Oulààà, voilà que je ne me souviens plus de ce que j’avais voté sur l’initiative Minder - celle qui bride le salaires et bonus excessifs des patrons en donnant plus de pouvoir aux actionnaires. Pourtant, j’avais bien suivi la campagne, interviewé Thomas Minder et son principal adversaire Dominique Biedermann. En secouant mes neurones, je crois que j’avais glissé un "non" dans l’urne, parce que l’outil me paraissait mal adapté à l’usage, en soi louable, qu’on prétendait en faire.
Pourquoi m’attarder sur ce cas personnel d’Alzheimer politique? Parce qu’il me paraît symptomatique du malaise que vivent les démocraties d’aujourd’hui, y compris la démocratie directe à la Suisse.
Le sentiment dominant est celui de l’impuissance. A quoi bon voter, se demande le citoyen moyennement motivé? "Ils" n’en font de toutes façons qu’à leur tête, et même quand "ils" ont encore quelques restes de bonne volonté, la complexité du monde globalisé les émascule. Le divorce entre la population et les "élites" sensées la représenter a pris des proportions alarmantes, en France particulièrement mais pas seulement dans ce pays. Les votes-sanction se multiplient. Face à ces démocraties en crise de confiance, les régimes autoritaires de Pékin, Moscou ou Ankara peuvent se gausser ouvertement de la "décadence occidentale" et ne suscitent plus que de molles protestations.
En Suisse, le peuple est souverain, et c’est pour cela que tout y va mieux - ou moins mal - qu’ailleurs, entend-on souvent. Je suis d’accord avec cette affirmation, mais jusqu’à un certain point seulement. Oui, il est globalement bon que le peuple reste le maître final, sans intermédiaire, des grandes décisions qui le touchent. En Suisse, il l’est de deux manières: par le droit d’initiative et celui de référendum sur les lois votées par le Parlement. Il est le gardien ultime du système.
Mais pourquoi le nier? La multiplication du nombre d’initiatives - et de celles qui sont acceptées, alors que cela restait l’exception jusqu’à il y a peu - montre qu’en Suisse aussi, le fossé s’élargit entre le peuple et les élus, volontiers qualifiés de "classe politique" par l’UDC qui en a fait un argument de marketing politique. A tel point que tout questionnement, toute critique de la démocratie directe provoquent une levée instantanée de boucliers: les "élites" refusent le verdict du peuple quand il leur est défavorable, les "élites" sont au fond anti-démocratiques, accrochées à leurs privilèges et à leur supériorité intellectuelle autoproclamée! L’argument est imparable. Peu importe que le peuple se trompe ou non, le peuple décide, un point c’est tout.
Ceux qui ont osé égratigner le tabou de la souveraineté populaire s’en sont mordus les doigts. L’ancien secrétaire d’Etat Jean-Daniel Gerber suggérait de durcir un peu les conditions pour récolter des signatures: il s’est fait proprement remballer. Cette semaine, le président allemand Joachim Gauck en visite officielle à Berne a osé émettre l’avis que la démocratie directe pouvait receler des «dangers» lorsqu’il s’agit de s’exprimer sur des «sujets complexes». Il aurait mieux fait de dire que le Cervin est un tas de cailloux sans âme, cela lui aurait valu moins de commentaires acerbes.
Joachim Gauck étant président et allemand, on est resté poli avec lui. Cesla Amarelle, elle, est conseillère nationale socialiste. Et maladroite parfois. Elle a lâché au Conseil national, lors du débat sur la mise en oeuvre de l’initiative "Contre l’immigration de masse", que le peuple "est un organe de l’Etat, ce n’est pas le chef". Aïeaïeaïe! Le ciel lui est tombé sur la tête. Le choix des mots, admettons-le, était pour le moins malheureux. La conseillère nationale aurait voulu affirmer que pour elle, l’Etat est l’alpha et l’omega de toutes choses, comme au bon vieux temps du communisme triomphant, qu’elle ne s’y serait pas prise autrement.
Mais au-delà de sa maladresse et des ricanements sonores qu’elle a suscités, a-t-elle tort de rappeler qu’une démocratie comme la nôtre résulte d’un équilibre entre différents pouvoirs - législatif, exécutif, judiciaire - et, au sein de ces pouvoirs, d’un équilibre entre le peuple souverain et les députés qu’il a après tout élus et peut renvoyer tous les quatre ans? Le fait qu’il faille rappeler cette évidence est en soi un signe de la crispation actuelle.
De même, les propos de Joachim Gauck ne méritent pas certaines réactions indignées et à la limite xénophobes que l’on a pu entendre. Le président allemand a presque dû s’excuser en précisant qu’il parlait d’un point de vue allemand: nous autres, souvenez-vous, n’avons pas fait que de bonnes expériences avec la vox populi, qui a porté Hitler au pouvoir. Justement, voilà qui n’arriverait jamais en Suisse, ha!
Le danger dont parle Joachim Gauck est plus insidieux, et c’est ici que j’en viens à l’exemple donné au début de ce billet. L’initiative Minder sur les hauts salaires est un de ces thèmes comme il s’en multiplie depuis quelque temps: simple sur le principe, complexe dans la mise en oeuvre. Je suis contre les millions indécents de Daniel Vasella, le patron de Novartis, donc je vote oui! Sauf que si je regarde de plus près l’initiative Minder, je constate qu’elle n’empêche pas vraiment les Vasella de s’en mettre plein les poches, et qu’elle porte en elle des effets très, très indésirables.
Le Temps de ce samedi publie à ce sujet une interview éclairante de Peter Brabeck, le président du conseil d’administration de Nestlé. C’est un de ces articles indispensables qui font que ce quotidien mérite de continuer sa route. Que dit Brabeck à propos de l’initiative Minder? D’abord qu’elle a stimulé une "mentalité de mise en conformité tous azimuts, qui prend énormément de temps et d’énergie. Comme jamais, le conseil d’administration doit s’atteler aux aspects légaux et réglementaires", au lieu de se concentrer sur le succès de l’entreprise dont dépend celui de ses salariés. C’est le moindre mal, et celui-ci était prévisible.
Il y en a un autre, plus pernicieux. "L’initiative introduit de facto une approche à court terme, ajoute Brabeck. Ce qui va à l’encontre de tous nos principes et orientations. Avec un conseil d’administration désormais élu individuellement chaque année, ses membres vont tout mettre en œuvre pour décrocher un nouveau mandat. C’est humain. Cela a un impact dans leurs agissements et même dans leurs jugements."
Le plus inquiétant est ce qui vient ensuite: "Par le passé, le pouvoir était concentré au sein du conseil d’administration, généralement en majorité suisse. Aujourd’hui, le poids décisionnel de l’assemblée générale est devenu plus important, et elle est, de fait, en mains étrangères, puisque deux tiers de nos actions sont détenues par des étrangers. Résultat: chez Nestlé, le poids décisionnel n’est plus pleinement suisse. Et cela aura des conséquences pour le groupe. (…) Prenons un exemple concret. Jusqu’à présent, toutes les capsules Nespresso étaient fabriquées ici. Pourquoi? Parce que le conseil d’administration a toujours favorisé son ancrage suisse, même pour les centres de production. Or, maintenant, les actionnaires à l’étranger me demandent pourquoi nous ne produisons pas ces dosettes en Chine pour le marché de l’Empire du Milieu ou aux Etats-Unis pour les consommateurs américains. Que leur répondre? A l’avenir, cela deviendra plus compliqué de les convaincre, de leur faire comprendre qu’en tant qu’entreprise suisse nous souhaitons privilégier la production dans notre pays. J’ai désormais des responsabilités accrues vis-à-vis des actionnaires étrangers. Lesquels posent des questions, avec des réponses pas forcément favorables à la Suisse. Ce n’était certes pas le but recherché par Monsieur Minder, à ma connaissance. Toutefois, le résultat est que son texte fragilise le pays et diminue son influence en faveur de l’étranger."
Je ne dis pas que le scénario-catastrophe esquissé par Peter Brabeck se réalisera, mais il y a un risque, et cet effet pervers de l’initiative Minder n’a jamais été évoqué dans la campagne.
D’autres initiatives tout aussi bien intentionnées recèlent le même danger, sans parler du vote du 9 février sur l’immigration: celle sur le salaire minimum, celle d’Ecopop sur la protection du paysage, celle de Franz Weber sur les résidences secondaires, celle du même Franz Weber (la troisième!) pour "Sauver Lavaux". Tous les vignerons et les responsables de la région sont contre cette dernière. "Bien sûr! rétorquent les initiants, ils défendent leurs intérêts à court terme". Débat clos. Vraiment, est-ce si simple?
Ce qui me frappe le plus, à propos de Sauver Lavaux, est de voir des gens comme Bertil Galland et Philippe Barraud soutenir ce troisième texte, alors qu’ils avaient pris leurs distances avec le premier, moins draconien et que pourtant, ils jugeaient alors excessif. Comme si même ces esprits pondérés, en prenant de l’âge, en étaient arrivés eux-mêmes à la conclusion que ce qu’il faut aujourd’hui, c’est un bon coup de pied dans la fourmilière. Si mêmes eux raisonnent de la sorte, comment reprocher au citoyen lambda de donner, de plus en plus souvent, de violents coups de barre incontrôlés?
Pour paraphraser Churchill, la démocratie directe est sans doute le meilleur des mauvais systèmes, mais de grâce, ne nous privons pas de nous interroger sur ses limites et ses faiblesses. J’ai parfois l’impression qu’en Suisse commence à se faire jour une dictature de la volonté populaire, et je n’aime pas cela.
A reblogué ceci sur Bloggo ergo cogito et sumet a ajouté:
Commence tout juste? A mon avis, cela fait un moment que cette "dictature de la volonté populaire" se répand progressivement, occupant toujours plus de terrain dans l’espace public et les imaginaires citoyens, notamment grâce à un discours sur la sacralité de la "vox populi", martelé systématiquement depuis maintenant plus de 20 ans par les nouveaux populistes à la sauce UDC! Celui-ci n’est pas colporté uniquement par les ténors de ce parti, mais aussi par une nébuleuse d’"intellectuels", souvent amis, champions auto-proclamés du "politiquement incorrect", qui soutiennent cette "fiction du peuple" (comme le décrit justement le sociologue français Raphaël Logier) à l’aide de l’aura d’autorité que leur confèrent leurs titres, et participent activement à sa diffusion aussi bien dans les médias "établis" que sur le Web. Parce que contrairement à ce qu’ils aiment à prétendre, ils ne sont de loin pas censurés. En effet, ils sont même parmi les intellectuels suisses les plus médiatisés, quand ils ne font pas carrément du Who’s Who national! Et même s’ils ne sont pas légions, cette configuration socio-médiatique rend leur pouvoir de nuisance inversement proportionnel à leur nombre absolu.
Vous critiquez les "initiatives populaires" (quelques soient leur appellation) tandis que certains de vos "élites" voudraient croire qu’il faut laisser "ceux qui savent" (les élus, pro de la politique).
Dans un sens comme dans l’autre, vous avez une dictature.
Par contre, j’admets qu’en ce moment circulent des idées qui sont "rances", née de réflexions à la petite semaine, des frustrations en tout genre et des peurs.
Sauf que ces mauvaises conditions économiques ne sont pas le fruit du hasard : des choix internationaux, des traités de libres échanges etc ont permis cette situation… mais rares sont ceux qui le dénoncent, question d’idéologie.
Cher Monsieur,
Vous écrivez : « La multiplication du nombre d’initiatives – et de celles qui sont acceptées, alors que cela restait l’exception jusqu’à il y a peu – montre qu’en Suisse aussi, le fossé s’élargit entre le peuple et les élus. »
Certes. Mais vous n’en examinez que l’une des deux conclusions logiquement possibles. Vous écrivez : « de grâce, ne nous privons pas de nous interroger sur ses limites et ses faiblesses. J’ai parfois l’impression qu’en Suisse commence à se faire jour une dictature de la volonté populaire, et je n’aime pas cela ». En écrivant cela, vous imaginez, vous ne retenez comme seule hypothèse, que le divorce entre le peuple et les autorités est le fait du peuple. C’est, sur le plan logique en tous cas, erroné : il se peut que ce soit le fait des autorités.
Les possibilités offertes à nos exécutifs et plus encore à nos parlements d’écouter, et surtout d’entendre, les préoccupations des citoyens avant que ceux-ci soient amenés à demander, puis à soutenir une initiative sont innombrables. La question fondamentale est donc celle-ci : Pourquoi nos parlementaires et nos exécutifs ne préviennent-ils pas les préoccupations des citoyens, en leur proposant des solutions nuancées. Ils en ont tous les moyens.
Notre système de démocratie assez directe n’assure à l’évidence pas à chaque instant les décisions les plus sages (en est-il qui garantissent cela ?). En revanche, il est le plus pacificateur de toute société.
Que les gens capables de convaincre argumentent pour convaincre les citoyens. C’est la seule voie possible pour à la fois remplir les conditions de la démocratie et celles de la sagesse.