous portons une grande attention à rendre les passages plus accueillants. » Elargissement, puits de lumière: c’est ce qui vient d’être réalisé à Genève-Cornavin et le sera à Lausanne, où les accès aux quais doubleront de taille après le grand chantier qui s’ouvrira en 2019.
A propos du passage de Chauderon, longtemps réputé pour être le plus glauque de la capitale vaudoise avec ses dealers, le municipal Grégoire Junod reconnaît que le titre du communiqué était «un peu provocant». En fait, les récentes initiatives pour requalifier le centre-ville visent plus à inclure les groupes marginalisés qu’à les exclure. Ainsi, la fresque de Chauderon – au demeurant fort réussie – a été réalisée par l’association Embellimur, dont les œuvres ont déjà fleuri à Sainte-Croix, à Yverdon ou à la Bourdonnette. Elle travaille avec des requérants d’asile, des personnes touchant le revenu d’insertion et la population du quartier – une «mosaïque sociale» répondant à celle que découvrent les passants.
Pour la Riponne, ratage urbanistique emblématique de Lausanne, c’est plus compliqué. «Le but n’est pas de chasser les marginaux – encore que nous serons fermes face aux comportements inacceptables, comme le fait de jeter des bouteilles – mais d’amener plus de monde sur cette place en dehors des jours de marché», dit Grégoire Junod. La recette? Un cocktail comprenant la réouverture d’une cuisine d’été, une minibibliothèque, des animations et, pour cette année, un jardin de 500 mètres carrés.
Là aussi, l’originalité consiste à impliquer dans les travaux les personnes toxico-dépendantes qui zonent parfois sur la place. Directeur de la Fondation pour un accueil à bas seuil, Nicolas Pythoud salue la démarche: «C’est une première, qui fait suite à la construction de notre nouveau lieu, La Terrasse, par ceux-là mêmes qui le fréquentent. Petit à petit, les autorités ont compris qu’il ne suffit pas de déplacer la marginalité, mais qu’il faut aussi essayer de l’intégrer et d’en donner une image plus positive. »
Une enquête sur le terrain de la Fondation du Relais a contribué à faire évoluer l’opinion des autorités. «Je crois que la volonté d’impliquer la population marginale est réelle», dit son directeur Jean-Claude Pittet, qui renvoie par ailleurs aux expériences de rue novatrices menées au Québec par le Cirque du Soleil.
Un travail de longue haleine, souligne la syndique de Renens, Marianne Huguenin, confrontée à des soucis identiques sur la place du Marché: «Comme médecin, je travaille avec des toxico-dépendants et comprends le symbole de leur regroupement dans des lieux centraux. Ils nous disent simplement: ne nous oubliez pas. »

Ah, ça, la charité chrétienne n’est pas trop à l’ordre du jour sous nos latitudes.
Il faut cacher la misère.
Cacher seulement et non pas combattre, puisque dans le même temps, la notion de SMIC ou autre protection sociale n’est pas acceptée, par referendum …