Cinq jours de vélo à Bordeaux et alentours

OLYMPUS DIGITAL CAMERALes photos récentes publiées sur ce blog le laissaient supposer: j’ai passé une semaine en Gironde, et le billet qui suit est une suggestion de balade vélocipédique combinant une boucle cycliste de trois jours, de difficulté faible à moyenne, et une découverte de Bordeaux en deux jours, soit cinq au total. C’est à la fois un carnet impressionniste illustré et un petit guide pratique. Le tour du lac de Constance publié ici même en mars 2013 ayant été vu par plus de 2000 personnes, je me dis que cet autre itinéraire pourrait en intéresser quelques-unes aussi.

Le point de départ est donc Bordeaux. Ceux qui ne connaissent pas cette ville ou n’y sont pas retournés depuis au moins cinq ans devraient prévoir d’y passer au moins deux jours. La bourgeoise un peu assoupie a énormément changé récemment. Comme le dit une amie qui y vit, elle avait pris l’habitude de tourner le dos à son fleuve, la Garonne, dont elle était séparée par un cordon d’entrepôts plus ou moins abandonnés, vestiges d’un passé prestigieux. Elle a retrouvé son fleuve.

Mais avant, un peu d’histoire s’impose. Bordeaux fut le plus grand port de France, devant Marseille et Nantes. Elle était la porte vers la France des colonies, des paquebots y emmenaient les émigrants vers le Brésil et d’autres destinations porteuses d’espoir. Ce passé à la fois grandiose et violent - c’est aussi celui, occulté jusqu’il y a peu, de l’esclavage dont vivaient directement ou indirectement de grandes familles bordelaises - revit dans les nouvelles salles du Musée d’Aquitaine, dont la visite est une excellente façon de faire connaissance avec la ville. L’exposition est riche et vivante, avec de très belles reconstitutions et une foule de documents, filmés et photographiques notamment.

Longtemps délaissés, les quais de la Garonne ont été refaits à neuf et sont devenus l’endroit où convergent les cyclistes, piétons, amateurs de rollers, d’acrobaties, les flâneurs, toute une population très mélangée au milieu de laquelle on passe volontiers une heure ou deux de farniente.

Les gens se rendent d’autant plus volontiers en ce point focal que quatre lignes de tram ultramodernes ont désenclavé les quartiers périphériques de la ville, sans compter les nombreuses pistes cyclables aménagées depuis quelques années. Ville-flaque, ville plate, Bordeaux est faite pour le vélo, avec son petit côté nonchalant.

OLYMPUS DIGITAL CAMERABien, mais comme vous n’avez probablement pas pris le vôtre, il faut commencer par s’en procurer un. Plusieurs commerces en proposent, je signale notamment le magasin Pierre qui roule, qui loue de bons vélos pour quatre jours au tarif de 42 euros (printemps 2014). L’autre avantage est qu’il est situé place Gambetta, un bel ensemble architectural et vivant où on remarquera les mascarons, ces têtes de personnages les plus divers qui ornent les immeubles au niveau du premier étage. Tant qu’à faire, on peut prendre son café au snack-bar « Le Riche », à l’angle de la place, où un beau spécimen de dogue de Bordeaux offre autant de volume que d’affection…

OLYMPUS DIGITAL CAMERALe vélo étant loué, autant l’enfourcher pour découvrir les rues. Toute la vieille ville mérite qu’on s’y perde, enchaînant ruelles et placettes (dont la rue « Dieu », qui est… une impasse). L’artère la plus commerçante, Ste-Catherine, est plus facile à parcourir à pied vu la foule qui s’y presse. Si on la suit du Nord au Sud, c’est-à-dire depuis la place du Théâtre jusqu’à la place de la Victoire, on passe progressivement de la ville bobo et chic à une Bordeaux beaucoup plus populaire, le contraste est assez frappant.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAComme dans toutes les cités en mutation, une lutte permanente oppose les promoteurs et les édiles qui veulent faire « monter en gamme » les rues du centre à la population immigrée et précaire qui y vit depuis longtemps. Cela est particulièrement visible autour du marché St-Michel (place en pleine réfection), très animé. De là, on est à quelques pas du marché des Capucins, le plus important. Les deux méritent largement le détour.

Les amateurs de livres ne manqueront pas de s’arrêter à la librairie Mollat, à deux pas de la place Gambetta, une véritable institution, un temple du bouquin comme on n’en trouve presque plus, même à Paris. Le choix est gigantesque, les vendeuses agréables, et si on n’est pas pressé, on y rencontrera facilement un client prêt à entamer une conversation politique autour d’une table des publications actuelles.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAvec tout cela, la première journée est vite passée. Il reste à se laisser glisser vers les quais, notamment vers le « miroir », un grand bassin très peu profond de pierres grises. Par des fentes presque invisibles, l’eau monte pour former un mince film de 2-3 centimètres, puis le bassin se vide, et par d’autres fentes jaillit une brume d’eau qui enveloppe à peu près à hauteur d’homme. C’est incroyablement ludique, une pataugeoire géante, un spectacle de jeux et de rires à toute heure de la journée.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAu deuxième jour, il est temps d’enfourcher sérieusement les vélos pour une boucle qui nous emmène trois jours et deux nuits hors de la ville. Il faut donc prévoir un sac à dos ou des sacoches. La première étape emprunte une partie de la piste Lapébie, dont on trouve un descriptif détaillé - comme celui d’autres itinéraires d’ailleurs - dans le guide La Gironde à vélo. Une carte au 100 000 de la région n’est pas inutile. Pour la rejoindre, c’est assez facile. On passe le pont de pierre sur la Garonne, on tourne à droite et on suit une piste cyclable dans une zone industrielle pas très engageante, mais qui ne dure heureusement pas trop longtemps. Peu avant le 6è kilomètre, on passe sous un pont d’autoroute, et le trajet devient plus bucolique.

OLYMPUS DIGITAL CAMERASur le premier tronçon, il longe la Garonne, ses cabanes de pêcheurs et ses vieilles maisons de maître nichées au fond de parcs touffus. Puis la route oblique à gauche et on rejoint l’ancienne gare de Latresne, vrai départ de la piste Lapébie, qui a été en aménagée sur une ligne de chemin de fer désaffectée. On peut faire halte à Latresne, ou un peu plus loin à la Pimpine (restaurant).

La route se fait forestière et monte légèrement entre des étangs qui méritent le coup d’oeil (j’y ai aperçu un castor). Elle monte encore un peu plus, débouche sur les premiers paysages de vignobles et arrive bientôt au village de La Sauve (30è kilomètre). Il faut absolument y visiter l’abbaye de La Sauve-Majeure, une étape importante pour les pèlerins sur la route de Compostelle et surtout un endroit d’une sérénité magique. Il faut prendre le temps d’observer les sculptures de chapiteaux remarquablement conservées (Ulysse enchaîné pour résister aux sirènes!), de montrer au sommet de la tour et simplement de s’allonger dans les prés voisins.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAOLYMPUS DIGITAL CAMERADifficile de s’arracher à cette contemplation,, mais il le faut. Depuis La Sauve, nous quittons la piste Lapébie pour rejoindre le village de Cadillac par de petites départementales qui slaloment entre les parcelles de l’appellation Graves. Suivre d’abord celle qui longe l’entrée de l’abbaye, viser la D120 par Collineau, puis Capiau et Soulignac par la D13, et enfin Cadillac.

Non, ce village n’a pas donné son nom à la voiture éponyme, c’est un noble gascon fondateur de Detroit qui a eu cet honneur. Cadillac est notre première ville d’étape, on peut y dormir à l’hôtel Château de la Tour (assez surfait, trop cher pour ce que c’est, mais parc agréable) ou à l’hôtel Detree (fermé quand nous sommes passés, sur un carrefour bruyant). Il doit aussi y avoir des chambres d’hôtes, l’office du tourisme est sur la place de l’église.

OLYMPUS DIGITAL CAMERACadillac, village assez pauvre compte tenu du fait que l’on se trouve dans une région viticole plutôt célèbre, est connu pour son château, imposant, et pour son asile psychiatrique. Il possède une autre curiosité dont les autorités n’aiment pas trop parler, le « cimetière des oubliés ». Celui-ci, jouxtant le cimetière principal, a été créé dans les années 1920 pour y enterrer les « aliénés » de l’asile. Parmi eux, des mutilés du cerveau de la guerre de 14-18, dont les croix métalliques et rouillées - toutes pareilles - ne portent souvent plus de plaque. Lire à cet sujet cet article d’Erwan Tanguy ou regarder la vidéo de Michel Benezech. C’est un lieu poignant où quelque neuf cents personnes ont été enterrées dans l’anonymat après une fin de vie qu’on n’ose imaginer.
Dans un registre plus positif, on peut prendre un café sur une des terrasses entourant le bâtiment communal et son marché couvert, et aller dire un petit bonjour à Xavier Martin, boucher huitième génération (!) de la même famille dans le même magasin - et son fils semble apparemment disposé à prendre la relève. Il vous racontera peut-être les échanges de correspondance de sa grand-mère avec son mari, pendant la guerre de 14-18 précisément. Quand je suis passé sur la place, il y avait aussi un vide-grenier, des majorettes et un couple d’ivrognes assez théâtral, mais je ne vous promets rien!

De Cadillac, on reprend les vélos pour la deuxième étape, la plus longue avec 70 et quelques kilomètres. C’est plat la plupart du temps, mais comme la route va d’Est en Ouest, il y a de fortes chances pour que vous ayez le vent dans le nez, ce qui est vivifiant mais fatiguant à la longue. Il vaut mieux en tenir compte dès le départ.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAprès avoir traversé la Garonne à Cadillac, on emprunte la D117 direction Sud jusqu’au village d’Illats, la D11 jusqu’à Landiras, puis la D125 et D115 jusqu’à Guillos, Pussac, Louchats et finalement la base de vacances de Hostens, où l’on rejoint une autre piste cyclable, Mios-Bazas. On peut faire une pause à Hostens ou dans un des villages précédents selon le degré de fatigue et ce qui s’y passe. Je suis tombé sur un marché aux puces à Pussac, il faut savoir se laisser surprendre.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAu cours de cette étape, le paysage change à nouveau. Les premiers tours de roue se font dans les vignobles, puis la campagne devient plus austère, on traverse des forêts de pins droits comme des « i » pour finir dans les Landes de Gascogne. Comme la Lapébie, la piste Mios-Bazas, que l’on suivra dans la direction Mios (océan) a été aménagée sur une ancienne voie ferrée. Je souligne au passage la qualité de la signalétique et du revêtement, merci aux équipes d’entretien. Peut-être vaut-il mieux ne pas l’emprunter en pleine saison, où elle doit être assez encombrée.

Après Mios, on arrive à la gare de Facture-Biganos, d’où il est possible de continuer à vélo jusqu’à Arcachon, destination du jour. Vu la fatigue accumulée dans les mollets et le peu d’intérêt du paysage très construit et assez laid de cette partie du bassin d’Arcachon, je conseille plutôt de s’épargner les derniers quinze kilomètres et de prendre le train jusqu’à Arcachon (seul le cycliste paie, le vélo est gratuit).

OLYMPUS DIGITAL CAMERAAncien village de pêcheurs devenu cité balnéaire à la mode sous Napoléon III, Arcachon a été passablement défigurée dans les années 70. Une exception notable est la Ville d’hiver, sur la colline, collection hétéroclite et remarquable d’art nouveau, d’art mauresque et autres faux chalets dans un écrin de verdure quasi tropical. Coup de chance, c’est au milieu de ce quartier que se trouve notre hôtel, le Marinette. Charmant, prix raisonnables, accueillant… et pas très grand, mieux vaut donc réserver à l’avance.

Une fois les vélos posés après la courte mais rude montée pour rejoindre l’hôtel, il y a l’embarras du choix pour rejoindre un des restaurants du centre-ville, tout proche. Le lendemain matin, on peut prendre son temps pour visiter la ville d’hiver: cette troisième étape est beaucoup plus relax que les deux précédentes. Flâner notamment dans le parc mauresque et, juste à côté, découvrir les villas extraordinaires de l’allée Faust, monter à l’observatoire en fonte plus que centenaire pour le coup d’oeil sur la ville, puis redescendre avec vélos et bagages vers la jetée.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAC’est là que, à onze heures du matin hors saison et sans doute plus souvent en saison, partent les navettes pour le Cap Ferret. Les billets ne sont pas donnés (16 euros aller-retour pour un adulte, 10 euros pour le vélo), mais ce qui attend au bout vaut la traversée. Une fois débarqué du bateau, on rejoint la piste cyclable qu’on prend direction nord sur trois kilomètres environ, pour descendre ensuite, côté intérieur du bassin d’Arcachon, sur le village de L’Herbe et son voisin. Il est devenu assez touristique, les ostréiculteurs ne sont plus très nombreux, mais il en reste assez pour se faire une idée assez précise de leur métier. Ces « paysans de la mer » qu’on dit bourrus ont un travail qui n’est pas facile, comme l’explique un d’entre eux sur une feuille manuscrite épinglée contre sa cabane, avec le mot « pénible » souligné trois fois, comme pour mieux déniaiser le passant tout ému par les couleurs fraîches de ces maisons de poupée…

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Une balade à pied sur la plage à marée basse jusqu’au village voisin réserve des coups d’oeil multiples et stimulants, les amateurs d’huîtres n’ont bien sûr que l’embarras du choix pour en déguster sur une terrasse. Depuis L’Herbe, on reprend les vélos jusqu’au Cap Ferret et on poursuit plein sud, en passant à côté du phare, jusqu’à la pointe d’où on a une très belle vue sur la dune du Pilat, en face (la plus grande d’Europe). C’est aussi l’occasion de se poser dans le sable, tout simplement, et d’écouter le ressac des vagues. Pour les plus sportifs, il y a plein de sentiers à parcourir, mais je l’ai dit, cette étape est relax.

OLYMPUS DIGITAL CAMERALe temps passe vite, et il est bientôt de reprendre la navette pour Arcachon (à 18 heures hors saison), puis le train qui vous ramène à Bordeaux. On peut bien sûr imaginer d’autres variantes. Par exemple dormir au Cap Ferret et, le jour suivant, faire tout le tour du bassin d’Arcachon (il existe une piste cyclable) et reprendre à Facture-Biganos le train pour Bordeaux. Ou, pour les plus courageux, continuer la route à vélo jusqu’à Bordeaux. Autre variante encore, monter le long de la côte jusqu’à Lacanau et revenir à Bordeaux par la piste cyclable, la plus ancienne de la région. Là, il faut compter 2-3 jours de plus, et peut-être une certaine lassitude au niveau du paysage.
OLYMPUS DIGITAL CAMERALe dernier jour, à Bordeaux, peut être consacré à d’autres visites en dehors du centre-ville. Je pense notamment aux anciennes installations portuaires où se trouve l’énorme et sinistre base sous-marine, une des cinq construites entre 1941 et 1943 par les Allemands pour y abriter leurs sous-marins. Une plaque rend hommage aux milliers de travailleurs forcés, dont des républicains espagnols qui croyaient avoir trouvé refuge en France, et dont des dizaines périrent sur le chantier, d’épuisement ou noyés, parfois dans le béton même des fondations. Le blockhaus est tellement solide qu’on s’est résolu à le conserver, il fait partiellement office de centre culturel. On peut aussi pousser à vélo jusqu’au nouveau pont Chaban-Delmas (d’aucuns auraient voulu le baptiser Toussaint Louverture, mais ils ont perdu), ou visiter le musée d’art contemporain qui a pris place dans les anciens entrepôts Lainé, dont l’architecture vaut à elle seule le déplacement.

La Gironde comptant 800 kilomètres de pistes cyclables, je n’ai fait qu’effleurer ici l’éventail de ses possibilités. Un dernier mot: on dit souvent les Français râleurs; j’ai trouvé les Bordelais plutôt attentifs et prévenants, et la ville décidément plaisante

Une réponse

  1. Petite note sur les villas d’Arcachon (j’en connais une, où je crois avoir rencontré la veuve du général en 1978) :
    « Ce sera la Ville d’Hiver, sorte de gigantesque sanatorium ouvert où les malades pourront séjourner avec leur famille, leurs domestiques, dans des maisons particulières achetées ou louées meublées. La Ville d’Hiver est, dès le départ, conçue comme une petite Suisse pour attirer les tuberculeux : la dune correspond à la montagne, les pins, ce sont les sapins, et les maisons sont conçues comme des chalets[1]. Les villas sortent de terre comme des champignons. Toutes sont d’apparence différente mais en réalité construites pratiquement sur le même plan, à partir d’éléments préfabriqués. » (Wikipedia)
    « on dit souvent les Français râleurs; j’ai trouvé les Bordelais plutôt attentifs et prévenants, et la ville décidément plaisante »
    Sur Bordeaux : manque le côté « anglais » et « non français » (?) de cette ville et de cette région…

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